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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Une bonne chienne

Kind hearts don’t make a new story

Kind hearts don’t grab any glory

New York to East California

There’s a new wave coming, I warn ya

Kim WILDE—Kids in America


America est affalée de tout son long, aux pieds de son maître. C’est devenu une vieille chienne. Paul se souvient du temps pas si lointain où elle était, sans l’ombre d’un doute, une bonne chienne. Elle a quitté la force de l’âge: la masse s’est faite lourde, mais une puissance brute subsiste, ancrée dans des réflexes qui refusent de s’éteindre. Elle montre les dents, plus souvent peut-être; on n’en saisit plus la raison. Ces derniers temps, elle grogne, parfois mord, comme guidée par une paranoïa invisible. Elle a toujours protégé son territoire, son maître: Paul l’avait adoptée pour garder la maison, et cela avait été un bon choix. Sale, certes, et avec cette manie de s’imposer partout: où qu’elle aille, elle agit en terrain conquis, entre dans les jardins, écrase les plates-bandes. Le comité de voisinage a déjà demandé à Paul de la tenir attachée.

Le bruit d’un moteur diesel l’arrache à ses pensées. Le camion de livraison vient de se garer devant l’allée.

Paul signe le bon de livraison et récupère le petit paquet en carton. À l’intérieur repose une casquette rouge. Visuellement, elle ressemble à s’y méprendre à celle qu’il a portée pendant des années, lors des barbecues du quartier, aux matches de baseball de son équipe favorite, l’American Legion de Holidaysburg. Mais les lettres blanches brodées sur le devant du couvre-chef racontent désormais une tout autre histoire, celle de la bonté contre la grandeur. Make America GOOD Again.

Le poids du symbole lui semble soudain vertigineux et il détourne le regard vers l’animal à ses pieds.

— Ne t’emballe pas, grogne-t-il en ajustant la casquette sur sa tête. C’est pour toi que j’ai acheté ça. America, c’est toi, et j’aimerais te rendre à nouveau gentille. Vu ton sale caractère en ce moment, t’en as bien besoin. Ils en font aussi avec “MAKA”, Make America Kind Again, j’ai hésité.

Il attrape la grosse laisse en cuir accrochée au clou. La bête se lève d’un bond, secouant son pelage, soudain pleine d’une volonté féroce de se promener. À peine sont-ils dans la rue qu’elle fonce, le mufle collé au sol goudronné, elle renifle le trottoir avec une insistance territoriale, s’appropriant immédiatement l’espace public, comme si la chaussée entière lui appartenait.

L’air est humide, chargé d’une bruine froide et tenace, typique de la Pennsylvanie. Paul a mal dormi. Il a passé une bonne partie de la nuit à regarder l’écran de son téléphone, le doigt suspendu au-dessus de Facebook. Il est inscrit dans ce groupe maintenant, et il voulait partager la page de la manifestation d’aujourd’hui. Juste le lien, sans même un commentaire. Finalement, il n’a pas osé. À cause de dimanche dernier. Sa sœur était tellement enthousiaste à propos des annonces du gouvernement… Et lui, il s’est tu. Encore une fois. On ne parle pas politique à table, n’est-ce pas? Mais à quel prix? Christy Delafield sera présente aujourd’hui. C’est son amie. Elle a trouvé le courage de monter sur une estrade et elle va même faire un discours. Et lui, il tremble à l’idée de cliquer sur “Publier” parce qu’il a peur des commentaires de sa propre sœur.

Il y a quelques semaines, il a rencontré cette jeune fille, assise toute seule sur un banc, au fond de l’église. Elle ne priait pas, elle lisait. Ils ont commencé à discuter. De tout, de rien, de l’ambiance lourde dans le pays. Puis, elle lui a prêté son livre. C’était celui de Joe Battaglia. Le pasteur de la radio, “Keep the faith”. Ça parlait de retrouver notre boussole morale, de l’importance de la vérité et de l’humilité face à l’arrogance du pouvoir. Ce livre… c’est comme une fissure dans un barrage. Ça l’a travaillé jour et nuit.

Alors, il a voulu comprendre. Il a désiré savoir à quoi il avait vraiment adhéré pendant toutes ces années. Battaglia dit qu’il faut revenir aux sources de notre pays: “l’Amérique est grande parce qu’elle est bonne, et si jamais elle cessait d’être bonne, elle cesserait d’être grande.” Cela l’a chamboulé. Il est allé à la bibliothèque municipale. Et quand ça ne suffisait plus, il a passé ses nuits sur Internet. Il a fouillé dans les publications du Claremont Institute. Il a tracé des lignes entre tous ces architectes de la pensée, tous ces théoriciens radicaux qui ont fini par pénétrer la Maison-Blanche. Car ils y sont tous aujourd’hui, jusqu’à Vance.

Paul effleure les lettres GOOD brodées sur sa casquette. Make America Great Again… Tu parles! Il a découvert cette phrase lors de ses lectures, il la trouve révélatrice, et tellement vraie: “Un gouvernement assez grand pour vous donner tout ce que vous voulez est assez grand pour tout vous enlever.”

Alors qu’ils approchent de Canal Basin Park, la rumeur de la foule se fait plus distincte. Il y a là des centaines de personnes, une mer de parapluies et d’imperméables sous la grisaille de Hollidaysburg. À quelques mètres de lui, une dame d’âge mûr aux traits tirés, Suzanne, s’accroche au bras d’une voisine. Paul saisit des bribes de sa détresse: elle parle de Dave, son fils de trente-huit ans atteint de trisomie. La voix brisée, elle explique sa terreur face aux coupes budgétaires annoncées. Un peu plus loin, Penny, une citoyenne américaine d’origine thaïlandaise, raconte les descentes militarisées. À ses côtés, une femme plus âgée — Cheryl, une convertie quaker — serine qu’il faut trouver le courage de transmettre la vérité au pouvoir, “sans aucune méchanceté”.

Vers Allegheny Street, à l’écart du parc, Rod Barr porte un grand drapeau trumpiste. Son intention est de soutenir le président, pacifiquement, et de ne rien dire. Il se tient planté sous la pluie depuis des heures. Il ne parle pas. Il ne bouge pas, se contentant de fixer le flux de gens qui défilent.

Des manifestants qui marchent à quelques mètres de Paul se tournent vers le représentant silencieux de l’opposition. Leurs visages, jusque-là empreints de la dignité qu’évoquait la quakeresse, se tordent soudain de colère.

— Fasciste! hurle un gars en imperméable jaune.

— Nazi! crache un autre.

Paul voit des bras se tendre. Plusieurs doigts d’honneur se tendent en direction de Rod, perçant la bruine comme des lances de mépris.

America s’est figée. Les poils de son échine, alourdis par la pluie, se hérissent. Elle regarde l’homme silencieux au drapeau, puis ceux qui lui hurlent des insultes. Un grondement profond monte de sa poitrine. L’animal semble désorienté. Elle ressent cette haine viscérale, cette fracture béante qui dresse les habitants de sa propre rue les uns contre les autres. La chienne montre les dents à la violence elle-même.

— Reste là, America, murmure Paul en la retenant. Ne te perds pas là-dedans.

Il hésite, il pourrait rentrer chez lui, ce serait plus raisonnable. Alors qu’il ajuste machinalement la visière de sa casquette où le mot GOOD en lettres bleu-blanc-rouge brille sous l’averse, une voix s’élève à sa droite.

— Vous avez là une bien belle bête, monsieur.

Paul tourne la tête. C’est un petit gars, d’origine hispanique, la vingtaine, le regard vif. Il porte un modeste badge épinglé à sa veste.

— C’est une vieille carne têtue. Je m’appelle Paul. Elle, c’est America.

— Mateo, sourit le jeune homme en tapotant le crâne de la chienne.

Paul, d’ordinaire taiseux, sent une certaine curiosité l’envahir. Il désigne la foule de la tête.

— Je n’avais jamais vu autant de monde à Hollidaysburg. On dirait que tout s’est organisé en un claquement de doigts. Comment ils ont fait pour monter un truc pareil?

— C’est tout un concept, et ce n’est pas juste ici, Paul, ça se déroule un peu partout. C’est ce qu’ils appellent l’action “50501”, ce qui symbolise cinquante manifestations dans cinquante États pour un seul mouvement unifié. Notre force, c’est que nous fonctionnons comme un réseau neuronal qui relie des organisations aux expertises et aux bases militantes extrêmement variées.

— Tu parles comme si on était en guerre, comme si tu étais dans la résistance ou je ne sais quel maquis. Mais on est aux États-Unis quand même.

— Justement Paul, justement…

Mateo explique que la foule autour d’eux n’est pas un simple rassemblement improvisé. Des syndicats majeurs apportent des fonds structuraux et soutiennent la mobilisation de la classe laborieuse, tandis que des groupes de justice raciale et des initiatives environnementales comme le Sunrise Movement permettent d’intégrer les préoccupations écologiques de la jeunesse au cœur du mouvement.

— On était près de 5 millions lors de la première mobilisation en juin, répartis dans plus de 2000 rassemblements locaux. Aujourd’hui, nous sommes encore plus nombreux.

Paul fronce les sourcils, impressionné malgré lui par ces chiffres.

— Et ce nom… “No Kings”? demande-t-il. Je suis un vieux conservateur, Mateo. Pour beaucoup de gens de mon âge, cela sonne presque comme un appel à l’insurrection.

— C’est tout le contraire. Thomas Paine… Vous vous souvenez de vos cours d’histoire Paul? Dire “non” — surtout aux puissants — est un passe-temps américain sous-estimé, et Paine en était l’incarnation même. “En Amérique, la loi est reine!”, moi j’ai appris ça à l’école. “Ni roi! Ni tyrannie!”

— C’est astucieux d’invoquer la Constitution et de faire résonner directement les manifestations avec le mythe fondateur de la Révolution.

— La nation américaine a toujours appartenu à ses citoyens, et non à des hommes forts adoptant une posture de monarques ni à une oligarchie s’appuyant sur la peur et la corruption.

Paul regarde America qui semble commencer à fatiguer de marcher au pas. Les mots du jeune homme font un écho parfait à ses propres lectures de Joe Battaglia et des théoriciens politiques. L’Amérique n’a pas de roi et à l’instar de la chienne qui, la mâchoire serrée, fixe l’horizon, n’a visiblement pas l’intention de donner la patte à qui que ce soit.

— Tu connais la fameuse phrase de Barry Goldwater lors de la Convention républicaine de 1964? C’est la pierre angulaire du mouvement MAGA: “L’extrémisme dans la défense de la liberté n’est pas un vice. Et la modération dans la recherche de la justice n’est pas une vertu.”

Mateo acquiesce.

— Oui, on l’étudie en sciences politiques. C’est le point de bascule de la droite radicale américaine.

— Exactement, confirme Paul en ajustant sa casquette. Et si tu ouvres n’importe quel manuel, on te dira que c’est Harry Jaffa, un grand philosophe et l’un des fondateurs de l’Institut Claremont, qui a écrit cette phrase. Moi-même, je l’ai cru. C’est la version officielle. Mais quand on creuse… Cette citation n’est pas issue du cerveau de Jaffa. Elle vient de Taylor Caldwell.

— La romancière? s’étonne Mateo.

— Elle-même. L’une des plus grandes autrices de best-sellers des années 1960, très ancrée à droite, ma mère adorait ses romans. Elle en a écrit un, intitulé A Pilllar of Iron, sur la vie de Cicéron. Dans ce livre, elle place cette phrase dans la bouche du célèbre orateur romain.

Paul marque une pause, laissant le suspense s’installer.

— Ce qui est absurde, il n’aurait jamais dit cela, tant il aimait la vertu. Mais voici le hic, Mateo. L’anomalie qui m’a empêché de dormir. Le discours de Goldwater a été prononcé en juillet 1964. Et le livre de Taylor Caldwell… n’a été publié qu’en 1965. Un an plus tard.

— Ce qui veut dire… commence le jeune homme.

— Qu’elle avait écrit cette phrase bien avant la convention de 64, termine Paul. La vraie question, celle qui donne le vertige, c’est de savoir comment Harry Jaffa ou Barry Goldwater, ou qui que ce soit, a pu se retrouver en possession d’une citation tirée du manuscrit inédit d’une romancière à succès. Les hasards de l’histoire, mon grand…

Un grondement s’élève soudainement à l’avant du cortège. Des cris d’effroi ou d’indignation proviennent de l’intersection d’Allegheny Street, remontant la rue comme une onde de choc.

Trois trucks d’un noir mat sinistre fendent la multitude, forçant les marcheurs à s’écarter pour ne pas être écrasés. Avant même que les véhicules soient immobilisés, les portières latérales coulissent. Une douzaine d’hommes en jaillissent. Sur leurs torses et leurs épaules, trois lettres blanches se détachent: ICE.

La foule, jusqu’ici si digne, si unie dans son esprit de résistance pacifique, se fracture. Les organisatrices, au loin, tentent vainement de hurler des consignes de calme dans leurs mégaphones, mais leurs voix sont couvertes par la cacophonie de la cohue et les aboiements des agents fédéraux.

Paul comprend la stratégie: il est en train d’assister à une rafle ciblée, et cela au milieu même d’une manifestation constitutionnelle. Le cauchemar dont Penny Hovan parlait quelques minutes plus tôt s’anime devant lui: la militarisation de l’État se retournant contre ses citoyens.

À côté de Paul, Mateo s’est pétrifié. Lui, si volubile et joyeux il y a un instant, regarde maintenant la scène avec des yeux écarquillés par une terreur absolue.

L’un des agents de l’ICE, un colosse suréquipé, a repéré l’hésitation du jeune homme et il fonce droit sur lui.

Face à la force brute et aux uniformes qui sèment le chaos sur son territoire, la nature profonde d’America refait surface. Elle se campe sur ses pattes arrière, sa musculature massive bandée à l’extrême. Un grondement terrifiant, primitif et sourd, monte du fond de sa gorge. Elle montre les crocs, fixant le militaire qui approche du garçon. Il le projette face contre terre et lui enfonce un genou dans le dos.

L’espace d’une seconde, le cœur de Paul cesse de battre. Le vieux conservateur discret, l’homme qui a passé sa vie à baisser les yeux lors des débats houleux aux repas de famille, l’individu qui préférait le silence à la confrontation, laisse soudainement tomber le manteau de ses peurs. Il ne réfléchit pas et il s’interpose physiquement.

C’est un homme blanc, d’âge mûr, les rides creusées par le temps, vêtu d’un coupe-vent de banlieusard. Sur sa tête, l’ultime symbole de ralliement: une casquette rouge. Et malgré le message tronqué qu’elle affiche, pendant une fraction de seconde, le cerveau du représentant des forces de l’ordre bugge. Dans sa vision binaire du monde, Paul se situe forcément “de son côté”. Il devrait l’acclamer, pas s’interposer.

Sur YouTube, l’avocat Marc Lopez donne des conseils et des formations de résistance civique. Il faut être précis et utiliser le langage de la loi comme une arme. Alors, d’une voix forte et claire, qui tranche net sur le vacarme des cris de panique, Paul prononce les quatre mots de défense juridique: “Is He Under Arrest?”

L’agent se fige.

— Dégage de là, le vieux! crache-t-il, la voix déformée par l’adrénaline et la fureur. C’est une opération fédérale!

— Vous n’avez aucun motif, rétorque Paul, le menton levé, refusant de céder un seul millimètre de bitume. Cet homme est citoyen américain, est-il en état d’arrestation? Sinon, laissez-le partir. Immédiatement.

Le colosse lâche sa prise et Mateo peut à nouveau respirer. Mais l’homme est déjà debout, il sort de l’anneau de son ceinturon une lourde matraque, et la lève bien haut au-dessus de sa tête, prêt à abattre tout le poids de la violence d’État sur le crâne de Paul.

Avant même que l’arme amorce sa descente, une masse sombre et fulgurante jaillit. Soixante livres de muscles, d’instinct protecteur et de loyauté brute se jettent sur l’agent fédéral avec la force d’un LBD. Le choc est si violent que la matraque échappe des mains de l’homme pour aller rouler dans le caniveau.

Déséquilibré par le poids de l’animal et par cette férocité sauvage qu’aucune armure ne peut impressionner, le gars de l’ICE chancelle. Il essaye de repousser la bête, mais America redouble de rage, secouant la tête avec un grognement qui glace le sang de tous ceux qui l’entendent. Elle n’est plus le toutou apathique du salon; elle est une force de la nature indomptable, défendant les siens.

La terreur qui paralysait les manifestants se dissipe d’un coup, remplacée par une indignation brûlante. En voyant ce gentil vieux monsieur et sa chienne rejeter la tyrannie militarisée, la marée humaine fait front. Une personne s’avance. Puis dix. Puis cinquante. Les parapluies et les corps se referment comme un mur infranchissable, encerclant Paul, Mateo et l’animal, repoussant physiquement les forces de l’ordre par le simple poids du nombre.

—No Kings, no Tyrants, no Kings!

Un rempart vivant se forme contre l’obscurité des uniformes qui reculent. America a lâché sa proie. Les quatre pattes fermement ancrées dans le sol de Hollidaysburg, son pelage trempé fumant dans l’air froid, la vieille bête halète. Ses crocs luisants sont encore à demi dénudés, mais ses yeux brillent d’une noblesse victorieuse. Elle ne grogne plus. Elle garde la ligne. Mateo, reconnaissant, lui flatte le flanc. America est une bonne chienne, Paul l’a toujours su.

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Article X / XX

Une bonne chienne
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