
“Benz-Dealer”; ah-ah! Combien de fois il était passé devant l’enseigne sans jamais pouvoir se payer ce foutu bolide. Quelques années d’économies s’envolèrent en un instant chez ce concessionnaire d’Albuquerque.
Dans les rues, malgré la chaleur, il roulait la vitre ouverte pour que la clim fonctionne mieux. McGominey, le leader du parti, l’avait dit que pour faire de la politique, il faut se faire voir, et bien voir. Depuis, Sander faisait tout pour qu’on le remarque. Et on l’avait remarqué.
Sa gueule harmonieuse, son franc-parler, ses origines modestes, sa jeunesse, son absence d’éducation intellectuelle: tout pour en faire un vrai lieutenant, un parfait produit de la base.
C’est pour cette occasion qu’il avait acheté sa Benz. Aujourd’hui, il devait convaincre une ethnie très importante de voter pour eux. C’était bien connu, plus personne ne votait pour un parti, mais pour l’ethnie qui le dirigeait. WASP, Latinos, Afro-Américains, la “grande alliance asiatique” — chacun avait sa figure paternelle à portée de bulletin.
Mais à l’approche des élections locales, il fallait aller au-delà du cercle des siens. La veille, McGominey avait été très clair:
– On doit pouvoir compter sur ceux qui ne comptent plus.
– Bien sûr, Monsieur McGominey.
– Notre victoire dépendra de l’adhésion d’une autre ethnie que la nôtre.
– Bien sûr, Monsieur McGominey.
– Vous êtes chargé de convaincre tout ce qui n’est pas blanc de voter pour nous dans une semaine.
– Bien sûr, Monsieur McGominey.
– Vous pouvez disposer.
Dans le couloir, il avait cru défaillir. Bien sûr que non, Monsieur McGominey. On ne fait pas voter des non-Blancs pour des Blancs quand on passe la moitié de l’année à leur cracher dessus.
Mais avec une Benz, ça passerait peut-être. Une belle voiture, ça donne confiance.
Sa première tentative, dans le ghetto, tourna court: quelques crachats, et pire encore, beaucoup d’indifférence. À la fin de la journée, il croisa une petite vieille qui ressemblait à Nina Simone.
– Tata! Pourquoi personne ne me parle, ici?
– Pourquoi tu m’appelles Tata, blanc-bec?
– Pour être sympa.
– Personne te parle parce que t’es un voleur!
– Et qu’est-ce que j’ai volé?
– Cette terre, aux Indiens!
– Et ça vous fait rire?
– C’est une blague, mon gars. Faut faire rire les gens si tu veux les séduire.
Il repensa longtemps à cette phrase. Il aurait aimé faire rire, mais ce n’était pas son fort. Toute la nuit, il chercha une bonne blague, en vain.
Puis il pensa aux Indiens. Ceux qui hantent encore les plaines autour du Four Corners Monument. À l’aube, il démarra la voiture et fonça dans la brousse. Ses phares creusaient des halos de poussière.
Sortir de l’habitacle? Oui. Mais le moteur resta allumé, par précaution.
– Y a quelqu’un?
Silence.
– Y a quelqu’un?
Rien.
– Ohééé?
– Éhooo!
– Hein?
Un petit rire canaille s’éleva. Pas drôle du tout, pensa-t-il. Il n’avait toujours pas d’humour.
– Qui va là?
– Coupez le moteur! J’ai horreur des Benz.
Il obéit.
– Alors, qui est-ce?
– Tu m’as appelé. Je suis là.
– T’es un Indien?
– J’étais.
– Et ton nom?
– Gini.
– Tu sais ce que je veux?
– Je le sais.
– Alors, s’il te plaît, va hanter un non-Blanc et dis-lui de voter pour nous!
– Et j’y gagne quoi?
Merde, coriace.
– Euh… un mémorial! Un très beau mémorial!
– La reconnaissance du génocide par l’ONU?
– Bien sûr, Monsieur McGo… euh, bien sûr!
– Garantie?
– J’ai une tante à New York. Je m’engage personnellement à faire le nécessaire pour que… vous, les Indiens, ayez votre propre génocide… reconnu!
– Ce qu’il est con…
– Pardon?
– Ce qu’il est bon! Que vous êtes bon!
Quelle affaire! pensa Sander. Le jour de chance, la consécration, le bureau ovale, très bientôt!
– Toutefois, reprit Gini, je ne peux vous croire sans voir la puissance de vos factions. Je veux voir tous vos adhérents ici, demain, à la même heure. Sinon, je ne pourrai rien faire.
– Ce que vous voudrez!
– Ramenez le plus de monde possible. Je compte sur vous!
Et puis le silence. Il regagna la Benz et s’endormit. Au réveil, il vit ses traces dans la terre: ce n’était donc pas un rêve. Il fonça prévenir McGominey, qui haussa les sourcils.
– Les esprits n’existent pas, Sander. Comme le Père Noël, les zombies ou la croissance économique.
– Même le Père Noël?
– Même le Père Noël.
Sander insista tout de même: il fallait venir avec tous les adhérents. McGominey soupira. Drôle de type, mais bon, à la veille des élections, on ne refuse rien à un volontaire.
– Très bien. Où et quand?
– Près du Four Corners Monument, à 2 h 33.
– Vous êtes précis, vous! Bon, on fera ça demain après le déjeuner.
– Après le déjeuner? C’est à 2 h 33!
– Ne chipotez pas. On prendra notre temps.
– Pas 14 h 33! 2 h 33, du matin, Monsieur McGominey!
Mais qu’il aille se faire foutre! Non, non, surtout pas, il faut garder son calme.
– Très bien, très bien. On dira que c’est une marche aux flambeaux.
L’idée plut. Les pauvres Indiens, quand même, eux, c’étaient de vrais Américains, dit l’un. Pas une grande perte, mais mieux que les Mexicains, souffla l’autre. Et ils y allèrent, mélange d’opportunisme et de bonne conscience.
Dans le froid, ils marchèrent une distance incroyable, torches à la main, peut-être cent mètres, peut-être le double.
– On… s’arrête quand?
– Bientôt, Monsieur McGominey.
Derrière eux, une armée de voitures muettes et obscures. Près d’un millier d’adhérents venus se recueillir. Sander sentit qu’il fallait s’arrêter. Une voix intérieure le lui souffla.
– Ici, dit-il.
McGominey se plaça devant.
– Et maintenant?
– J’appelle l’esprit.
– Par pitié, ne faites rien de ridicule.
– Gini? Giniii? GINI?
– Fermez-la, nom de Dieu!
Un murmure monta de la foule. McGominey voulut se retourner. Mais au lieu d’une masse perplexe, il vit un champ de corps inertes.
– C’est quoi ce bordel, Sander?
– J’en sais rien, Monsieur McGominey! Gini! Giniii! GINI! GI— Ils s’effondrèrent tous deux, côte à côte, comme deux enfants sages. Le réveil fut étrange, cotonneux; une nuit qui avait duré des décennies et des décennies. McGominey se releva à son tour.
– Tout va bien?
– Je crois. C’est étrange, hein?
– Je te l’avais dit. Mais c’est pour la bonne cause.
Sander se redressa, observa la foule: calme, digne, docile.
– Alors, allons-y.
Le convoi de voitures repartit vers la ville. Il se rendit compte qu’il n’aimait plus sa Benz. Pas du tout, même.
Ils arrivèrent en centre-ville, occupèrent l’espace public. Pour la première fois, ils faisaient bonne impression: sourires, élégance, allure altière, mais humble. Les passants s’approchaient, sans se soucier des origines.
McGominey était un homme nouveau. Sander aussi. Leurs regards se croisèrent: ils avaient compris. Le pouvoir les attendait.
Quand la nuit revint, Sander retrouva sa Benz. Dans une impasse, un chien aboya. Il laissa retomber sa tête sur le cuir trop rigide de ses sièges.
Décidément, il préférait les chevaux. Mais avant d’en remonter un, il faudrait remettre ce corps en forme. Trop mou, le corps de Sander, pensa Gini. Il se rappela ses muscles d’autrefois, ceux d’il y a trois siècles. Peu importe. La cause exige tous les sacrifices.
Oui, bientôt, ils se vengeront tous, de tous.
Pour commencer, demain, il vendrait cette maudite Benz.



