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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

La Page blanche

Cours de latin, premier septembre 1966

Le titulaire de la classe, l’abbé Boxus, énonce ses exigences :

— J’attire votre attention sur un petit détail. Votre cahier de latin devra obligatoirement commencer par une page blanche. Le moment venu, sur cette page de garde, vous pourrez faire part de vos sentiments, y noter le fruit de votre imagination, de vos réflexions, une découverte importante…

 

Chapelle de Saint-Roch, Avril 1967. Office pascal

C’est notre titulaire de troisième latine qui concélèbre, entouré de tous les prêtres du Petit Séminaire. L’abbé Boxus m’a demandé de lire l’épître. Il a choisi lui-même le texte de saint Paul sur la pauvreté évangélique. Il lira personnellement l’épisode de l’Évangile qu’il veut mettre en avant. Cette sélection de textes m’a toujours interpellé. Comme le titre d’une nouvelle, elle est parfois annonciatrice d’un message. Cette fois-ci, difficile de le deviner: Matthieu 14, 22-33, Jésus marche sur les flots de la mer déchaînée.

Surtout que notre brave titulaire ne fait jamais de vagues. Jeune, très beau garçon, réservé, il aurait pu être le gendre rêvé. Et comme professeur de latin, sa timidité et sa petite voix fluette le prédisposaient à devenir un enseignant chambardé. Mais, à Saint-Roch, la discipline générale était de fer. Pas question de ruer dans les brancards. Même avec les maillons faibles.

 

Première surprise, c’est l’abbé Boxus qui sort du rang des ecclésiastiques pour prononcer l’homélie. Pourquoi pas le directeur ou le préfet de discipline qui sont appréciés comme étant des orateurs-nés?

— Mes chers amis… Nous célébrons Pâques. Jésus était un petit comique. Il aimait faire des blagues aux Apôtres. Il les avait prévenus qu’il allait s’éclipser pendant trois jours, une petite parenthèse dans sa vie de Rédempteur, pour revenir encore plus fort: ressuscité. Certains l’ont cru, d’autres pas. Ce serait prétentieux et idiot de ma part de me comparer au Seigneur, mais je vais m’éclipser également, jouer les filles de l’air. Mais je ne sais pas si je reviendrai un jour. Vous ne me croyez pas, ‘hommes de peu de foi’ (Matthieu 14, 31)? Au cours de latin, je vous ai appris ce qu’est une incise. C’est une proposition qu’on insère dans une phrase. Mais peut-être que, pour moi, cette incise n’aura pas de suite. Elle marquera aussi la fin de mon texte. Je vous quitte la semaine prochaine. Tout comme le Christ, je vais voguer sur les flots… Mais je n’ai pas ses pouvoirs surnaturels. Je prends le bateau. À l’instar de Christophe Colomb en quête d’une grande découverte. Mais moi, je sais où je vais. À Jocotan. Monsieur Mouvet, votre éminent professeur de géographie, vous dira où cela se trouve… par-delà l’Atlantique.

 

Le silence le plus complet a pris possession des travées qui couvent habituellement des bavardages furtifs et des distractions de tous genres. Comme mon cousin qui s’était fait pincer à lire un Maigret dissimulé dans la couverture de son missel.

Boxus nous quitte. C’est quoi, cette histoire?

 

— Quand j’ai eu dix-huit ans, comme les plus âgés d’entre vous, j’ai dit à mes parents: “Papa, maman, je veux devenir prêtre, mais je veux être prêtre en Amérique latine.” J’avais lu dans un journal que ces populations devaient être alphabétisées. Je vous ai enseigné une langue ancienne… que plus personne ne parle. À présent, je vais apprendre la lecture à des Indiens qui parlent l’espagnol… langue que je ne connais absolument pas. Mais, si vous apprenez le latin avec brio, je pourrai tout aussi bien maîtriser l’espagnol.

Et de toute façon, je pense que le Seigneur sera à mes côtés.

Mes élèves se rappelleront la page blanche qui débute leur cahier de latin. Dans ma vie et ma vocation, j’ai aussi préservé une page blanche. Le moment est venu pour moi de la remplir.

Croyez bien, chers amis, que, de l’autre côté de l’Atlantique, je penserai toujours à vous. Et qui sait? Peut-être m’aiderez-vous à accomplir ma tâche? Je vous souhaite à tous également de faire honneur à la page blanche de votre vie. Je vous bénis!

 

La semaine suivante aurait dû être réjouissante, car précédant les vacances. Une césure fort bienvenue dans ces longs mois d’internat. Elle sera marquée par la tristesse. Celle de dire adieu à notre si gentil titulaire, une crème d’homme, même s’il nous a fait ingurgiter moult vers de poésie latine.

Dans la vaste cour d’honneur, notre classe, au grand complet, a fait cercle autour de l’abbé Jean-Marie Boxus. Le délégué de classe prend la parole :

— Monsieur l’abbé, nous avons le plaisir de vous offrir ce sac à dos. Il vous sera bien utile pour mettre tous vos livres, lors de vos longues marches en montagne, pour aller, de village en village, apprendre à lire à vos paroissiens.

L’abbé est fort ému. Il nous serre tous la main, l’un après l’autre, en nous tenant le bras.

Il dit à chacun un petit mot gentil en rapport avec sa personnalité avant de s’adresser au groupe :

— Je penserai toujours à vous, mes derniers élèves!

Et puis, il s’éloigne de nous. Je n’ai jamais oublié le bruit des graviers qui crissent sous ses pas, les premiers d’une longue série. Il ne se retourne pas. Nous le fixons tous du regard. Et quand sa silhouette disparaît sous l’imposant porche mosan, nous n’apercevons plus que notre sac à dos.

 

À peine arrivé au Guatemala, l’abbé Boxus a été rappelé au pays. Coupure de sa coupure. Incise dans une incise, comme dans les discours de Cicéron. Le cauchemar des latinistes. En athlétisme, on appelle cela un faux départ. L’abbé est revenu à la maison soigner son père, atteint d’un cancer. Il est resté en permanence à ses côtés. L’accompagnant jusqu’à la mort. Il n’avait pas les compétences de garde-malade, mais il l’a fait. Et puis, il est reparti.

 

À Jocotan, on l’a parachuté comme animateur radio. Il n’avait pas de talents radiophoniques… mais il l’a fait. C’était dangereux, car il conscientisait les pauvres. Il a échappé à la guerre civile qui a causé des milliers de morts.

— Mes valises étaient bouclées. J’étais prêt à partir. Nous suivions la méthode de Paulo Freire qui alphabétisait, mais faisait aussi prendre conscience aux gens de leur situation. Et cela ne plaisait pas aux riches.

 

Ensuite, son action principale a porté sur l’agriculture. Il a mis sur pied un cycle de cinq années de promotion agricole, mais il n’y connaissait rien en agriculture! La paroisse rassemblait les gens, leur donnait de l’élan, de l’information en collaboration avec des spécialistes en Belgique.

Le Padre avait conscience qu’il fallait respecter la nature, mais la propagande à l’époque visait à généraliser l’usage d’engrais chimiques. Il a banni les pesticides comme Jésus les pharisiens du temple.

 

Sous sa conduite, les paysans ont expérimenté divers types de culture. Ils produisaient leurs légumes sur deux parcelles différentes: l’une avec des engrais chimiques, l’autre en utilisant leur compost. Au début, les engrais chimiques étaient plus performants, mais à la longue, ils appauvrissaient la terre et épuisaient le sol.

Il a entrepris de produire du compost à grande échelle, il a construit des latrines sèches.

Sans rien y connaître, le Padre Boxus est devenu un précurseur et le pape du bio au Guatemala.

 

Les riches faisaient dépendre les agriculteurs de prêts onéreux pour l’achat de graines, alors que les paysans pouvaient les produire en toute autonomie.

Le Padre a lancé la culture du café, car cela plaisait aux gens. Le café Chorti, du nom des Indiens locaux, a ensuite été commercialisé en Europe dans le cadre du commerce équitable.

Une autre tâche ardue consistait à conscientiser les populations, afin qu’elles s’opposent aux compagnies qui voulaient pratiquer la déforestation à grande échelle.

 

Le Padre s’alimentait de la même manière que les autochtones, dont les cultures principales étaient le maïs et les haricots noirs, appelés frijoles. Il consommait également des œufs.

Quand les prêtres passaient dans les villages, les habitants leur offraient des victuailles.

Si vous pensez que l’abbé Boxus a choisi de muter en Amérique latine afin de bénéficier d’une promotion, vous avez tort. Cependant, par nécessité, il a été amené à y exercer les fonctions d’évêque, sans en porter le titre et les ornements.

 

En tant qu’évêque, il fut pontife, relais entre les hommes et l’au-delà.

Le Padre Boxus a acquis définitivement le titre de pontife, pontifex, faiseur de pont au sens premier du terme. Il a entrepris de jeter un pont de cent-onze mètres par-delà une rivière afin de favoriser les contacts et les échanges entre deux communautés. L’ouvrage porte son nom.

— Je n’y connaissais rien en génie civil. Mais je l’ai fait. Même si cela m’a coûté pas mal de cheveux gris. Nous avons également construit 200 kilomètres de routes.

 

Le Souverain Pontife, Jean-Paul II, l’a reçu en audience au Guatemala et l’a félicité pour son engagement en faveur des Indiens Chorti et de la Foi chrétienne.

— J’ai parcouru soixante kilomètres à pied pour rencontrer le pape. Il m’a offert un chapelet… C’est au Guatemala que j’ai découvert la Vierge Marie. Elle est l’impératrice d’Amérique, pas seulement du Mexique, mais aussi des États-Unis. Le Magnificat ou Cantique de Marie est devenu ma devise: Dieu a renversé les puissants de leurs trônes et il a élevé les humbles. Il a rassasié de biens les affamés…

 

Honneur insigne, le Padre a été reçu en grande pompe au Sénat américain à Washington.

— J’ai été très surpris et honoré de cette invitation, réservée à une minorité de personnes. J’ai découvert avec curiosité et émerveillement l’apparat clinquant de la United States Senate Reception Room. Ce salon remarquable du Capitole est rehaussé des portraits des plus illustres sénateurs de l’histoire américaine, tels que Robert F.Wagner et Robert Vandenberg. C’est le Hall of fame. Mon petit préféré est un certain Blanche K. Bruce. Comme son prénom ne l’indique pas, il était afro-américain. Ce n’était pas la voie royale pour accéder aux fonctions suprêmes, d’autant plus qu’il était né… de mère esclave. Cadet d’une famille de onze enfants, il travailla dans les champs et les usines de Virginie et du Mississippi, avant de fuir au Kansas. Il y fit carrière, accumula des propriétés et fut élu sénateur. Il mit un point d’honneur à défendre les droits civils des Noirs, des Indiens et des migrants chinois. Il fut le premier Afro-Américain et seul ancien esclave à présider le Sénat américain. Le message que j’adresse aux jeunes: croyez en vos possibilités pour réaliser vos objectifs personnels… sans oublier les autres. Dieu sera toujours avec vous.

 

L’abbé Boxus peut aussi se targuer de posséder un stade à son nom: Estadio Juan Maria Boxus.

Il n’y connaissait rien en stade, ni en football… et il ne l’a pas fait. Par le plus grand effet de la Providence, le Guatemala hébergeait deux prêtres missionnaires belges cousins totalement homonymes: “Jean-Marie Boxus”. C’est fort de café… Chorti! La spécialité agricole locale.

 

Octobre 2023. Saint-Roch.

Nous fêtons les cinquante ans de la rhéto 70. Avec trois ans de retard. Parenthèse covid oblige. Nous avons invité l’abbé Jean-Marie Boxus au banquet. Il passe sous le porche de style mosan, accompagné d’une dame au teint basané. Boxus serait-il marié? Le couple s’arrête pour admirer la cour d’honneur et l’imposant bâtiment des classes. J’ai hâte de les devancer, car je réalise un film sur l’événement. À présent, ce sont mes propres pas qui crissent sur le gravier. Ce bruit désagréable me rappelle le départ mélancolique du Padre. Je me positionne, accroupi, en contre-plongée, cela donne de la stature au couple.

L’abbé s’avance vers moi. Toujours très bel homme! Il n’a plus notre sac à dos.

Il tient dans sa main droite un vulgaire sachet en plastique blanc:

— Padre, vous avez pris votre pique-nique?

L’abbé n’a pas entendu ou compris. Mon épouse lui montre son paquet difforme.

— Non, c’est l’aube, pour dire la messe.

 

La chapelle de Saint-Roch n’a pas survécu aux vicissitudes du temps. L’office religieux a lieu à la salle polyvalente. Notre dortoir à l’époque. Le Padre nous y surveillait. Si on m’avait dit qu’il viendrait y dire la messe un demi-siècle plus tard… Ne parlons pas de la présence d’une fille dans ma chambre à coucher. La mère de mes enfants, qui plus est.

Le Padre a toujours une bonne santé. La vie rude de montagnard andin l’a bien conservé. Cependant, le gars qui a appris aux Indiens à lire doit recourir à présent à une énorme loupe pour pouvoir déchiffrer les textes sacrés. C’est émouvant.

 

Une bonne partie de notre classe assiste à l’office. Je cite sans ordre d’importance: l’informaticien, le pharmacien, le notaire, le docteur, le chef divisionnaire de la PJ, le préfet-aumônier des paras-commandos et le professeur de langues. Soit des gens qui ont bien réussi dans la vie, en suivant souvent un parcours linéaire. Grâce à Saint-Roch? Mais ont-ils parfois pensé aux autres ou surtout à eux-mêmes? Pas comme leur maître, le Padre. Le dévouement et le don de soi incarnés. C’est pourquoi les anciens de notre classe se sont permis d’adresser au nouveau Souverain Pontife Léon XIV cette proposition :

 

Votre Sainteté,

 

Comme nous, à la même époque, vous avez fréquenté un petit séminaire.

Nous sommes admiratifs de votre carrière et nous tenons à vous féliciter de tout cœur pour votre récente promotion. Certes, il est difficile de faire mieux dans l’Église catholique romaine.

Cependant, c’est surtout le début de votre parcours qui nous interpelle, puisque, durant de nombreuses années, vous avez délaissé votre pays natal, les États-Unis, et vous êtes parti, à l’aventure, en mission au Pérou.

Nous sommes désolés de vous décevoir, mais notre titulaire de troisième latine vous a précédé dans cette démarche au service des pauvres… au Guatemala, sa seconde patrie. Sans pour autant se naturaliser, comme vous l’avez fait pour le plus grand honneur de la nation péruvienne.

Dès lors, pour inaugurer votre pontificat, nous nous permettons de vous faire la suggestion suivante: vous pourriez peut-être envisager de sanctifier les cousins homonymes, les abbés Jean-Marie Boxus, originaires d’Avennes (Hannut) et de Gembloux.

Ces Dupond-Dupont de la charité chrétienne ont consacré leur vie à aider des gens défavorisés d’une autre civilisation. Au-delà de l’Atlantique.

Nous joignons à notre demande, outre cette nouvelle, les documents suivants: l’interview de l’abbé Boxus, qui fut notre titulaire de classe au Petit Séminaire Saint-Roch Ferrières. Et le film réalisé en son honneur, mettant en exergue son action religieuse, profondément humaniste, au Guatemala.

Nous pensons que les Boxus (ou Boxi) mériteraient bien de se voir ériger la première statue de saint bicéphale de l’histoire de l’Église catholique romaine…

 

Vos très humbles et dévoués serviteurs,

 

La classe de troisième latine

 

P.S. Votre Sainteté, vous voudrez bien excuser le support ligné et peu présentable de notre missive. Il s’agit de la page blanche de garde d’un cahier de latin, que nous avons arrachée comme nous pouvions. Notre titulaire, un des deux abbés Boxus, la destinait à une noble action.

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