
Cela fait près d’un siècle que toutes sortes de pseudo-spécialistes, enseignants et autres psychopédagogues, philosophes, éducateurs, coachs variés, psychomotriciens, ergothérapeutes et même tarologues, astrologues, médiums et gourous, se penchent sur les faiblesses de la pédagogie traditionnelle et les carences évidentes des systèmes éducatifs classiques. Des méthodes nouvelles naissent et meurent, de Freinet à Montessori, de Decroly à Steiner, pour ne citer que les plus connues et reconnues… ou contestées. Toutes sont d’accord sur un point: il est urgent de “repenser l’école”.
Car on connaît la chanson: du passé faisons table rase…
Des écoles “alternatives” voient le jour, avec des succès divers. Écoles privées, bien sûr, dont les élèves doivent in fine passer les examens du CEB dans un établissement agréé, de même que le CE1D, ou présenter le jury central pour obtenir le CESS, l’équivalent du bac français. L’une d’elles mérite d’être citée, pour bien des raisons. Il s’agit de l’Integra Nova Scola. Elle a pour particularité de ne pas établir de distinction entre ce qu’ailleurs on nomme “enseignement primaire” et “enseignement secondaire”. Les apprenants – car les termes élève ou étudiant y sont prohibés – peuvent suivre certains “tirocinia” ou “exercitationes ”à des niveaux différents, selon leurs centres d’intérêt, leurs aptitudes, leurs motivations. C’est ainsi que des gamins de 10 ou 11 ans peuvent côtoyer des camarades beaucoup plus âgés, et que de grands adolescents découvrent avec curiosité les joies de la règle de trois et les lois d’accord du participe passé.
Cela fait trois ans que Philibert Vandergucht officie en tant que praeceptor dans cette étrange structure où les matières ne sont plus séparées, mais se fondent – comme dans la réalité – en une sorte de soupe dans laquelle se mêlent et se complètent les mathématiques, l’histoire, la géographie, les langues et un tas d’autres éléments de ce qui constitue la société et la vie. C’est pour la même raison “immersive” que les discipuli de tous âges peuvent suivre leurs formations diverses dans des langues différentes, passant de la classe de monsieur Vandergucht qui s’exprime surtout en français – mais pas exclusivement – à celle de madame Vanpipperzeel qui prodigue son enseignement en anglais, tandis que certains de leurs collègues organisent leurs cours en néerlandais, en arabe, en espagnol, en italien, en chinois… en fonction des desiderata de leurs apprenants ou des parents d’élèves. Bien sûr, cela implique la présence de très nombreux éducateurs-pédagogues-formateurs qu’il faut rémunérer correctement, ce qui justifie le montant élevé (et le mot est faible) des coûts d’inscription. L’Integra Nova Scola est donc, très logiquement, un établissement élitiste. Son public est constitué d’enfants et d’adolescents issus de familles fortunées et, parmi ces étudiants, certains sont en outre HPI selon la terminologie actuellement en vigueur.
Ce matin, Philibert Vandergucht a décidé de s’écarter quelque peu du sacro-saint programme officiel qu’il est censé suivre, du moins dans les grandes lignes. C’est que l’actualité quelquefois mérite un petit détour.
Au marqueur rouge, il trace sur le tableau blanc, en lettres majuscules, le mot MAGA. Les huit apprenants qui ce jour-là constituent son auditoire se regardent, interloqués. Ils attendent la suite.
Celui que l’on ne peut pas appeler “maître” comme dans les écoles de bas étage se tourne vers eux.
— Qu’est-ce que ce mot évoque pour vous? demande-t-il.
— C’est l’abréviation du mot “magasin”, répond le jeune Casimir. Par exemple, dans la phrase: je vais au maga de journaux pour acheter un magazine.
Philibert ne réagit pas.
— Ma petite sœur se prénomme Magali, dit Alphonse, et tout le monde l’appelle Maga.
— C’est peut-être l’anagramme de la lettre grecque gama?
Monsieur Vandergucht sourit à Eunice.
— Bien vu… sauf que, dans ce cas, il faudrait l’écrire avec 2 M! La troisième lettre de l’alphabet grec est GAMMA.
Barthélémy, l’érudit du groupe, prend la parole.
— Il y a une ville, en Russie, qui s’appelle Magadan. C’est tout à l’est du pays, en Eurasie, sur la mer d’Okhotsk. Il est probable que les habitants de ce lieu éloigné, quand ils discutent entre eux, raccourcissent son nom en Maga. Dans cette région, il y a des tas de montagnes et de rivières, et des minerais précieux dans le sous-sol. On y a fait une réserve naturelle où vivent toutes sortes d’oiseaux et d’ours. Un jour, j’irai voir cela en vrai.
— Tu racontes n’importe quoi! s’insurge Marie-Marguerite. Magadan, c’est un patelin près duquel Jésus a fait un miracle. Ce n’est pas en Russie, c’est à l’ouest de la mer de Galilée. Jésus était sur une colline ou une montagne, il a donné à manger à des tas de gens, en multipliant des pains et des poissons, puis il est descendu jusqu’au lac, et il est parti en barque pour se rendre à Madagan.
— C’est où, la mer de Galilée? interroge Séraphin.
— Dans la Bible, on l’appelle aussi le lac de Tibériade. C’est au nord d’Israël, et en face, plus à l’est, il y a la Syrie.
— Vous avez tous les deux raison, intervient monsieur Vandergucht. Il y a bien une ville dénommée Magadan en Russie, et une autre en Israël, qui portait ce nom au temps de Jésus et qui s’appelle aujourd’hui Migdal (ou el-Mejdel en arabe). Mais ce n’est pas à cela que je pensais en écrivant ce mot au tableau.
— Ça me fait penser à nougat! s’exclame Blaise, ce qui fait rire tout le groupe.
— Et moi, à gaga, renchérit Aglaé.
— Allons, reprend Philibert. Un peu de sérieux! Je vous mets sur la piste: le mot MAGA est un acronyme.
— M pour macaronis, A pour anchois, G pour gras et A pour… euh… Haricots peut-être.
C’est à nouveau Blaise qui s’exprime, et Philibert lui-même ne peut s’empêcher de rire.
— Je vous aide encore ! Ce sont des mots anglais, ou américains si vous préférez. La lettre M renvoie à l’impératif du verbe to make.
— Make a good action, s’écrie Sigisbert.
— Ou bien: make a good airing! Fais une bonne promenade, c’est ce que ma mère me dit quand je sors prendre l’air, rétorque Albertine.
Le professeur explique: en anglais, le verbe to make ne signifie pas toujours “faire”, au sens de “fabriquer”. Quand il est suivi d’un nom lui-même accompagné d’un adjectif, il peut signifier “rendre”, comme dans make me happy: rends-moi heureux. Ou make me rich: rends-moi riche…
Les élèves attendent la suite.
— Make America great again: c’est à cette phrase que renvoie l’acronyme MAGA. C’est une formule politique qui a été inventée il y a environ 45 ans par un candidat à la présidence des États-Unis. À cette époque-là, ce pays connaissait une situation économique difficile, et ce candidat allait lui rendre sa grandeur, disait-il, s’il était élu.
— C’était qui, M’sieur?
— Un ancien acteur de cinéma qui avait tourné dans plusieurs films de cow-boys. Il s’appelait Ronald Reagan, et il est en effet devenu président des États-Unis. C’était en 1981. Mais aujourd’hui, c’est un autre président qui a repris cette formule. Alors, dites-moi: qui est actuellement le président américain?
— C’est Donald Trump. On le voit tout le temps à la télé, et mon papa ne l’aime pas du tout. Il dit qu’il est fou.
— Je ne sais pas s’il est fou. Mais beaucoup de gens pensent que la seule chose, ou la seule personne qu’il veut rendre «great again», c’est lui-même, et sa fortune qui est déjà énorme. Il est ce qu’on appelle un mégalomane. Vous chercherez chez vous la signification de ce terme, et vous l’expliquerez avec vos propres mots dans un contrôle, demain. Il répète aussi souvent une autre formule: “America First”. Pour lui, rendre sa grandeur à l’Amérique, c’est chasser tous les immigrés, c’est également montrer qu’on est le plus fort, partout sur la planète.
Barthélémy reprend la parole.
— Un immigré, c’est quelqu'un qui vient d’un autre pays, n’est-ce pas? Alors, tous les habitants des États-Unis sont des immigrés, ou en tout cas leurs ancêtres l’étaient, puisqu’avant, il n’y avait que des Indiens sur ce territoire.
— C’est assez juste, ce que tu dis. La mère de Donald Trump elle-même était d’ailleurs une immigrée, originaire d’Écosse.
— Alors ce président est fils d’immigré, et il devrait se renvoyer lui-même dans le pays d’où venait sa mère!
— Et vous, M’sieur, qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce qu’il est fou, ou méchant? Est-ce qu’on doit avoir peur de lui? Est-ce que…
C’est à ce moment que retentit la sonnerie qui annonce la fin des cours. Ouf, se dit Philibert. Sauvé par le gong…



