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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Respirer à deux

!

L’ours respirait pour moi bien avant que je considère cela comme une dépendance. Au début, je pensais simplement survivre. L’air des basses zones entrait dans les poumons comme une poudre fine, métallique, qui s’y déposait sans bruit. La brûlure venait plus tard, progressive. Quand la toux s’est transformée en signal clair – sang sombre sur les doigts, fatigue chronique –, les centres médicaux m'ont proposé la seule option que je pouvais m'offrir, celle dont on ne parle pas officiellement: la greffe vivante.

 

L’ours n’était pas sauvage lorsqu’ils me l’ont présenté. Altéré, optimisé. Il respirait lentement, profondément. Ses organes filtrants, hypertrophiés par ingénierie, hébergeaient une symbiose bactérienne capable de fixer les particules lourdes. L’air qu’il rejetait était respirable. Pas pur, mais viable. On m’a expliqué la procédure comme une installation technique: connexion respiratoire auxiliaire, inhibition comportementale.

 

Quand je me suis réveillé, son souffle passait déjà à travers moi. La première inspiration sans douleur fut un choc. Je me suis redressé lentement, découvrant le poids derrière moi – chaleur dense, vivante, irréductible. La liaison me permettait de sentir des fragments de perception animale. Je les ai noyés immédiatement sous les régulateurs chimiques. Contaminer l’instinct était nécessaire pour stabiliser la greffe. C’est ce que disait le protocole.

 

La Cité tolérait les porteurs comme moi par commodité sociale. La structure fonctionnait mieux si certaines réalités restaient périphériques. Grâce à lui, je travaillais, j’existais dans les registres utiles. Je ne pensais pas à l’ours; il était une fonction, une interface biologique.

 

Mais la rumeur du synthétique a circulé dans l’atelier un matin gris. Un module autonome. Compact. Sans chair. Sans dépendance vivante. J’ai observé les équipes biomédicales inspecter les liaisons biologiques avec un intérêt nouveau. Derrière mon dos, la respiration de l’ours s’est ajustée – plus attentive. J’ai compris alors que si le synthétique devenait norme, la chair deviendrait anomalie. Et les anomalies ne sont jamais conservées.

 

Ce soir-là, j’ai réduit les inhibiteurs. La présence animale est remontée dans le lien comme une marée lourde: odeurs métalliques différenciées, perception spatiale élargie. Une conscience sans langage. Une coexistence. Fragile. Sale. Indispensable.

 

L’invitation n’est pas arrivée comme une convocation, mais comme une opportunité: Évaluation respiratoire – mise à niveau possible. Le couloir menant aux salles blanches était silencieux. Ici, l’air avait cette neutralité sans odeur qui gomme les corps. La pureté n’y était pas une qualité. C’était une méthode politique: effacer les traces de ce qui vivait différemment.

 

Une technicienne m’a fait entrer.

— Votre profil est compatible, dit-elle après un scan. Module respiratoire synthétique. Autonomie complète. L’intervention inclut le retrait de la prothèse vivante. Vous pourriez accéder aux zones régulées sans restriction.

 

Le mot retrait était un mensonge confortable. On retire une pièce, pas un organisme. Je pensais à mon corps qui avait cessé de se désagréger grâce à cette masse attachée à ma colonne. Je savais comment la Cité traitait l'obsolète: recyclage biologique, euthanasie technique. Des mots propres pour des fins sans retour.

 

— Je refuse le remplacement, ai-je dit.

 

Dans cette salle blanche, le mot a résonné comme une faute.

 

— Votre refus implique une restriction d’accès progressive aux zones régulées, dit-elle, le masque neutre. Vous devrez signer.

 

J’ai signé. Non par soumission, mais par lucidité. Je savais ce que je venais d’acheter: du temps, et une dette.

La Cité n’a pas besoin de punir en criant, elle retire et dégrade. Dans les jours qui ont suivi, les itinéraires me furent refusés, les contrôles renforcés. On m'a déplacé dans les zones plus basses, à l'air plus lourd. L’ours compensait. Il filtrait plus longtemps. Je sentais la fatigue métabolique grimper. Je réduisais sa bête à coups d'injections pour préserver mon statut, et je détestais la facilité avec laquelle je le faisais.

 

La dégradation s’est installée. La charge toxique a fini par circuler dans les deux sens. Mes régulateurs protégeaient mon système mais détruisaient sa stabilité neurologique, tandis que ses filtres saturés m’infectaient en retour. La symbiose initiale était dépassée. Nous séparer nous tuerait tous les deux. Continuer ainsi n'était qu'une érosion accélérée. Nous étions arrivés à l’endroit du récit où la continuation exigeait une transformation.

 

J’ai quitté la Cité. Personne ne vous escorte vers la porte, on cesse simplement d’avoir accès. J’ai trouvé une clinique grise dans les marges hors grille, là où la respiration n’est garantie par aucun système.

La praticienne n'a pas posé de questions inutiles. La salle opératoire ressemblait à un atelier. Métal usé, bains troubles. L’ours a résisté en franchissant le seuil par mémoire instinctive. Je lui ai transmis un signal apaisant. Puis j’ai arrêté les inhibiteurs. Pour de bon.

 

— On abandonne la logique porteur/prothèse, a-t-elle annoncé. On fusionne les circuits, on redistribue les charges, on supprime les régulations dominantes. Après ça, vous ne respirerez plus séparément. Ni socialement. Ni biologiquement.

 

La procédure fut une lente traversée. La douleur était une densité exigeant présence. À plusieurs moments, la panique humaine a surgi, et chaque fois, une stabilité animale a répondu: respirer maintenant, ici. Les perceptions se mélangeaient: mémoire humaine, instincts territoriaux, raisonnement abstrait. Ni dissolution, ni domination. Coexistence recomposée.

 

Quand elle a retiré les interfaces, le silence s’est installé. Je ne cherchais plus mon souffle, je le sentais circuler – double origine, double continuité.

 

— C’est fait, dit-elle. Vous n’êtes plus classifiable.

 

L’air extérieur était lourd, brut, non filtré. Il passait pourtant. La Cité brillait au loin, forteresse close sur son idéalisme national, terrifiée par l'impur. Mes marqueurs biologiques ne correspondaient plus aux modèles autorisés. Je ne ressentais pas la perte comme une tragédie, mais comme une translation. À travers le lien recomposé, je percevais les vibrations du terrain, les gradients d’odeurs. Au centre, toujours moi – mais déplacé. Plus ancré.

 

Nous avons avancé vers les zones hors carte. Chaque pas pesait. Mais ce n’était plus un pacte imposé, c’était un état. Je ne respirais plus grâce à lui, il ne survivait plus malgré moi. En quittant définitivement la zone régulée, une pensée s’est imposée: contaminer l’animal pour survivre avait été nécessaire. Accepter d’être contaminé en retour avait été le seul moyen de vivre autrement.

 

Sous le ciel chargé, nous avons poursuivi notre marche, hors classification, hors optimisation, hors confort. Respirant. Encore.

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Respirer à deux
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