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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Frères d'armes

 

Chaque dimanche après-midi, j’étais invité à jouer chez mon copain Don dont la maison était située à quelques arrêts de bus de chez moi. Un autre quartier, prospère et vert, dans lequel les voitures roulaient au ralenti, même la Corvette décapotable du père de Don, que je croisais parfois en arrivant et qui me faisait un clin d’œil.

 

La bonne m’ouvrait la porte et me conduisait au salon où je saluais la mère de Don qui m’examinait de la tête aux pieds avant de m’autoriser à rejoindre son fils dans la salle de jeu, située au sous-sol. Je ne trouvais pas cela anormal. J’étais chez elle, ses règles s’appliquaient. Chez nous, c’était différent. Maman demandait juste aux visiteurs d’enlever leurs chaussures dans l’entrée. Chez Don, il fallait être propre, bien habillé, bien coiffé et connaitre les formules de politesse usuelles. C’est comme ça.

 

Dans la salle de jeu, il y avait vraiment de quoi s’amuser ! Des jeux idiots, des jeux intelligents, des jeux de stratégie, de guerre, un baby-foot, un petit billard, des ballons, des écrans, toutes les consoles disponibles sur le marché. On pouvait regarder des films ou des séries, s’immerger dans Fortnite ou Minecraft ou n’importe quel autre jeu vidéo, des plus doux aux plus violents. Piocher un livre dans une immense bibliothèque, bricoler, bavarder, lancer de fléchettes sur une cible. Nous étions libres de nos activités et de notre temps. Mais pas question de sortir au jardin, toujours impeccable, réservé aux réceptions de la mère de Don.

 

Des jeux à foison, mais dont on ne faisait rien. Notre seule occupation dimanche après-midi dans l’intimité de la salle de jeu était de monter et démonter les armes non chargées que le père de Don mettait à notre disposition. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre, disait-il. Un jour vous devrez vous défendre. Le jour où on vous attaquera vous serez prêts ! Un homme armé capable de se servir de sa puissance est toujours respecté et sa parole prise en compte. Mais attention ! Secret absolu sur ce que vous faites ici. Pas un mot à quiconque et surtout pas à tes parents, ajoutait-il en me regardant dans les yeux. Don m’avait fait jurer et cracher. Je me sentais important et fier.

 

Le père de Don était riche, mystérieux et effrayant. Il était grand et chauve, toujours en costume. Don m’avait expliqué qu’il vendait des machines industrielles et des programmes informatiques. C’est ce que j’expliquais à mes parents lorsqu’ils me posèrent la question. Il voyage beaucoup, avais-je ajouté, histoire de faire envie à papa qui aurait voulu être pilote de ligne mais avait dû renoncer à son rêve à cause d’une vue déficiente. Mais j’avais bien compris qu’il était marchand d’armes et que la profession était discrète. On n’en parle jamais nulle part.

 

Très vite nous avions appris à démonter et remonter des Glocks et des Beretta, des armes de poing assez faciles à manipuler. Une fois qu’on a le coup de main, c’est vraiment l’enfance de l’art. On s’amusait à le faire les yeux fermés ou les mains sous la table comme dans les films d’espionnage. On se chronométrait aussi, pour voir qui était le plus rapide. J’étais plus adroit, plus précis, mais j’avais vite compris qu’il fallait le laisser gagner souvent pour qu’il ne prenne pas la mouche et m’invite encore.

 

Quand je rentrais à la maison maman me demandait comment ça s’était passé, ce que nous avions fait. J’inventais des parties endiablées de baby-foot ou lui parlais de jeux de stratégie sur Playstation. Elle n’aimait pas les jeux violents, espérait que je ne jouais pas trop aux jeux de massacre sur les consoles. Elle m’encourageait à me mettre aux échecs. Mets à profit tes capacités pour jouer à des jeux intelligents, disait-elle. Quand j’étais petit, nous jouions à Mémory tous les deux et je la battais tout le temps. Elle imaginait que j’étais un génie.

 

Puis nous passâmes aux armes longues. Le père de Don déposa dans la salle de jeux une caisse remplie de fusils AK47 et de fusils à pompe, assez simples à manipuler. Nous les déballâmes ensemble dans un impressionnant silence. Il nous en expliqua les rudiments avant de nous laisser faire. D’abord en sa présence, puis seuls. Franchement c’est enfantin. Même pas besoin des schémas explicatifs qu’on trouve sur internet. Très vite, nous fûmes capables de les monter, démonter, nettoyer. On s’amusait à mélanger les pièces des différentes armes, à les cacher un peu partout et essayer de reconstituer l’arsenal le plus vite possible. Ces jeux nous prenaient tout notre temps.

 

Et dire que papa s’inquiétait de me voir passer trop de temps sur les consoles à jouer à la guerre ! A massacrer des ennemis virtuels ! A faire couler un sang plus vrai que nature ! Il avait peur qu’avec mes mitraillettes de pacotille, mes lance-roquettes virtuelles, je passe des heures à mitrailler des animaux fantastiques, à anéantir des armées ennemies, à libérer mes mauvais instincts. S’il me voyait, concentré comme jamais, minutieux, ordonné, discipliné, que penserait-il de moi ? Serait-il rassuré ?

 

A l’école, Don et moi feignions de ne pas nous intéresser l’un à l’autre. De simples camarades aux sujets de conversation de notre âge. Le foot, la musique, les réseaux sociaux. Les filles parfois. Don semblait plus proche d’autres élèves de la classe avec qui je le voyais rire ou chahuter. Il était amoureux d’Ivana, une grande blonde plus âgée, qui faisait tourner les têtes. Mais personne d’autre que moi n’était invité chez lui, jamais.

 

Je lui demandai s’il manipulait les armes de son père les autres jours de la semaine, seul dans sa salle de jeu. Il secoua la tête. Mon père refuse, me confia-t-il. Il veut que tu sois présent. Les armes sont sous clés le reste du temps. Et si je ne viens pas ? demandai-je. Si je suis malade comme le mois dernier ou que j’ai autre chose à faire ? Pas d’armes, répondit-il. Je traine sur la Wii.

 

Un dimanche de grève des transports en commun, le chauffeur du père de Don vint me chercher chez moi, après déjeuner. Ma mère m’accompagna jusqu’à la porte de la limousine, impressionnée par la voiture et la tenue du chauffeur. Tu es sûr que c’est prudent ? chuchota-t-elle. Et s’il t’enlevait ? Je lui souris mais elle était vraiment inquiète. Vous le ramènerez bien ? demanda-t-elle au chauffeur. Maman, s’il te plait ! Le chauffeur ne broncha pas.

 

Ce dimanche-là n’était pas comme les autres. La mère de Don m’accueillit au salon mais contrairement à son habitude, elle était vêtue d’un jogging gris clair et non d’un de ses tailleurs élégants. Elle était sur le canapé, les jambes repliées sous elle. Approche, dit-elle, ne crains rien, nous allons bavarder quelques minutes tous les deux avant de rejoindre Don dans la salle de jeu.

 

La bonne nous servit du thé et des petits gâteaux auxquels je n’osais pas toucher. Je me tenais assis sur le bord du fauteuil qui lui faisait face. Elle commença par me demander si j’aimais bien venir chez eux, monter et démonter des armes. Pas spécialement madame, m’entendis-je répondre, on fait aussi d’autres trucs. Elle secoua la tête. Appelle-moi Barbara, dit-elle, ce sera plus simple. Et essaye d’être sincère avec moi, s’il te plait. J’en ai assez de l’hypocrisie dans cette maison.

 

Aujourd’hui est un jour spécial, poursuivit-elle. Je vais descendre avec vous dans la salle de jeu pour assister à vos exploits. Mon mari m’a vanté votre dextérité dans le maniement des armes mises à votre disposition. Je veux voir cela de mes propres yeux et vous proposer un jeu qui devrait vous plaire. Je dois t’avouer que Don n’était pas enchanté par cette perspective mais je ne lui ai guère laissé le choix. Il y va de son avenir. De votre avenir.

 

Ma première réaction fut de me dire que s’en était fini de jouer avec des armes. Sa mère allait nous interdire de toucher aux revolvers, aux pistolets, aux fusils, même s’ils ne présentaient aucun danger puisque nous ne disposions pas des munitions. Les armes ne sont-elles pas inoffensives si elles ne sont pas chargées ?

 

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Barbara me demanda de l’attendre pendant qu’elle montait chercher quelque chose dans la chambre. J’osais à peine bouger. Quelque chose n’était pas normal, je le sentais. Je voyais la pluie tomber à travers la large baie vitrée. Les gâteaux sur la table basse, la théière pleine. Je me demandai pourquoi Don n’était pas venu m’accueillir, pourquoi sa mère était en jogging, pourquoi je sentais mon cœur se serrer. Pourquoi ?

 

Lorsqu’elle revint au salon, Barbara s’était changée. Elle portait un treillis militaire et avait rassemblé ses cheveux sous une casquette. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point elle était fine et élancée. Je me levai, inquiet de ne plus rien comprendre à ce qui se tramait. Ma mère avait peut-être raison et j’étais en danger. Qui était Barbara, dans quel guêpier m’étais-je fourré ? Sois gentil, me dit-elle, tu veux bien porter ce sac à dos. Ce sont des munitions.

 

La salle de jeu était transformée. Plus aucune trace du baby-foot, du billard ou des étagères sur lesquels s’entassaient les jeux de société. Les écrans avaient disparu, les consoles, les livres. L’éclairage avait changé, des tubes à néons donnaient une lumière blanche, oppressante. Un véritable arsenal était disposé sur plusieurs tables. Je reconnus les armes que nous utilisions habituellement mais aussi des fusils mitrailleurs et des carabines à canon scié. Mais c’est en voyant Don assis sur une chaise métallique, les mains et les pieds entravés et une cagoule sur la tête, que je m’évanouis.

 

 *


Le réveil fut long et difficile. D’abord dans les bras de ma mère pour calmer les tremblements de jour, les cauchemars de nuit et les larmes qui coulaient n’importe quand, n’importe où, sans prévenir. Mes parents me conduisirent chez une dame qui sentait le patchouli et qui me faisait dessiner des maisons, des arbres et des voitures. Je lui racontais mes rêves, mes vacances idéales, mes livres préférés. Elle s’appelait Suzanne et je ne l’ai jamais oubliée.

Mes parents déménagèrent dans une autre ville, à l’ouest, et je fréquentai alors une nouvelle école. Mes camarades parlaient tous deux langues. Celle de leur mère et l’anglais. Dans la cour de récréation, on discutait en espagnol, en mandarin, en vietnamien, en français. Les professeurs n’étaient pas en reste. Le prof de gym nous apprit des rudiments de bulgare. La prof de chimie était ukrainienne. Je lui dois mes premiers émois et un intérêt marqué pour la géographie.


En dernière année j’étais capitaine de l’équipe de volley-ball de l’école et délégué de ma classe. Mon caractère s’était affirmé et j’aimais être le représentant de mon entourage. Aux championnats scolaires nous étions loin d’être les meilleurs mais l’essentiel était dans la cohésion du groupe et dans le plaisir que nous avions à nous retrouver à l’entrainement et lors des stages pendant les vacances.


La porte de la cave dans laquelle j’avais oublié Don s’ouvrit enfin un jour. Je me sentais suffisamment fort pour reprendre contact avec lui, voir ce qu’il était devenu. Une brève recherche m’apprit qu’il vivait toujours dans le sud et qu’il poursuivait les mêmes études que moi à la faculté de droit. Je lui envoyai un message auquel il répondit favorablement. Nous nous rencontrâmes chez lui, dans un vaste appartement qu’il partageait avec deux colocataires.

Don avait perdu la vue.


Il était devenu aveugle. L’œil n’était pas endommagé, précisa-t-il, aucune lésion organique n’avait été décelée. On avait conclu à une cécité due à un choc psychologique intense. Le processus n’était pas irréversible, un motif d’espoir.


Ensemble, à l’issue de nos études, nous rejoignîmes un cabinet d’avocats qui prêtait assistance aux organisations en lutte contre la prolifération des armes en vente libre. Nous en fîmes notre combat. Des années durant, nous essuyâmes menaces, injures, et invectives, encaissâmes des coups bas, des manœuvres d’intimidation, subîmes un nombre impressionnant de procès abusifs.


Don, qui était devenu avec le temps le symbole de cette lutte, échappa même à un attentat.


Le grand jour arriva. Celui du référendum national sur un contrôle renforcé de la vente d’armes que nous avions eu tant de mal à faire valider par la Cour suprême. Cette question simple posée pour la première fois aujourd’hui aux femmes et aux hommes de ce pays. De tout le pays. Cette question qui va nous mettre face à nos responsabilités et nous révéler qui nous sommes et quel avenir nous désirons.


La longue attente des résultats nous renvoie au chemin parcouru.

Don pourra-t-il enfin se regarder dans un miroir?

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