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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Le bureau des illusions perdues

Le soleil s’est éclipsé derrière les Monts Salish, laissant s’installer une pénombre glaciale sur le Montana. Ron Ridger gare sa voiture en face du Double-M, dont l’enseigne rougeâtre diffuse une lueur blafarde dans la bruine hivernale. Le Double-M n’est pas simplement un bar-restaurant où coexistent la faune locale et une clientèle de passage; pour Ron, c’est un second chez-soi. Il y a sa routine, et Molly, la propriétaire avec laquelle il entretient un flirt platonique depuis les années de collège, le traite comme s’il était un agent du James Beard Award [1].

Malgré l’affluence chargée du vendredi soir, l’atmosphère est calme et chaleureuse lorsqu’il pousse la porte d’entrée. Un feu de bois crépite dans l’immense cheminée et diffuse une chaleur épaisse qui le fait éternuer. Tandis qu’il se fraie un chemin vers le bar, il repère Molly dans son tablier de sommelier qui épouse sa silhouette élancée, elle présente une bouteille de vin à un couple endimanché. Son sourire rayonne lorsqu’elle l’aperçoit. Les années ne semblent pas avoir de prise sur Molly. Elle ressemble à la fleur du Montana qui se joue des morsures de l’hiver pour resurgir, plus fraîche que jamais, au printemps. Il la salue d’un discret mouvement de la tête. Masquer ses émotions est plus fort que lui, une sorte de réflexe pavlovien.

— Hello Ron, pas trop dure ta semaine?

— Salut, Molly, on a du boulot, on se plaint pas. Toi non plus, tu ne chômes pas, on dirait.

— M’en parle pas, ça doit être le mauvais temps. C’est à croire que, de Missoula à Glendive, on s’est passé le mot pour venir chercher un peu de douceur au Double-M.

Molly est déjà repartie vers la cuisine en criant sa commande.

— Une Budweiser et une omelette aux ceps accompagnée d’une salade aux cerises du lac Flathead, pour Ron.

Dan Clark et Bobby Sievers, ses deux compères, sont déjà installés au bar devant leur bière. Revenus comme lui de l’enfer afghan, ils constituent le seul semblant de famille qui lui reste. Avec Molly, bien sûr. Ron n’a pas connu sa mère. Il a grandi dans l’ombre d’un père mineur, usé prématurément par les années de sueur et de suie, puis devenu alcoolique lorsque la Westmoreland Coal Company a fermé ses portes.

—Hey, Ron! T’as vu ce foutoir à la Maison Blanche? lance Dan en pointant du menton l’écran géant. Un p*** de décor de télé-réalité dans le bureau ovale!

NBC retransmet une émission en direct de la Maison Blanche. La bannière étoilée est érigée fièrement derrière le bureau qui a accueilli tant d’hommes et de femmes illustres. Le drapeau ukrainien, lui, repose mollement à côté du “stars and stripes”, légèrement incliné, comme replié sur lui-même. Ron observe le président des États-Unis d’Amérique, D. Green Jr., trôner derrière son bureau, encombré d’objets hétéroclites. Son vice-président, J. D. Lance, se tient à ses côtés. Tiré à quatre épingles, il a le visage fermé.

Un assistant introduit l’invité du jour, le président ukrainien en tenue militaire.

— Monsieur le Président, entrez, entrez donc. Vous êtes le bienvenu dans le bureau le plus prestigieux du monde, déclame Green, avec un air qui semble vouloir dire le contraire. J’aime bien votre costume. Vous êtes sur votre 31?

Puis, en l’absence de réaction de l’intéressé, il se tourne vers les journalistes qui se sont massés en nombre au fond de la salle.

— Il est sur son 31!

Bobby laisse échapper un rire.

— Pas du genre à se laisser entraver par le protocole, ce Volodomyr Lezenski.

Green se rassied sur un fauteuil Renaissance et invite son homologue à s’installer à côté de lui, face à la caméra. Sous les flashs, le président Lezenski remet à Green la ceinture toutes-catégories que son compatriote Izuk a récemment conquise de haute lutte.

— Une offrande à la mesure du maître de cérémonie, commente Ron. Il paraît que Green va organiser des combats de MMA dans les jardins de la Maison Blanche.

— Les jeux du cirque à la cour de Néron [2], abonde Dan.

Il s’ensuit une séquence surréaliste, une attaque ad hominem initiée par J.D. Lance. Ron tressaille sur son tabouret. Les propos déplacés du Vice-Président sur le fond et surtout sa dernière remarque insistant encore sur l’apparence de Lezenski, lui font l’effet d’un uppercut. Un treillis, c’est comme une seconde peau. Pour Lezenski, c’est de toute évidence un étendard qu’il porte fièrement. Chaque fibre de son uniforme ukrainien est un hommage aux victimes, vivantes ou disparues, de cette “opération militaire spéciale” infamante. C’est le symbole de la lutte à mort que l’Ukraine mène pour sa liberté. Que savent-ils de la guerre, ces deux planqués vaniteux?

La situation dérape. Ils sont en train de clouer Lezenski au pilori qu’ils ont savamment érigé sur une place cathodique planétaire. Le président ukrainien, mortifié, n’arrive plus à intervenir. Les attaques virulentes du duo Green-Lance s’enchaînent. Ron les juge absurdes, mensongères, hors de propos. Il assiste à une mauvaise farce, un théâtre de guignols russophiles. Quelques conseillers du secrétaire d’État en restent pantois, la bouche béante. Certains journalistes se prennent la tête entre les mains.

La salle du Double-M sort soudain de sa torpeur. Les pro et les anti Green s’invectivent. Un écho des deux Amériques de plus en plus irréconciliables.

— Ben merde! Celle-là je ne l’avais pas vu venir, hurle Dan pour couvrir le brouhaha. Vous en pensez quoi?

— J’en pense que j’voudrais pas être à la place des Ukrainiens, répond Ron. Humilier de cette manière le président d’un pays ami, venu demander de l’aide pour protéger des civils et tenir le front, c’est juste écœurant.

Bobby secoue la tête, incrédule.

— Vous pouvez me rappeler pourquoi on a voté pour ce type? finit-il par demander.

La question est d’une pertinence cruelle. Ce n’est pas la première fois que Ron se sent floué par les grandes promesses et les slogans racoleurs des marchands d’illusions. En y regardant de plus près, il a le sentiment amer de n’avoir jamais été réellement acteur de son existence. La précarité avait fait son œuvre de sape, puis les mauvaises rencontres l’avaient poussé vers la petite délinquance, avant que l’engrenage l’entraîne dans la spirale violente des gangs. Un juge lui avait finalement proposé un choix portant sur la couleur de l’uniforme: l’orange ou le kaki. Il avait intégré un bataillon d’infanterie aéroportée, et son déploiement en Afghanistan s’était chargé d’achever le travail de démolition.

Un homme en costume trois pièces entre dans le champ de vision de Ron. Il a l’allure d’un vendeur de voiture ou peut-être est-ce l’un de ces hommes d’affaires en quête de grands espaces encore vierges et authentiques à domestiquer, ou, pire, à sacrifier sur l’autel du “dig, baby dig”. Molly s’approche de lui, le visage radieux. Ils se prennent dans les bras et s’embrassent longuement. Le monde autour d’eux n’existe plus. Cette manifestation d’un bonheur aussi spontané aurait dû le réjouir. Elle lui évoque d’ailleurs la scène du baiser entre Kirk Douglas et Elizabeth Threatt dans The Big Sky, un de ses films préférés d’Howard Hawks. Pourtant une sorte de détresse le saisit. Molly avait bien évoqué son intention de s’inscrire sur un site de rencontres. Il avait été troublé, mais n’avait évidemment pas réagi. Il se souvient du silence interminable qui avait suivi.

Qu’est-ce qu’un vétéran, cabossé de l’intérieur comme lui, devenu ouvrier spécialisé de la West Montana Lumber Company, peut bien avoir à offrir à une femme aussi belle, intelligente et débordante de vie que Molly? Il laisse échapper une larme. Comme s’il cherchait à chasser une mouche importune, il l’essuie d’un geste rapide, avant que ses deux amis s’en aperçoivent et le chambrent. Il s’est persuadé que les démons qui le hantent les soirs d’anniversaires macabres, lui interdisent d’entretenir une relation normale et durable. Quant à partager son fardeau avec Molly, il n’ose même pas y songer. Mieux vaut la solitude et le célibat que de devenir la source de son malheur.

— Ce pays part à vau l’eau. Il faudrait un électro-choc pour le ranimer, décrète Bobby.

— Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire à notre niveau? demande Dan, les yeux toujours rivés sur l’écran.

— Je sais pas, peut-être rejoindre ceux qui se battent pour une cause juste, propose Bobby en haussant les épaules. Qu’est-ce que t’en penses, Ron?

— Quoi? demande ce dernier, perdu dans ses ruminations.

Seules ses chères montagnes à l’ouest de Kalispel parviennent à chasser la noirceur qui le ronge. En général, elle s’efface devant le tumulte des cascades et des torrents fougueux qui prennent leur source au pied des derniers glaciers encore arc-boutés au sommet des faces nord. Ils alimentent des lacs d’une eau si pure et fraîche qu’il s’y abandonne, dès qu’il en a l’occasion et le courage, pour laver ses peurs, sa honte ou son chagrin. Ses cris se perdent alors dans les forêts de douglas et de cèdres rouges qui bordent leurs rives chargées de résine et d’humus.

— T’es sûr que ça va, Ron? demande Bobby en posant une main sur son épaule.

— Ouais, ça va, ment-il en forçant un sourire. Juste fatigué. De quoi parlais-tu?

Molly et son compagnon se sont glissés derrière le bar pour se réfugier dans l’office. Ron résiste à la boule qui s’est nouée au fond de son estomac. Son destin est définitivement ailleurs, bien loin de la chaleur douce d’une épouse aimée et surtout à des années-lumière de ce foutu rêve américain.

— Je parlais d’une cause juste, pas d’une cause perdue, ironise Bobby.

Ron pivote sur son tabouret pour faire face à ses compagnons. Sa voix sonne curieusement, elle est plus grave qu’il ne l’aurait voulue.

— Vous êtes au courant que la légion ukrainienne cherche à enrôler des vétérans? J’ai appris qu’ils ont un bureau de recrutement du côté de Billings.

Dan et Bobby échangent un regard silencieux, pesant les mots de Ron. Tous les trois sentent que cette fois-ci ce ne sont pas des paroles en l’air. L’Ukraine pourrait bien leur ouvrir les portes de la rédemption.


____________________

[1] Une agence de notation de restaurants officiant dans le Montana.

[2] Emprunté au discours du sénateur Claude Malhuret, 11 mars 2025.

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

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