
Ils viennent me voir les dimanches et les jours fériés. Voir combien je suis grande, belle et bien traitée.
Je préfèrerais dormir mais ils en veulent pour leur argent. Ils grognent, remuent et applaudissent pour réclamer mon numéro.
Je commence à quatre pattes en remuant mon derrière. Je les entends rire grassement. Je passe en position assise et les observe. C’est le moment idéal pour me photographier et ils ne s’en privent pas. Ils me désirent ainsi: immobile et inoffensive.
Ils hurlent mon nom d’artiste. Tina! Tina!
Ils quémandent mon attention: un regard, un vague mouvement de tête dans leur direction. Ils sont venus aujourd’hui pour raconter demain mon dandinement, mon énorme tête, ma douceur supposée... Je leur rappelle leur jouet favori. Mignonne, adorable, fabuleuse! Ils sifflent, me cajolent de la voix et me caressent des yeux.
Et d’un coup, je leur rappelle que je suis la fille de ma mère. Je me dresse sur mes deux pattes arrière et leur fais face. Leur peur me chatouille la truffe. Je leur rappelle qui ils sont: les assassins de ma mère. Terrifiante, dangereuse, cruelle! Très vite ils oublient, reprennent des photos et continuent leur journée.
Je suis leur prisonnière. Ils ont tué ma mère mais je leur dois la vie. Ils me privent d’espace, de sieste et de descendance mais je ne sais plus vivre en dehors de leur ville aux tours géantes. D’un commun accord, nous faisons semblant. Semblant de cohabiter, semblant de se comprendre… Comme s’il n’y avait pas de vitre entre nous et que nous vivions dans une immensité sauvage.
Olivia ne comprend pas la langue des enfants autour d’elle mais elle entend la joie dans leur voix. Regarder Tina les rend heureux. Olivia, en revanche, se sent envahie par la tristesse de l’ourse géante.
Olivia n’avait pas particulièrement envie d’aller au zoo mais on lui a garanti que ce serait amusant. Toujours et partout, on lui promet de l’amusement, toujours et partout, elle s’ennuie. Face à la grizzli Tina, elle est triste.
Ses mouvements langoureux lui racontent ses malheurs. On a tué sa mère, on l’a enlevée et on l’a enfermée dans cette espace réduit où on lui interdit de faire toutes les choses qu’elle aime: déambuler librement, dormir, être seule et trouver sa nourriture… Elle doit s’amuser mais sans faire de bruit. On la veut vivante mais pas trop.
Depuis sa naissance, Olivia habite un grand appartement avec ses parents. Elle en sort régulièrement, attachée à une main, un itinéraire et un projet. Elle connait cette angoisse d’être sans cesse observée, sans cesse empêchée.
Hier, elle avait envie de lire mais Maman voulait parler parce que cette femme qu’Olivia ne connaissait pas était morte. Elle s’appelait Diane, elle avait le cancer et elle aurait dû vivre encore longtemps… Cela semblait très important, mais Olivia n’arrivait pas à écouter. Elle voulait retrouver Jo, Meg, Beth et Amy… Beth aussi était malade…
Maman était fâchée. Fille ingrate et sans cœur! Quand elle avait des coliques, elle l’avait écoutée pleurer pendant des heures, et elle ne pouvait pas lui rendre quelques minutes. Fille idiote! Pourquoi s’inquiétait-elle davantage pour un personnage de roman que pour Diane, une femme réelle, encore si jeune…
Olivia a huit ans et pour elle toutes les personnes de plus de seize ans sont vieilles. Mais Maman oublie souvent qu’elle a seulement huit ans, comme les humains oublient volontiers que Tina est une grizzli. Les adultes les veulent à leur image.
Olivia sourit à Tina, sa compagne ourse.
Elle pensera souvent à elle. Quand on lui demandera de jouer du piano pour les clients de Papa ou de jouer au tennis avec ses grands cousins. Quand on lui interdira de courir ou de cueillir des fruits. Quand Maman viendra la réveiller les nuits où Papa ne rentre pas. Tous les soirs en s’endormant Olivia se rappellera l’ourse géante du zoo de Central Park.
Un jour, Olivia quittera la ville et trouvera pour tous les animaux de nouveaux territoires gigantesques. Les humains cohabiteront avec eux et les enfants auront le temps de grandir. Ce sera géant de vivre dans cette Amérique-là.
Debout sur mes deux pattes, je me mets à grogner pour que les créatures sans poil me laissent tranquille. Immobile je les regarde s’en aller. Une toute petite sans poil reste. Nous nous observons. Elle est minuscule. Si les siens n’avaient pas reculé, je ne l’aurais pas vue. Elle sent le sucre et la mousse humide. Je ne sais pas si je dois encore grogner ou l’ignorer. Une patte qui scintille la saisit avant que je me décide.



