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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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L'effet papillon

Un dernier coup d’œil au miroir avant de quitter la chambre louée — un peu cher il est vrai — à proximité du Convention Center sur Capitol Hill et je serai prête.

Le reflet me satisfait.

Bien que peu en accord avec mes normes esthétiques habituelles, je dois reconnaître que les injections d’acide hyaluronique dans les lèvres et les pommettes

donnent au visage une allure slave et sensuelle.

Le décolleté très plongeant, orné de subtiles dentelles, ainsi que la fine ceinture nacrée du string négligemment dévoilée par la minijupe tombant bas sur les hanches devraient, selon toutes probabilités, inciter à la conversation. Les visites, onéreuses, chez Victoria’s Secrets et Intimissimi n’auront sans doute pas été inutiles.

Du côté de la coiffure, rien à redire: les extensions en cheveux naturels fonctionnent à merveille et les éclats platine des longues mèches s’accordent admirablement avec la large croix d’argent coincée entre mes seins rebondis.

L’ensemble devrait correspondre à ce que lui et ses amis convoitent.

Je suis un peu trop âgée, évidemment, mais le botox, habilement réparti entre mes sourcils et le coin de mes paupières, fait illusion.

Je suis prête.

La rencontre est à deux pas d’ici et, exceptionnellement, des participants non invités seront acceptés afin de gonfler l’audience pour la retransmission sur Fox News.

Je pense avoir toutes mes chances.

Bien que les trottoirs de Washington DC soient impeccablement entretenus — surtout depuis quelques jours, en prévision de ce congrès —, les douze centimètres de talon de mes bottes cuissardes s’enfoncent régulièrement entre deux pavés. Essayant de donner un certain style à mon allure chaloupée sans me tordre une cheville, j’arrive devant le Convention Center dont le grand ballroom peut accueillir plus de 700 invités.

Un barrage de gardes du corps équipés d’oreillettes, moulés dans leurs costumes bleu marine, la mine patibulaire, empêche l’accès au bâtiment et sélectionne, après une fouille rapprochée, les bienheureux qui seront autorisés à entrer.

Je fais évidemment partie du lot.

Dans le hall, dont l’épais tapis ne facilite pas davantage ma progression, d’autres gentlemen bodybuildés nous incitent vigoureusement à gagner le premier étage en empruntant l’escalator.

La lente ascension me permet de détailler à loisir la magnificence des lieux, d’admirer l’énorme rose des vents en vitraux colorés qui nous surplombe et rappelle, si besoin en était, que nous sommes bien ici au centre du monde.

Autour de moi, fleurit une nuée de casquettes rouges sur lesquelles s’affiche son improbable slogan.

Suivant le cortège exalté, j’arrive dans la salle où, ayant repéré un siège vacant, j’essaie de me faufiler entre deux rangées.

Une main délicatement péremptoire se pose alors sur mon épaule. C’est une hôtesse de Fox News, ainsi qu’en atteste le badge épinglé sur sa poitrine.

Dans le brouhaha ambiant, j’ai quelques difficultés à comprendre ce qu’elle me veut. Sans autre explication, elle m’entraîne alors vers le premier rang, déloge un cinquantenaire obèse installé au centre et m’invite à m’asseoir à sa place, pile devant la tribune ornée du glorieux drapeau.

Exactement ce que j’espérais.

Une ovation hystérique monte du public lorsqu’il arrive, la casquette rouge vissée sur le crâne, assortie à son teint rubicond.

Ce qu’il dit, les mots qu’il emploie, les idées qu’il émet ne semblent pas avoir une importance fondamentale pour les spectateurs; d’après l’analyse de certains linguistes, son vocabulaire se limiterait à 200 mots, l’équivalent du répertoire d’un enfant de 18 mois.

Apparemment, son électorat n’en demande pas plus et réagit plutôt aux brutales envolées de ses longs bras, aux mouvements chaotiques de ses mains replètes.

Les manifestations bruyantes du public atteignent leur paroxysme lorsqu’il entame la curieuse petite danse qui ponctue rituellement ses apparitions.

Les caméras n’ont rien perdu du spectacle et je les ai senties s’attarder sur mon visage à plusieurs reprises.

Comme tout ça est prévisible.

Autour de moi, les commentaires fusent, certains traînent, espérant l’apercevoir encore en coulisse. Dès que le troupeau commence à gagner l’allée centrale, je me lève, prenant soin d’agiter ostensiblement ma longue chevelure pour dégager mon buste moulé dans un top étroit et satiné. Un alerte garde du corps, l’index plaqué sur son oreillette, saute alors de la scène et m’invite à le suivre.

Comme tout ça est prévisible (bis).

Nous empruntons un petit escalier derrière une porte dérobée, un couloir, d’autres marches à gravir, un autre couloir. Perchée sur mes talons, je tente de suivre le rythme soutenu de mon guide tandis qu’autour de nous, d’autres hommes équipés pareillement d’oreillettes bavardes surveillent notre progression.

Un ascenseur nous amène enfin au dernier étage.

J’espérais la SkyRoom et sa vue imprenable sur la Pennsylvania Avenue, avec la Maison-Blanche en point de mire, mais c’est vers la suite présidentielle et son étage entièrement privatisé que l’on me conduit.

Comme tout ça est prévisible (ter).

Il est là, déjà, impatient peut-être, conforme à ce que j’imaginais, cet homme intimidateur.

Lui qui, enfant turbulent, cherchait déjà à dominer ses petits camarades.

Lui qui avait grandi sous le joug d’un père ignorant la tendresse ou l’empathie, avide de puissance, occupé seulement à agrandir son empire.

Lui qui n’avait même pas hérité de ce prénom réservé, dans leur dynastie, aux aînés des fratries: Fred, Frédéric ou Friedrich comme le grand-père venu de Bavière.

Lui qui, malgré de piètres études à la New York Military Academy, avait bénéficié de quatre reports d’incorporation, pour être finalement réformé en 1968 et ne pas servir durant la guerre du Viêt Nam.

Il est là, planté devant moi, ses petites mains agitées de soubresauts nerveux, la bouche arrondie en moue gourmande, l’orangé de son teint ressortant davantage encore sous l’éclairage de ce salon aux allures de boudoir.

Ses mains virevoltent et tous les hommes bleus aux oreillettes disparaissent en silence. Nous restons seuls, il s’avance vers moi.

Jusque-là, tout est conforme au plan.

Je ferme les yeux, laisse s’accomplir le tripotage désordonné, l’effeuillage maladroit. Les larges miroirs qui couvrent les murs me renvoient l’image d’une femme inconnue dont j’observe le visage, tellement conforme aux stéréotypes diffusés sur le Net, et m’y accroche pour supporter l’assaut tandis qu’il me bascule sur le lit.

Malmenée par ses gestes brutaux, j’essaie d’oublier son ventre mou et ses ahanements poussifs.

Le petit cri libérateur ne se fait, heureusement, pas attendre et le corps gras et rose s’abat lourdement à mon côté.

Vas y maintenant, laisse-le récupérer un instant et puis vas-y.

Je ne sais pas s’il dort ou s’il m’écoute, mais, en caressant légèrement son épaule rosacée, je lui parle au creux de l’oreille; ma voix, tel un murmure, peut, dans un premier temps, lui paraître admirative.

J’évoque le pouvoir, le contrôle, la richesse.

Je redoute sa réaction, mais la musique de ma voix semble le bercer. Lui non plus n’accorde pas beaucoup d’attention à ce qui est dit apparemment, je vais pouvoir passer à la vitesse supérieure.

Il est grand temps, ne perds pas ton âme ici.

Je lâche alors le mot: Groenland.

Je dis la phrase: pourquoi vous en prendre au Groenland?

Aucune réplique, je continue.

— Vous savez que, là-bas, la loi sur l’intégration des immigrants est entrée en vigueur depuis plus d’un an; qu’ils essaient de maintenir les moyens de subsistance traditionnels de la population inuite, malgré la fonte des glaces; que leur système de santé publique offre des soins gratuits aux citoyens. Pourquoi vouloir ce territoire? Pour le gaz, le pétrole, l’uranium, le platine, le zinc, l’or, le nickel, le cuivre ou le cobalt? Pour les terres rares? Pour les sources géothermiques? pour alimenter les centres de données nécessaires à l’IA? Ça arrange certains que la calotte glaciaire soit en train de fondre, que des terres jusqu’ici épargnées s’ouvrent dès lors à l’exploitation, n’est-ce pas?

À chaque mot, je guette sa riposte, j’anticipe la ruée des hommes bleus déboulant sur son ordre, me jetant dehors à moitié nue. Mais il ne bouge pas, sa respiration lente se fait plus sonore.

Est-ce qu’il dort?

Non, il grommelle quelque chose, je tends l’oreille.

— I don’t give a shit.

Je marque un temps d’arrêt, ai-je bien entendu?

Comme il ne dit plus rien, je continue.

— C’est donc bien ce que vous voulez, une société libertarienne et extractiviste? C’est ce que veulent les technofascistes de la Silicon Valley? Une société capitaliste débarrassée des contraintes sociales?

Vous nous imposez une société où les milliardaires dominent tout, l’économie, l’information, la politique et s’enrichissent chaque jour davantage au détriment des simples citoyens, toujours plus fragilisés.

— I don’t give a damn about the people.

Sa bouche s’arrondit démesurément, lui donnant le faciès d’un monstrueux poupon colérique.

— They don’t mean nothing to me.

Irrécupérable. Passons aux choses sérieuses.

– Vous savez pourtant que vous mettez l’Amérique à genoux, que votre croissance annoncée n’était qu’un mensonge de plus? L’inflation est à la hausse, les couvertures de santé sont quasi inexistantes et votre politique migratoire est condamnée par la plupart des gens.

— I don’t care.

— Vous avez éliminé illégalement des institutions gouvernementales, instauré une société oligarchique où les maîtres de la technologie se sont arrogé tous les pouvoirs, vous avez réécrit l’histoire et vous montez les gens les uns contre les autres par la haine et la peur.

Il émet un petit rire satisfait, entrouvre un œil.

— I have grab you… grab you by the pussy…it’s the only thing that means to me.

Son visage retombe sur l’oreiller, laissant une vilaine trace orangée sur le lin blanc, l’anneau ridicule de ses lèvres s’arrondit sur un souffle de plus en plus régulier, de plus en plus bruyant. Il ronfle.

Rien de ce que j’ai pu dire ne l’a touché, ne l’a même contrarié, rien n’a perturbé son narcissisme béat.

Ce n’est pas ce que j’avais imaginé, je croyais éveiller sa colère, sa rage immature, son comportement autistique, j’ai échoué.

Là, il semble à ma merci, mais la violence ne servirait à rien, ne nous serait d’aucun secours, un autre viendrait après lui, qui serait peut-être pire. Celui-ci est pratiquement fini, de toute façon.

Je me rhabille sans un regard pour l’homme endormi, croise les sourires amusés des gardes du corps en faction devant la porte, ne me préoccupe pas de leurs commentaires graveleux.

Comme tout ça est prévisible (quater).

Pourtant, même si mon manège n’a pas suscité les réactions que j’espérais, les scènes captées par la caméra miniaturisée, insérée dans la croix que je porte autour du cou, permettront peut-être de révéler plus explicitement la pensée lamentable de cet homme.

Peut-être que cette vidéo, diffusée largement, permettra enfin que le public distingue le mensonge de la vérité, constate l’imposture.

Elle ne sera peut-être qu’une goutte d’eau rapidement engloutie dans l’océan qu’est l’aveuglement consenti des masses.

Pourtant, je crois que nous pouvons tous refuser de nous laisser tirer ainsi vers le bas.

Peut-être est-ce inutile, mais tel le colibri qui, goutte après goutte, tente d’éteindre l’incendie, j’aurai au moins fait ma part.

Peut-être est-ce dérisoire, mais tel le battement d’aile du papillon qui modifie l’évolution d’un système, peut-être pouvons-nous, par nos actes, si petits soient-ils, contribuer à un monde meilleur.

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