
Les Middleton auraient pu être décrits par les autorités américaines comme une famille sans histoires. Ed, le père, travaillait comme ingénieur chimiste dans l’industrie pétrolière. Sa femme, Martha, avait cessé son activité professionnelle à la naissance du troisième de ses quatre garçons. Lorsque tout ce petit monde eût grandi, qu’il ne resta plus qu’un fils à demeure et qu’elle ne fut plus astreinte à s’occuper de faire à manger, d’habiller et de tenir la maison pour tout ce monde, elle décida de combler son désœuvrement en proposant ses services à la bibliothèque du lycée. Elle pourrait aider au classement des livres, à l’enregistrement des emprunts et surtout à la lecture des ouvrages proposés pour rejoindre le catalogue.
Martha était une grande lectrice. Elle aurait pu choisir de faire le catéchisme aux enfants de la petite ville du Tennessee où la famille avait toujours vécu, mais la perspective de concilier son loisir favori avec un travail d’utilité publique avait largement fait pencher la balance du côté des rayons chargés de livres du centre de documentation. Au lieu de rester sur son canapé à lire ses auteurs favoris, elle pourrait faire la même chose à son bureau, interrompant de temps en temps sa lecture pour accueillir un élève ou ranger les ouvrages à leur place quand la pile des livres rendus par les usagers devenait trop haute. Elle ne pouvait à présent que se féliciter de son choix car la fréquentation de la bibliothèque ne cessait de baisser et c’est à peine si certains jours elle voyait passer plus de quatre personnes à son comptoir. La faute probablement aux écrans de téléphone devant lesquels tous les jeunes se collent au lieu de lire. Martha coulait donc des jours heureux plongée dans ses romans, investie dans sa mission de décider si le texte qu’elle avait entre les mains était digne d’être mis à la disposition du public ou non. Les consignes de la direction étaient claires, elles-mêmes dictées par les injonctions du gouverneur de l’État, elles-mêmes calquées sur les lois édictées par le gouvernement fédéral: aucun ouvrage subversif ne devait tomber sous les yeux d’innocents lycéens au cerveau encore tendre et perméable à toutes les ignominies, perversions et autres discours fallacieux. Il fallait une vigilance absolue et une abnégation inflexible pour les protéger de la propagande des ennemis de la civilisation américaine. Martha représentait ce rempart, ce système immunitaire central dont la mission était de contenir l’infection qui pouvait se déclarer à chaque instant. Elle en tirait une certaine fierté, elle qui malgré un diplôme universitaire de haut niveau avait dû renoncer à sa carrière pour se consacrer à l’éducation de ses garçons.
Ce jour là, Martha bouillait de colère à la lecture du roman qu’elle avait choisi dans la pile des arrivages de la semaine. La couverture sur laquelle un visage d’homme se tordait dans une grimace de douleur ne lui avait pas plu d’emblée, mais elle avait décidé de ne pas s’arrêter aux apparences. Martha se considérait comme ouverte d’esprit. Les cinquante premières pages n’avaient éveillé ni son intérêt ni sa désapprobation: une histoire de jeunes garçons dans le New York de la fin du vingtième siècle. Mais tout déraillait très vite: l’un des personnages principaux se révélait psychologiquement instable, adepte de la scarification, et surtout, surtout, incroyablement homosexuel! Quelques pages plus loin, le héros se mettait en ménage avec un autre homme. Non! Martha n’allait pas laisser passer quelque chose d’aussi grotesque! Elle vérifia le nom de l’auteur sur la couverture, une femme selon toute vraisemblance, bien que la consonance japonaise laissât la place au doute. Comment cette personne pouvait-elle écrire de telles horreurs? Elle relut le titre: Une vie comme les autres. Elle rit jaune. Il ne fallait pas posséder un diplôme du MIT pour comprendre que le héros souffrait de nombreuses pathologies mentales, dont son orientation sexuelle découlait évidemment. Personne ne pouvait décemment laisser croire que la Nature autorisait les couples de même sexe, sinon comment l’espèce humaine aurait-elle pu se perpétuer aussi longtemps? Pour Martha, il suffisait d’éduquer correctement ses enfants pour qu’ils acquièrent une sexualité saine, c’est à dire hétérosexuelle. Pour s’en convaincre, elle chercha vainement la trace d’une personne de ce genre dans sa famille. Elle referma le livre sans le terminer et le plaça dans la liste – assez longue, remarqua-t-elle au passage – des ouvrages interdits dans son établissement.
Le soir, quand elle rentra dans son pavillon de la banlieue de Knoxville, elle remarqua que la porte de la chambre de son dernier garçon était ouverte. Elle en fut intriguée car le petit dernier était de nature un peu farouche, du genre à s’enfermer dans sa chambre pour jouer à des jeux sur sa console. Elle passa la tête dans l’ouverture et blêmit. La chambre était entièrement vide. Sur le lit, il n’y avait plus de draps, comme si personne n’avait jamais dormi ici. Les placards étaient ouverts sur des penderies désertes, plus une trace de la console ni des vêtements épars qui jonchaient habituellement le sol, plus d’affiches sur les murs, aucune trace des livres d’école sur le bureau rutilant. La pièce semblait affirmer que son fils n’avait jamais existé.
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Rose secoua la tête. Quelque chose n’allait pas. Elle relut minutieusement les épreuves de la Une, sans vraiment prêter attention au sens des mots. Sujet, verbe, complément, les phrases défilaient sous ses yeux, pas trop compliquées comme on lui avait enjoint de les garder, pas plus d’une subordonnée à la fois. Subordonnée, le mot la fit rire. Subordonnée relative, comme elle. Arrivée au bout de la page, elle soupira. Relut, sérieusement cette fois-ci. Soupira encore. Ce n’était pas possible. Elle ne pouvait pas envoyer le texte à l’impression en l’état. Quelqu’un avait encore négligé les consignes.
Il était question d’une manifestation dans les rues de Dallas contre les lois qui protégeaient les citoyens des idéologies dévoyées comme la théorie du genre ou l’égalité des sexes. Régulièrement, de telles âneries refaisaient surface comme des champignons sur une paroi humide mal aérée. La loi était pourtant claire sur ce sujet: quiconque se risquait à remettre en cause l’évidence selon laquelle il n’existe que deux sexes, dont l’identification est si facile que n’importe quel enfant qui sait faire la différence entre un pénis et une vulve est capable de les différencier, quiconque essayait de nuancer cette vérité biologique se verrait poursuivi par l’État fédéral.
Les manifestants avaient organisé un défilé dans lequel les femmes s’habillaient en homme, costume et cravate, tandis que les mâles déambulaient en corsage à fleurs, mini-jupe et jambes poilues. Ridicule. Rose avait sincèrement pitié pour ces femmes qui gâchaient leur apparence à vouloir ressembler à l’autre sexe. Bref, ces pitres avaient fichu une pagaille monstre, bloqué la circulation et importuné des milliers de braves travailleurs qui étaient arrivés en retard à leur poste à cause de ces brailleurs dévergondés.
Dix lignes auraient suffi pour décrire les désagréments, les dégradations et la diligence de la police à disperser tout ce monde à coup de lances à eau et de gaz lacrymogène. Mais un fichu journaliste avait encore fait du zèle. Il expliquait longuement les revendications de ces gens avec ce qu’on pouvait interpréter comme de la compréhension, voire de l’empathie. Comme si leur point de vue en valait un autre! L’intervention de la police en devenait presque intempestive, des troubles-fêtes dispersant une fête populaire! Rose lut le nom à la fin de l’article, pesta intérieurement contre le choix d’avoir envoyé un jeune collègue couvrir la manifestation au lieu d’une personne plus expérimentée, et saisit son téléphone. On ne pouvait pas laisser passer ça. Il restait moins d’une heure avant le bouclage, mais en coupant les deux tiers du texte et en comblant le vide par une photo montrant des manifestants en train de démonter un abribus, on avait une petite chance de tenir les délais. Elle souffla, se mit au travail. Le journaliste serait réprimandé, il passerait six mois à couvrir les matchs de base-ball.
Quand Rose rentra chez elle, dans sa maison des beaux quartiers de Dallas, elle se sentit un peu patraque. Sûrement le contre-coup du stress de la journée. Elle se versa deux doigts de whisky et s’affala sur son canapé où elle s’endormit sur le champ. Elle fut réveillée par le carillon de l’entrée qui lui annonçait une visite. Elle s’extirpa tant bien que mal de sa sieste et progressa à pas de tortue vers la porte. Une sensation étrange s’accrochait à sa conscience, un inconfort physique tenace dont elle ne parvenait pas à identifier la source. Quand elle ouvrit, un livreur à la peau noire comme le destin lui tendit sans ménagement un petit paquet tout plat. “Bonjour Monsieur, annonça le livreur, c’est pour vous.” Rose tiqua. Monsieur? Ce type n’était décidément pas observateur! Elle décida d’ignorer l’erreur, prit le colis, signa le reçu et referma sa porte. Elle ne se souvenait pas d’avoir commandé quoi que ce fût. Elle ouvrit, mi-curieuse, mi-inquiète. L’emballage suggérait qu’il s’agissait d’un livre. C’était un magazine. Sur la couverture de papier glacé, une femme assise dardait son regard sur le lecteur pour le défier de ne pas baisser les yeux sur sa large poitrine dénudée et ses jambes parfaitement glabres qu’elle gardait largement écartées de manière à laisser son sexe épilé à la vue de tous. Une revue pornographique. Rose lâcha le magazine, horrifiée, et porta la main à sa bouche pour réprimer un cri. Qui avait osé lui envoyer cette chose? Quand sa main toucha son visage, elle sentit les poils. Son cœur manqua une systole. Elle parcourut sa joue d’une main fébrile. Une barbe. L’apparence de Rose affirmait catégoriquement qu’elle était devenue un homme. Une caricature de mâle.
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Don s’attarda sur chaque visage du conseil d’administration de l’université. Il les connaissait tous depuis de nombreuses années et pouvait presque se passer d’eux pour procéder au vote: il savait exactement ce qu’ils pensaient. Vingt membres, dont deux femmes et trois personnes comme lui, “de couleur” comme disent ceux qui ne savent pas que le blanc cassé en est une. Don soupira. Il n’avait pas envie de remettre une pièce dans la machine infernale, mais cette fois il ne pouvait plus différer la décision de l’institution. Le gouvernement faisait pression pour que disparaisse du règlement toute allusion à ce qu’on appelait autrefois la discrimination positive. Des millions de dollars de subvention étaient en jeu. Ils n’avaient plus le temps d’écouter les récriminations de ceux qui pensaient encore que le fait de réserver des places à certaines catégories de population était juste. Les noirs, les rouges, les jaunes, les femmes, pourquoi pas les homosexuels, les communistes et les repris de justice, pendant qu’on y était? Don sentit une bouffée de chaleur lui monter à la tête. Était-ce parce qu’il était noir qu’il avait réussi à se hisser jusqu’à la direction de cette établissement prestigieux? Non! C’était par un travail acharné, une discipline de chaque instant et une ambition sans faille qu’il avait fait son chemin et surmonté tous les obstacles. Ceux qui croient qu’ils peuvent utiliser leurs gènes pour obtenir des passe-droits sont des imposteurs, des paresseux et des vendeurs de vent! Le visage de Don restait impassible mais la colère bouillait néanmoins sous la surface, à la pensée de tous les sacrifices qu’il avait consentis pour obtenir son ticket d’entrée dans une université prestigieuse, les petits boulots pour payer les droits d’inscription, le prêt qu’il avait mis quinze ans à rembourser, la bourse de doctorat qu’il avait arrachée de haute lutte et enfin, son poste à l’université au terme de longues années d’interminables stages postdoctoraux aux quatre coins du monde. Après ça, les jeunes voudraient pouvoir intégrer son établissement uniquement parce qu’ils ont un utérus ou la peau de la bonne couleur? Inacceptable! Il ferait en sorte de faire appliquer la loi qu’un gouvernement qu’il avait contribué à élire avait édictée, un point, c’est tout.
Les débats commencèrent et Don se détendit au fur et à mesure que ses collègues se ralliaient à sa cause, certains avec un fatalisme surjoué, d’autres en se cachant derrière les coupes drastiques de budget que le Président menaçait de faire subir à l’établissement en cas de refus. Lors du vote, une quasi unanimité se fit jour, piquetée d’une abstention et d’un vote contre. Don se promit de faire sa petite enquête pour déterminer qui avait osé. Pour l’heure, il affichait un sourire satisfait sans être triomphal. Il fallait économiser son enthousiasme pour les mois qui verraient le gouvernement imposer qu’on enseigne la théorie de la création au même titre que celle de l’évolution. Don se leva en même temps que ses collègues, serra quelques mains et sortit de la grande salle du conseil. Dans le couloir, première porte à droite, les toilettes. Don décida de faire un arrêt aux stands. Quand il se fut soulagé, et alors qu’il se lavait consciencieusement les mains dans le lavabo fêlé, il jeta un œil au miroir et recula d’effroi. Devant lui, regard éberlué et teint blême, il vit un visage blanc. Don scruta désespérément les traits de l’homme, implorant le sort d’avoir fait une erreur mais rien à faire! Celui qui le fixait avec ces yeux noirs, cet individu à la peau blanche laiteuse, c’était lui. Il baissa les yeux sur ses mains. Blanches. Arracha sa chemise pour mettre au jour son torse blanc parsemé de quelques poils noirs. Bras blancs, jambes blanches, Don était devenu un homme blanc.
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On dit qu’en une journée, plusieurs centaines de milliers de personnes disparurent sans laisser de trace. Des individus de toutes origines se réveillèrent avec une peau aussi pâle qu’un inuit après l’hiver. On dit même que certaines personnes changèrent de sexe en l’espace d’un instant. Tout cela ne fut peut-être qu’une hallucination collective, un mirage partagé par des millions d’américains, toujours est-il que le pays fut inexplicablement plongé dans le chaos.
Le phénomène cessa aussi brutalement qu’il s’était produit. Tout rentra dans l’ordre à peine quelques heures plus tard, les peaux et les genres retrouvèrent leurs nuances, les disparus reprirent corps aussi soudainement qu’ils s’étaient volatilisés, mais l’événement laissa des traces dans toutes les consciences, un peu comme des acouphènes persistent après une explosion et agissent comme un rappel du traumatisme passé. Oui, c’est bien à partir de ce moment que l’atmosphère changea dans tout le pays, et qu’il fut enfin possible d’espérer pour l’Amérique.



