
Ce travail sur les origines intellectuelles de la révolution américaine, ça t’avait parlé d’emblée. Tu l’avais intitulé Résister à l’oppression, selon la belle expression des fondateurs de la République. Mention Très bien.
Grand’Pa serait fier. Félicitations du prof. Une seule critique: Trop d’implication personnelle lors de la défense. Ne t’inquiète pas, Nathanaël, t’avait expliqué ton tuteur scolaire, le jury évoque là un savoir-être qu’on met des années à acquérir; d’excellents chercheurs n’y parviennent jamais; bonnes vacances, mon garçon.
Ce soir-là, tu étais allé fêter ça avec Eileen et les camarades du FIGHT. Mot d’ordre: tout en légèreté, zéro grand débat; sur le président nouvellement élu et les droits des gens, particulièrement. Après, aimer Eileen une dernière fois avant de rentrer pour tout un mois en Ohio, elle ici, toi là-bas. Son odeur, tu l’avais déjà dans le nez, son goût sur ta bouche, sa peau sous tes doigts.
Mais ici et maintenant, en ajustant la lunette de ton calibre .338, rappelle-toi Grand’Pa au retour dans ton Ohio natal: Ils en font de belles, Petit! Sacrées boulettes! il t’avait répondu.
OK, Grand’Pa, OK. Mais toi, Nathanaël, tu avais vu, entendu et pas réagi. Défense des droits civiques, mon œil! Qu’avaient-elles changé, au pied du mur, tes jolies convictions? Devant l’inacceptable, tu avais suivi, mon gars, stupéfait comme un chat dans des phares d’auto. Et Grand’Pa, c’était là que tu l’attendais, non dans des considérations généralistes, comment on fait dans ces cas-là.
Car avant les galipettes, Eileen avait souhaité un bout de nuit, elle et toi dans une boîte d’East Village à minauder en musique. Mais trois immenses rasés du ciboulot devant l’établissement. Deux mecs ensemble s’étaient présentés pour entrer, se forçant au courage. Les armoires à glace, ça les avait fait ricaner, d’emblée. Ils avaient commencé à les charrier. Puis, les bousculer. Les avaient emmenés.
Pas eu le temps de bouger qu’Eileen avait murmuré sans rémission: J’ai peur, on rentre. Et toi, tu avais suivi, mouton moutonnant. Vous aviez tracé vers l’appart en longeant les palissades. Derrière elles, des chocs, des cris, des rires sauvages, des pleurs, des insultes. Tu n’avais pas voulu regarder entre les planches: Tu n’y peux rien, viens, Eileen te répétait en te tirant par le bras.
Elle, cette nuit-là, tu n’avais pas pu la toucher. Elle ne l’avait pas proposé, d’ailleurs. Tu étais resté yeux écarquillés dans le noir pendant qu’elle dormait. Comment dormir? Tu n’avais même pas appelé la police. Quelqu’un l’avait fait, certainement, logique, normal, humain, civique; mais pas toi, pas pensé.
Dès l’heure de l’ouverture, tu t’étais rué à la librairie: on avait retrouvé, déjà, deux corps d’hommes nus et suppliciés dans une friche oubliée d’East Village. Les journaux de New York en parlaient à la une, déjà. Le tien de canard, idem, juste sous l’article principal. Ceux du pays entier relayèrent les faits pour le déjeuner, déjà!
Manger, tu n’avais pas pu. Alors, cette fois, tu l’avais appelée, la police. Eileen t’avait engueulé parce que ça l’obligeait à témoigner aussi. On ne vous a jamais convoqués. Sur le canal5 de Fox, le procureur républicain avait déclaré: "Les victimes ont provoqué le sort par leur comportement". Pire: l’autre, au bureau ovale, avec sa face orange sous du foin vaguement jaune, avait proféré en conférence de presse: "Et je dois vous le dire, on en a marre des pédés, dans ce pays!"
Scandale national. Indignation planétaire. Un jour, on t’expliquera pourquoi les journaux mentionnent chaque pet verbal de ce type, amplifient son vacarme, lui offre à l'œil une com sans pareille. Puis, passent à sa flatulence suivante.
Eileen t’avait prié de ne plus lui parler de ça. Et, en prime, des conseils: Ne gâche pas ton avenir; ça ne te concerne pas; tu ne pouvais quand même rien y changer... Mais toi, ça te tournait et retournait en tête: la lâcheté, l’indifférence, les tolérances malvenues, ce n’était pas toi.
Ah, fini le temps des "Plus jamais ça". L’Amérique a acquis le sens de la parenthèse; sans guerre, ni attentat, ni coup d’État. L’opposition? Atomisée. Les arts, les sciences, ils contrôlent. Le discours, idem. La classe moyenne? Subjuguée. Les associations? Menacées, dissoutes. Les pauvres? Expulsés, emprisonnés, niés. À quelle rébellion se vouer encore?
Le FIGHT n’a même pas pu se mettre d’accord entre ceux qui voulaient juste protester et les pusillanimes absolus: l’université demanda qu’on se tînt tranquille. Et alors, quoi, les gentilles gens? On écrit des mémoires? On titille la presse? On défile fleur au poing? Ce monde voltige d’une indignation à l’autre sans bouger et rien de rien n’empêche des cons plutôt nombreux d’élire ce gras, ballonné et libidineux type orange à cheveux canari clair avec sa bande de crétins fanatiques. D’ailleurs, le vote, finalement...
Mais toi, ici et maintenant, tu vas la leur envoyer, ta réaction, dans la gueule. Tu les ajustes, ces chiens, dans ta lunette de visée. Le pétomane blondasse avec sa tronche d’abricot mûr, tu vas l’offrir en trophée à la planète entière. Pas d’alternative. Et perso, tu vas justifier trois années de mensonges depuis ce fichu double meurtre dans une dent creuse d’East Village.
Oh, tu ne les as pas aimés, ces trente-quatre derniers mois. Tu y as perdu des plumes, et de belles, mais tu as agi. Enfin. Et jamais trahi tes valeurs. Pas au profond, du moins.
Ici et maintenant, tous les immeubles environnant la parade, dont celui où tu te caches, sont blindés de collègues à toi. Y compris des Afro-Américains qui participent à leur propre oppression. On a vidé les bâtiments voisins de leurs habitants: ces cadors-là virent les gens de chez eux pour défiler à l’aise.
Toi, tu t’en sortiras, tu as appris. Après l’adieu à la fac, tu as rejoint les tribus suprémacistes, étape 1 du plan, pour t’instruire de leur langue, leurs images, éructer avec leur accent, gorger ton cerveau d’eux comme de morphine celui d’un mourant, te fondre dans la masse des tarés, mais fidèle à toi-même puisque pour les mettre hors combat. Tu t’es rasé la tête. Tu portais des uniformes factices, des lentilles bleu aryen. Tu as vite adopté leurs mots d’ordre, leurs mots de merde.
Au début, dans leurs assemblées, la pièce d’un dollar entre tes fesses, elle tenait toute seule: qu’est-ce que tu fichais là? Et s’ils te captaient? Mais tu leur ressemblais trop, ne fût-ce que physiquement: un clone, un produit d’intelligence artificielle. Pour eux, ça suffisait. Puis, c’est devenu aussi excitant qu’un travail universitaire, sinon davantage: tu n’apprenais plus dans les livres ou les vieux textes, mais du dedans des événements. Si tu devais réécrire Résister à l’oppression, tu y ajouterais quelques belles lignes sur les idéaux de l’Amérique.
Plus tard, tu serais journaliste. Ou auteur. Ou les deux.
Avec ton tatouage sur le poing droit — FAITH, ça cochait les cases chez tes nouveaux amis; chez toi, idem, mais diversement et en douce — , avec tes nouveaux airs, tes nouveaux mots, tes slogans sans appel, tu as affligé Grand’Pa. Un jour, tu la lui expliquerais ta comédie, à lui en premier, il en rigolerait, affaire de deux ou trois ans, c’était le plan.
En attendant, tu as participé à plein de camps d’entraînement, profonds dans l’Amérique sauvage. Avec des anciens GI’s ou de la CIA, pour apprendre, FBI et tout ça, dévoyés. Le jour, la discipline et les exercices, les punitions. La nuit, l’alcool à flot. Une seule condition: ne jamais se faire trop remarquer, surtout pas identifier par la police lors d’une action, ficher quelque part. Car pour l’étape 2, il te fallait un casier nickel. Tu es devenu svelte et musclé, nerveux comme une chicotte. Tu as éprouvé la joie d’un corps explosif, aisé à l’effort.
Chez les rasés du crâne et du cerveau, tu t’es trouvé un pote: Ronny, une fin de classe moyenne sans étude ni boulot. Lui s’est fait piquer. Croupit au pénitencier d’Allenwood. Tu es le seul qui va le voir.
Eileen te préférait avec des cheveux et grassouillet, des doigts d’intellos, mais doucement cohérent entre tes jolies idées et tes gentils engagements. Elle appréciait ça, chez toi, cette façon de réunionner en rond et délivrer un peu de venin sauce FIGHT dans une obscure feuille universitaire. Tu désirais enseigner dans les quartiers; elle trouvait ça beau.
Il a fallu la quitter: elle t’aurait déchiffré. Peut-être, elle comprendrait, plus tard. Elle a morflé, la pauvre. Tu ne voulais ni la peiner ni qu’elle t’empêche. Tu attendais qu’elle se dégoûtât. Or, elle tenait, tenait, tenait bon, malgré ses yeux pleins de mauvaises surprises, tous les jours, et ses larmes, et ses colères. Tu espaças les rencontres. L’oubliais dans le sport. Quand tu n’y arrivais pas, buvais des bières. Hey, Man, tu fichais quoi?
Trop tard. Avancer, désormais. Tu n’avais pas fendu le cœur de Grand’Pa à la hache pour des prunes. Et puis quoi, rentrer dans le rang, encore? Tant pis pour tes nobles idéaux, encore? Tant pis pour les pauvres, les gays, les femmes, les Blacks et les Spanishs; on veut bien vous défendre, les gars, mais si et seulement si c’est pas dangereux.
Pendant quelques semaines, tu as coupé les moteurs, pourtant. Être sûr. Stop ou pas stop? Mais tu t’es retrouvé devant un néant aussi insondable qu’inattendu. Alors, tu es retourné au gang.
À ta revoyure, personne n’a moufté. Mais une nuit de maraude, ils t’ont donné un couteau cranté: Ce négro-là, tue-le! Et qu’il chouine comme une gonzesse! Ils étaient trois à le maintenir, ventre en avant. Te regardaient, toi.
Le gars, il gueulait. Puait. Chialait. Un clodo. Flingué d’alcool et de drogue: se rendait-il compte? Une misère humaine. Tu ricanais, l’insultais pour ne rien montrer. Tu ironisais, qu’il couine. Et il couinait. Se pissait dessus, de trouille ou de défonce, ou les deux. Les types de la bande, ça les faisait marrer. Puis, le chef a ordonné: Assez ri. Maintenant!
Juste un geste technique: entraînements, bagarres; tu savais. Parfois un blessé léger qui n’irait pas se plaindre, oui; mais un mort de ta main, jamais. Perché comme il était, le black ne sentirait rien. Quand même, il beuglait. Mais: Grouille, gamin, je vais gerber tellement y pue! J’en ai marre de l’entendre; y mérite pas de vivre, une saloperie pareille!
Toi, au pied du mur, tu n’arrivais pas à penser. La violence, les yeux du pauvre gars, l’absence de temps pour trouver une combine, trahison, pas trahison, de qui, de quoi, et le risque, à chaque nanoseconde, de laisser filer ta couverture; la trouille.
Alors, tu l’as faite monter, la putain d’adrénaline. Monter encore. Encore. Monter, monter. Et quand tu en as ruisselé par tous les pores et orifices, tu as lancé ton couteau avec tes corps et âme derrière: casser net la côte, qu’au moins ce soit propre.
Ici et maintenant, pour ça et tout le reste, ayant ajusté la lunette de ton arme, introduit les munitions dans le chargeur, tu le hais, ce con orange et ses nazes. Te souviens d’Eileen. De Grand’Pa, un silence, une moue, puis: Ils en ont fait une belle, Petit! Ils l’ont tuée, notre Amérique! Toi, tu avais vitupéré tout plein. Tu te minais de même. La colère ne te quittait plus. Et Grand’Pa, une fois de plus, un jour de ces vacances-là: Petit, tu files un mauvais coton; ne reste pas là avec tes idées noires. Regarder passivement, ça frustre; ça déprime. Agis: commenter, d’accord; débattre aussi; mais surtout agir. Et c’est alors que ta pièce est tombée.
Après les skins, tu t’es enrôlé à la CIA. Pour apprendre, préparer, encore: les techniques, les méthodes. Ta tête à cheveux courts, moins qu’avant, ton physique en lame de sabre, désormais, ta vitesse d’exécution et ta violence sur les tatamis, ça leur a plu. Ton discours de modéré, de maître de soi à dur, bien dur, mais pas trop, dans la bonne ligne, sécurité, mérite, tout ça. Le renoncement aux études surtout, le rejet de la racaille intellocrate, ils ont aimé.
Grand’Pa mourut qui ne voulait plus te voir. On ne t’avait pas prévenu. Ah, les cons! tu as hurlé dans ta piaule. Mais si tu avais largué la fac, ta copine, ta famille, tes amis, c’était pour agir comme il l’avait suggéré. Ah, quand même, les salauds! Il a de nouveau fallu t’endurcir, mon gars. Il se la payerait, ta tronche, Grand’Pa, si en plus tu lui avais infligé ces brutalités pour rien. Il ne te l’enverrait pas dire, et bien fait pour ta gueule.
Tant pis, tu t’es raconté: où qu’il soit, il te bénira d’être allé au bout. Et puis, en vrai, au-delà même de ce qu’il croyait en partant, tu lui es fidèle; plus que lui-même, peut-être. Sur l’autre poing, tu t’es tatoué son épitaphe: DO, encore un mot à interprétations variables.
Ici et maintenant, toi, au pied du mur, étape 3: tu as appris de l’intérieur l’organisation de la parade, le lieu, le dispositif. Tu t’es arrangé: ne pas monter de service. Tu as trouvé ce bâtiment plein de squats, vidé sur ordre de police, occupé par elle. Tranquille: tu sais où tes collègues planquent, où ils ne campent pas; tu as créé ta cache: un vrai gros morceau de cloison épaisse et lourde, posée sur des rails pour coulisser, avec des rayonnages un peu garnis, devant, tout abîmés et encrassés. L’arme, tu reviendras la chercher dans quelques mois, champ libre. Si on la trouve? Bah, elle a fait le tour du monde: Congo, Colombie, Ukraine. Toi, tu sortiras de l’immeuble en montrant ta carte: CIA. Et si un collègue entrait, là, tout de suite? Idem; tes collègues ont la même, des snipers. Le building en est rempli.
Et si tu te fais prendre, c’est que ça devait arriver. Toi, tu ne te seras pas trahi. Tu auras agi. Que les autres achèvent. Tu rejoindras Grand’Pa. Il t’attendra, bras ouverts.
Mais ici et maintenant, au pied de ton mur, ayant ajusté la lunette de ton McMillan-Tac .338, introduit des munitions dans le chargeur à ras bords, tu pleures en fixant le silencieux. Faudrait que ça cesse. Tu te souviens: Ils en ont fait une belle, Petit! Ils ont tué l’Amérique. Puis un autre jour: Agis, plutôt que gamberger; tes qualités, mets-les au service de ta cause. Toi, tu t’étais insurgé contre la passivité majoritaire, la lâcheté d’Eileen, l’indécision des FIGHT de tes deux, l’immobilité de Grand’Pa, lui qui avait pourtant toujours choisi le bon côté de l’histoire: résister à l’oppression. Lui qui avait levé la tête, produit une nouvelle moue silencieuse de sa vieille bouche fripée: Sois fidèle à toi-même, Petit. Ce sera déjà ça. Grand’Pa, tu avais objecté, Est-ce que l’Amérique est fidèle à elle-même, là, de nos jours? Il t’avait regardé avec une malice pleine d’amour: Tu étudies quoi, Petit, à l’université, rappelle-moi, j’me souviens pas bien...
Ce conseil-là valait-il si cher que ça? Mais maintenant et ici, au bord de ta falaise, l’immonde dictateur surgi d’une élection folle et sa bande de singes paradent sous les hourras et les complaisances, au bout de tes instruments de visée. Mais toi, toi, tu es quoi? Tu es qui? Et où? Tu t’essuies les yeux de la manche, en recolles un sur la lunette, sniper en larmes; merde, elle s’embue; faudrait que ça cesse. Faudrait.



