
Nos ancêtres, les Gaulois
Contributions

Aux heures «glorieuses» de la France et de la Belgique, les joyeux enfants des jolies colonies de souffrance avaient le bonheur d’apprendre une Histoire qui ne les concernait absolument pas; celle de mâles alpha blancs avec couronnes et sceptres, descendants de ces fiers Gaulois qui avaient donné tant de fil à retordre à l’empire romain, dont il valait mieux oublier qu’une des dynasties les plus prestigieuses avait été d’origine africaine.
Cette Histoire avec sa «grande hache» – pour reprendre l’expression de Perec – et tout son arsenal de domination, s’imposait sans même que ses précepteurs en perçoivent le ridicule, tandis que les percepteurs percevaient l’impôt, le capital et les vies. De la lointaine Asie à la profonde Afrique, Vercingétorix – qui n’a peut-être jamais existé – se découvrait des descendants insoupçonnés. Avant le blanchiment d’argent, on avait inventé le blanchiment d’ancêtres.
Et puis, les empires coloniaux se sont défaits.
Alors, la France a inventé la Francophonie pour prolonger un prestige que plus grand-chose ne justifiait, hors l’industrie du luxe dont seule l’élite des pays indépendants pouvait bénéficier. Le français n’a-t-il pas été la langue internationale de la diplomatie? La langue de la culture, des Lumières, de l’intelligence, de l’esprit?
Qu’en est-il aujourd’hui de cette Francophonie? Si sa définition vise les pays où l’on parle français en dehors de la France, celle-ci en fait-elle partie? Quel attrait suscite-t-elle encore, cette France et/ou cette Francophonie, alors que d’autres langues semblent plus à même de dire le monde et ses différences?
Sans doute est-il plus que jamais nécessaire de réinventer la Francophonie; et cette réinvention passe aussi, sinon d’abord, par la fiction. Mais une fiction qui, au lieu d’inventer une ascendance absurde, engendrera une descendance multiple, colorée et libre.
Éditos

N’ayons pas honte d’être francophones
La Francophonie, quand on vit en Belgique “non flamande”, on est tombé dedans en naissant, sans rien demander ni revendiquer. Sans glorifier un passé français souvent (ré)inventé au fil des époques et des pouvoirs successifs, mais sans avoir honte de parler une langue si belle, si riche et partagée, selon le dernier rapport en date de l’Observatoire de la langue française, par plus de 320 millions de personnes dans le monde.

Le Souffle des ancêtres
Petite, dans un village reculé de la brousse africaine, je découvrais, à l’instar de mes camarades africains l’histoire de la Gaule et des Gaulois. Une histoire qui nous était contée, non sans fierté, par les maîtres et maîtresses et dont ils nous abreuvaient généreusement tandis que sur des bancs en bois qui avaient accueilli tant d’écoliers avant nous — des générations d’écoliers qui avaient sans aucun doute ingurgité et mémorisé ce foisonnement de Gaulois —, nous nous interdisions de remuer en dépit de nos membres ankylosés, sous peine de réprimandes.
Nouvelles

Daniel AUBAIN
Rêve en couleurs
Salvien s’était confié un soir de blues: “le français m’a sauvé”, sans explications. C’est seulement ce jour-là que j’ai compris pourquoi.
La veille de son arrivée, le directeur en personne était intervenu dans la classe pour nous demander d’accueillir chaleureusement notre nouveau camarade.

Éric BRUCHER
Grâce
Tombe-t-on amoureux d’un prénom?
J’aimais Grâce.
Il me semblait aussi que celui-ci — dont la prononciation anglo-saxonne Grace ne rendait pas compte aussi bien — convenait tellement à une Africaine ou à une Afro-Américaine (je devrais dire Africaine-Américaine: pour ne pas rogner le premier terme qui, dit-on, le déconsidérerait).

Bernard DAN
Sous le radeau
B. s’est déjà prêté à un florilège de rôles si bigarré que vous pourriez aisément en composer un pastiche de la pochette du sublime album des Beatles prétendument attribué au sergent Pépère — Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, d’ailleurs paru l’année de sa naissance, comme un présage à ce récit.

Christo DATSO
Milowda
Le professeur d’histoire faisait répéter les pitis de la colonie dans la caverne bleutée. On percevait au-delà du dôme les queues lumineuses des cargos sillonnant le ciel profond, et plus loin les anneaux de Saturne. L’école d’où venaient les enfants des colons, pour la plupart mineurs, assembleurs ou soudeurs à fusion, consistait en un assemblage de modules récupérés dans les décharges de la colonie; elle occupait un côté de la caverne.

Yves inactif DELBAR
Garden-party
La langue française est fichue. C’est ce que j’entendais partout et sans cesse depuis que l’écriture inclusive s’installait, et que les mots d’argot, les néologismes suspects et le langage informatique s’ajoutaient aux anglicismes, lesquels proliféraient dans toutes les classes sociales et dans nos dictionnaires.

Claude DONNAY
Chimène
Si tu avais pris le bus…”. Leitmotiv paternel. Sentence martelée.
Je n’ai pas pris le bus. Il ne pleuvait pas et j’avais envie de marcher le long du canal, la tête emplie de livres, de sourires, de poèmes. Je hais les fins d’après-midi dominical, les parents qui rentrent de leurs activités et veulent à tout prix partager en famille. Mon père n’a que les auteurs français du XIXe siècle à la bouche.

Patricia d’ABRIMONT
Kasàlà Slam
Elle ferme doucement les yeux, se laisse bercer par la musicalité d’une voix qui énonce et scande. Les paroles, elle ne les comprend pas. Trop rapides, trop précises, trop incisives; elles se chevauchent, se bousculent et lui donnent le tournis. Repli de son corps altéré par les aléas de la vie. Juste le temps de digérer les intonations, d’incorporer les mots, de se souvenir d’où elle vient et se demander ce qu’elle fait là, au juste.

Jean-François FOULON
Un ami algérien
Hier, j’ai écouté sur Arte une émission consacrée à la Francophonie. Ça m’a bien fait rire. Le journaliste avait invité un ancien ministre et celui-ci a détaillé en long et en large les liens indéfectibles qui reliaient les peuples d’Afrique et du Moyen-Orient à la France.

Geneviève GENICOT
L’Accent grave
En cette période politique troublée, la cérémonie d’ouverture des Jeux mondiaux de la Francecophonie a distrait hier, le temps d’une soirée, la morosité ambiante. Pour rappel, c’est entre les deux tours des récentes élections législatives que le président français avait lancé l’idée de ces jeux linguistiques, dans une tirade où la célébration de la langue de Molière le disputait à la politique migratoire.

Jean-Pierre LEROY
Le Centre du monde
Soirée de clôture du CIFC, Centre International Francophone Culturel des Lions clubs de France. La présentatrice — il y a aussi des femmes Lions — énonce la longue liste des remerciements adressés aux collaborateurs, bénévoles et sponsors. Sa voix très assurée et convaincante est le témoin de son engagement pour une noble cause.

Patrick LOWIE
Portrait onirique de Suzanne Roussi
Dans la pénombre d’une chambre jaune fleur de soufre, Aimé Césaire dort profondément. Ses paupières frémissent, agitées par les images d’un rêve intense. À ses côtés, Suzanne Roussi est allongée sous une belle couverture madras, les yeux grand ouverts, fixant le plafond qui semble onduler doucement comme les vagues d’une mer perdue ou oubliée.

Lilia MAHFOUZ
Mission intégration
C’est chaud comme un four et la lumière fait mal aux yeux. C’est à cause du soleil qui frappe sur le blanc des maisons. Mais les lunettes de soleil, c’est pour les touristes. C’est ce qu’elle dit ma mère. Et moi, j’écoute ma mère parce que je suis petite et je crois tout ce qu’elle dit parce que c’est toujours vrai. Elle dit par exemple que mon père reviendra comme chaque année.

Thierry MARRES
Un soyeux
Dar es Salam n’est pas une ville particulièrement attrayante. En juin, la cité est écrasée sous une chaleur moite, à peine rafraichie par le vent du large venu de l’Océan Indien qui borde la ville. Il fait suffocant et humide. Pour y échapper, il n’y a que les ventilos des bars et des boutiques ainsi que l’airco des grands hôtels.

Annie MASQUELIER
Être ou ne pas être
Les pieds semblent arrimés au sol de la table basaltique, assurant la stabilité des jambes aux mollets musclés et aux cuisses fermes. Appuyé sur le bassin solide, le torse large et viril de l’homme, jeune, est entièrement tourné vers le panorama offert par l’oppidum qui culmine à sept cent quarante-cinq mètres.

Dominique MEESSEN
France, ma petite princesse
Je m’arrête un instant sur le palier. La surprise m’attend un étage plus haut.
— Now the very special surprise. Just for you.
Voilà ce que Tran m’a dit en me déposant devant l’immeuble. Le chauffeur serait de nouveau là dans une heure, il me reconduirait à mon hôtel, mais je devais prendre mon temps, le chauffeur attendrait dans la voiture tant qu’il le faudrait.

Pierre MICHEL
Le Collectionneur
Philippe–Hubert Izardy Desroches Delaplaine, que ses proches, dans un évident souci de simplicité, surnommaient Phidd, était notaire. Plus exactement, son père avait voulu être notaire par procuration. Non que Phidd manquât à ses obligations ou faillît dans ses conseils. Il était indubitablement un professionnel accompli, apprécié de ses clients et reconnu de ses pairs.




