
J’ai été réveillée par un bruit d’abeille. C’était le robot tondeuse. Un Husqvarna de dernière génération pourtant. Quelque chose a dû foirer au niveau des lames. A présent, il est à l’arrêt au milieu de la pelouse, en attente du dépanneur.
Comme je n’arrive pas à me rendormir je me lève et je vais piquer une tête dans la piscine. L’eau est toujours aussi bonne, la température constante qu’annonçait le prospectus « Riviera 2036 ».
La promesse du Time sharing est tenue, a dit sobrement Charlie quand nos amis ont demandé comment cela marchait: la villa est à nous aux périodes que nous choisissons. Le reste du temps, on engrange le montant de la location moins la commission d’agence et il n’y a quasi pas de chômage locatif, parole du vendeur.
Charlie c’est mon fiancé. À cette heure, il doit faire ses mille brasses réglementaires. À deux pas d’ici, derrière le mur d’hibiscus et de lauriers roses, il a la plage pour lui tout seul ou presque: pas grand monde en cette saison. À quoi bon aller jusque-là? Après dix longueurs de piscine, je sors, je m’ébroue. J’irai me doucher après, car je vois ce qui m’attend sur la terrasse: un double expresso fumant, un pamplemousse pressé et un panier de viennoiseries apportés par le room service. Comme d’habitude je ne toucherai pas aux croissants ni aux pains au chocolat, c’est Charlie qui en profitera avant qu’ils fondent. En fait de room service, c’est une sorte de bédouin aux pieds nus qui ne rit jamais. Il est reparti sans mot dire, ramassant au passage deux ou trois feuilles mortes qui ont échappé à la vigilance des jardiniers pakistanais passés à l’aube. Il a l’œil à tout, le bédouin. Peggy dit qu’il lui fait peur. Mais Peggy a peur de tout. Tiens, la voilà.
— Tout baigne, ma choute ?
— Et toi, mon trésor ?
— Pas vraiment. J’ai très mal dormi.
— Pareil pour moi.
Le sommeil, c’est le point faible de cet endroit, j’ignore pourquoi. Comme si des ondes négatives venaient me taquiner lorsque la nuit tombe; depuis mon arrivée ici, je fais des cauchemars. Un seul, en réalité, toujours le même: un groupe d’enfants aux traits émaciés s’approche de moi timidement, ils me scrutent de leurs grands yeux exorbités, ils s’approchent, ils s’approchent encore et je me réveille en sueur, même si l’airco est à fond. Charlie grogne à mon côté et se rendort.
— Tu m’enlèves les mots de la bouche, dit Peggy. Je rêve à peu près la même chose toutes les nuits.
Le bédouin est de retour, avec un technicien. Ils observent la Husqvarna, la retournent. S’en suit un long conciliabule, j’entends le technicien s’exclamer au téléphone:
— Bones! Bones!
Ils partent puis reviennent avec d’autres qui ont enfilé des combinaisons blanches. Ils apportent des arceaux, de grands plastiques qu’ils installent là où le robot s’est arrêté. Ils ceignent le tout avec du rubalise, l’un d’entre eux prend des photos. Arrivent des brouettes, des housses, des pelles et ils se mettent à creuser.
La pelouse est envahie et le ciel s’est mis au diapason en devenant tout gris. On entend le tonnerre très loin d’ici et une fine pluie nous chasse, Peggy et moi, vers la véranda où Charlie nous a rejointes.
Apparemment, tout le monde a oublié notre présence; alors j’arrête un contremaître qui passe à proximité :
— Qu’est-ce qui se passe?
— C’est un charnier, Madame. Nous allons mettre une autre villa à votre disposition en attendant qu’ici tout soit “fixé”.
Je me tourne vers Charlie qui pianote sur son smartphone, sûrement un mail de réclamation à l’attention de la conciergerie.



