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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Make America Great Again évidemment

Tout commence — comme souvent en Amérique — dans un parking de supermarché,sous la lumière crue des néons, entre deux pick-ups et un distributeur de glace automatique. Une femme vêtue d’un survêtement aux couleurs du drapeau observe l’écran géant accroché sur la façade du magasin. Les nouvelles du soir s’y déversent comme un flot de prophéties mal ficelées. L’image lui renvoie des drames nationaux, des débats hystériques, des promesses de grandeur, des publicités pour des médicaments dont les pleins peuvent tuer mais dont les “effets secondaires possibles” occupent les trois quarts du temps d’antenne. La femme hoche la tête. “This is America”, souffle-t-elle, avant d’attraper un pack de soda et de disparaître dans la voiture. Personne ne sait si c’est une déclaration de foi ou une observation clinique. Souvent, en Amérique, les deux se confondent.

Il fut un temps où les États-Unis aimaient s’imaginer en nouvelle Athènes, en Rome régénérée, en Jérusalem sécularisée. Une cité sur la colline, disait-on, un modèle rayonnant pour l’humanité. Désormais, la colline est un décor de série pour Netflix, éclairé par des projecteurs hollywoodiens, et la cité une plateforme où chacun sélectionne l’avenir dans un menu déroulant. On n’habite plus un pays: on souscrit à un abonnement civilisationnel. On ne naît pas citoyen, on devient “user”. On ne vote pas, on accepte les cookies.

Washington n’est plus une capitale — c’est un plateau de télé-réalité. Le Congrès ressemble à un théâtre grec sans tragédie et avec beaucoup trop de caméras. Les débats politiques sont devenus des “performances” calibrées pour la télévision et les réseaux. Chaque phrase doit être un punchline, chaque pause un signal, chaque indignation une marchandise. Quand un sénateur parle, il pense moins au droit constitutionnel qu’au découpage de son intervention en clips viraux adaptés à TikTok. La politique, comme tout le reste, a été dévorée par le marketing.

La nation entière fonctionne sous amphétamines symboliques. On commente, on like, on partage, on s’indigne à grande vitesse, avant d’oublier le sujet trois heures plus tard, remplacé par un scandale plus frais. Le tragique a disparu, remplacé par le drame de série. La vérité a été démocratisée au point de ne plus valoir grand-chose. Chacun a la sienne, portable, partageable, sponsorisée. On peut choisir son fournisseur de faits comme on choisit son fournisseur de streaming. On change de réalité avec la même aisance qu’on change d’algorithme.

Dans les banlieues pavillonnaires, le vieux rêve américain survit encore dans les garages. On y trouve des vélos d’enfants, des drapeaux, des armes à feu, une Bible cornée et une tondeuse en état variable. L’idéologie nationale s’y condense: la famille comme franchise, Dieu comme coach personnel, la réussite comme dogme, l’échec comme faute morale. Le bonheur n’est pas un état, mais un devoir. Il faut afficher sa joie, poster sa gratitude, documenter son bien-être. On ne se sent pas heureux — on performe le bonheur. À l’église, le pasteur évoque Jésus comme un entrepreneur disruptif; sur Instagram, les mères de famille vendent la plénitude en kit.

Le consumérisme américain n’est pas ce que l’on croit: il n’est pas superficiel, il est mystique. Acheter, c’est croire. Posséder, c’est exister. L’Américain moyen consomme des produits comme d’autres récitent des prières. Et les publicités, avec leurs fleurs, leurs montagnes et leurs golden retrievers, forment le catéchisme quotidien. C’est une religion sans Dieu, mais avec beaucoup d’évêques: les PDG des big tech, les magnats du pétrole, les gourous du développement personnel. Ils prêchent la croissance éternelle, et rares sont ceux qui osent signaler qu’une croissance infinie dans un monde fini ressemble vaguement à un suicide élégant.

Sur les campus, l’ancien idéal d’éducation se dissout dans une soupe tiède de sociologie anxieuse et de performances identitaires. Les bibliothèques deviennent des musées silencieux où l’on entre comme dans un temple oublié. Les élèves apprennent à déconstruire tout sauf l’ignorance. Les professeurs avancent sur la pointe des pieds, craignant d’offenser, demandant pardon de transmettre. On ne transmet plus le savoir; on partage des ressentis. On ne forme plus des esprits; on forme des sensibilités.

Dans les quartiers populaires, d’autres drames s’écrivent. L’Amérique tue par surdose d’amphétamines plus qu’elle ne tue au combat. Les opioïdes calment la douleur de millions de gens qui n’ont plus de place dans le récit national. Dans certaines régions, les pharmacies vendent plus d’antidépresseurs que de vitamines. Pendant ce temps, à Los Angeles, on paie des fortunes pour des jus de légumes censés “détoxifier” des corps déjà saturés de privilèges. Le contraste est si violent qu’il en devient comique — si on a encore le goût du tragique.

Car les États-Unis ne sont pas un pays homogène. Ils sont une mosaïque fracturée, un patchwork de réalités irréconciliables. À New York, un homme m’explique que “everything will be fine”; à Detroit, un autre affirme que “nothing works anymore”. À Boston, l’élite se prend pour Florence au temps des Médicis; à Houston, on vit comme si la conquête de l’espace était encore l’avenir. À Las Vegas, on vend le rêve en capsules lumineuses. À Miami, on sert le désespoir avec des mojitos.

Mais ce qui frappe le plus, dans ce pays qui adore proclamer sa grandeur, c’est sa nostalgie. La nostalgie est le plus grand mythe américain, plus fort que Hollywood, plus puissant que la Constitution. On regrette un âge d’or que presque personne n’a connu. L’Amérique se rêve toujours pure, vierge, innocente — comme si l’esclavage, les génocides, les guerres impériales et les manipulations politiques s’étaient passés dans un pays voisin. Make America Great Again n’est pas un slogan politique: c’est une liturgie. On porte la casquette comme on porte un scapulaire. Et ce n’est pas tant la grandeur qu’on cherche que l’innocence perdue.

Les fractures raciales, elles, restent ouvertes. On repeint les façades, mais le sol tremble toujours. À Minneapolis, après un meurtre filmé en direct sur smartphone, le pays entier s’est embrasé — l’écran comme accélérateur d’histoire. En Amérique, le smartphone est devenu le troisième pouvoir. Il diffuse, il juge, il exécute. Le problème, c’est que l’émotion remplace la réflexion, la colère absorbe la nuance, la justice devient un hashtag. On confond le tribunal avec le trending topic. Et personne ne semble remarquer que ce glissement-là est peut-être la plus grande menace pour la démocratie depuis l’invention du téléviseur.

Pourtant — contradiction magnifique — le pays ne cesse de proclamer son amour pour la liberté. Liberté de dire, de posséder, de refuser, de brandir, de s’armer, de maudire, de poster, de s’indigner. On se bat pour la liberté de ne pas porter de masque, pour la liberté d’acheter un fusil semi-automatique à crédit, pour la liberté de se sentir offensé. La liberté est devenue un prêt-à-porter idéologique. On la personnalise. On la customise. On la monétise. Sur les mugs, sur les t-shirts, sur les trottoirs, liberté rime avec marchandise.

Le soir venu, dans les motels longeant les highways, l’écran prend le relais du pasteur. Il annonce les ouragans, les fusillades, les faillites, les coups d’État avortés, les morts par opioïdes, puis diffuse en douce un spot publicitaire où un chien heureux court dans un champ pour vendre un SUV. L’Amérique est peut-être le seul pays où la fin du monde se négocie entre deux publicités pour des céréales.

Mais au fond du vacarme, quelque chose résiste. Dans une librairie de Boston, une jeune femme lit les poèmes de Walt Whitman à voix haute comme on récite un rite funéraire, et soudain les mots reprennent des couleurs. À Chicago, dans un café, des étudiants discutent James Baldwin avec une ardeur presque religieuse. À Harlem, des gamins slamant dans la rue ressuscitent l’anglais avec une énergie qui ferait pâlir Shakespeare. À Los Angeles, des artistes mettent en scène l’angoisse numérique, dénoncent la surveillance douce, l’addiction algorithmique, la dépossession des consciences.

Ce pays n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il se bat contre lui-même. Le génie américain n’est pas dans sa Silicon Valley, ni dans son armée, ni dans son cinéma. Il est dans cette capacité presque biblique à renaître de ses propres contradictions. À transformer ses névroses en mouvements, ses crises en révolutions culturelles, ses drames en œuvres d’art. Et c’est peut-être cela qui empêche l’Amérique de sombrer pour de bon: son talent pour le ressaisissement.

Un jour peut-être, les États-Unis arrêteront de se prendre pour un slogan, et redeviendront un pays. Un jour peut-être, la femme en survêtement du supermarché lèvera les yeux vers l’écran au-dessus des surgelés et dira “This is America”, mais cette fois sans nervosité, sans cynisme, sans désespoir. Et peut-être que ce jour-là, le monde, depuis ses collines, ses déserts, ses continents vieillissants, répondra enfin: “Yes. Yes it is.”

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