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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Barcelona !

Laure et Valentin étaient arrivés à Barcelone, après une nuit passée à Valence, en France. Et, d’un coup, dès la sortie de leur hôtel, l’éblouissement. La rue Mes Bais, étroite et animée, l’Arc de Triomphe, le Passeig Luys Companys, le Parc de la Citadelle et puis la mer, le littoral, enchanteur, réinventé suite aux Jeux olympiques de 1992. Déjà, il avait pensé: l’Histoire et l’Âme ne sont jamais figées. Londres et Paris étaient universellement connues et admirées avant le Tower Bridge ou la Tour Eiffel, apparus à la toute fin du 19ème siècle.

Les jours suivants avaient décliné l’émerveillement à tous les temps. Ils déjeunaient au El National ou aux Els Quattre Gads, se baladaient la nuit le long des Ramblas, exploraient la ville sous toutes ses coutures, en bus ou en métro, en funiculaire ou en téléphérique, à pied surtout, fondant devant la Sagrada, la Casa Battlo ou la Pedrera, rêvant dans le Parc Guël ou la Fondation Miro, balayant les époques entre le musée Banksys et les reconstitutions du Poble Espanyol, enivrés par la présente envoûtante de l’architecte Gaudi, l'entrechoquement du passé et du futur, de la grandeur et de l’intimité, du rationnel et du pittoresque…

Avaient-ils trouvé LA ville, LEUR ville?

 

Laure et Valentin y pensent soudain, arrimés à leurs sièges, leurs yeux exorbités penchés vers le terrain en contrebas, les divinités du ballon rond qui saluent le public, enchaînent les étirements. Il n’en revient pas d’être assis là, dans les gradins du stade olympique de la colline de Montjuich, faisant corps avec ce qu’il ressent comme SON peuple, le peuple barcelonais, le peuple des aficionados du Barça, qui va fêter un titre national devant son public. Autour d’eux, ce sont des Chinois ou des Japonais, des Arabes, des Français, des Sud-Américains, des… SON peuple.

 

Le match va commencer, Balde débouler sur son flanc gauche, Lamine multiplier les arabesques sur son flanc droit… Et ces deux-là sont le cœur du projet barcelonais. Un garçon né de parents bissau-guinéen et dominicain, un autre d’un père marocain et d’une mère équato-guinéenne… Deux Barcelonais. Amarrés à une identité plurielle et forte.

— Tu vois, dit Valentin à sa compagne. Ce qui se passe ici n’est pas si anodin, anecdotique, simplement sportif. Ce que nous vivons est métaphorique. D’un monde comme il devrait être.

Valentin poursuit son explication, il paraît convaincu, et Laure ne rit pas. Il voit Lamine Yamal Nasraoui Ebana et Alejandro Balde comme des créatures issues du livre d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières. Eux, ils gèrent très bien une évidence: tout être est la somme d’un faisceau de fragments d'identité, souvent contrastées. Et la misère mentale humaine, qui génère le Mal sans doute, découle de cette incapacité de beaucoup à harmoniser les instruments dont ils disposent, à ravaler un trésor potentiel au rang de mal-être. Valentin s’aventure à expliciter le syndrome de Caïn, théorisé par René Girard, le syndrome Bulbo découvert dans un roman de Vincent Engel, une variante de “l’artiste sans art” évoqué dans un film de Jules Dassin, le mythe du Doppelgänger, ce double qui n’est pas vous mais si proche qu'il vous vole votre identité, vous fragilise, vous tue.

Valentin poursuit. Il est intarissable et convaincu, décidément. Il n’y a pas de sot sujet, de sot décor. Tout est dans le regard de l’observateur, de l’analyste. Le monde, pour qui sait voir, offre des millions d'images, de situations, de paysages qui décryptent la vie, l’enseignent.

 

Pourquoi sont-ils là? Pourquoi le Barça? Qui n’est connecté à aucune racine apparente, à aucun souvenir de jeunesse… Valentin tente de se remémorer. Il y a longtemps, il a été supporter d’Anderlecht, un lien transparent: il est né à Bruxelles, lors d’un bref séjour capital de ses parents entre le Congo et le retour dans le Hainaut des familles; il y a vu un signe, il aime le talent et l’ambition aussi. Il a adoré le Bayern de Munich: la construction de Beckenbauer et la finition de Müller, la fusion de l’idéal et du pragmatisme… D’autres équipes, qui représentaient une idée, un accomplissement: le Réal de Del Bosque, le Milan de Sacchi.

 

Le Barça? C’est venu par hasard puis par évidence.

Le hasard? Le joueur le plus glamour du monde, Ronaldinho, un Brésilien dribbleur au sourire solaire, a atterri sur le tard à Barcelone et enchanté la planète. Puis l’astre, déclinant, a ouvert la voie à un fils spirituel, au pied gauche doré, Léo Messi, qui sera un jour plus grand que lui, le plus grand des Grands. Un Brésilien qui pouponne un Argentin! Shocking, isn’t it? Ou sublime. D’autant que l’adolescent avait vu ses parents faire le tour du monde pour trouver un club qui oserait miser sur son avenir, prendre en charge des traitements médicaux onéreux, réduire un handicap génétique. Un deuxième conte de fées.

Deux hasards, une mise en récit attractive, puis l’évidence, des évidences en cascade. Découvrant le club derrière l’équipe, Valentin a pris conscience d’une spécificité. Unique. Mes que un club! “Plus qu’un club!” Le Barça est l’expression d’une région, qui possède sa propre langue et sa propre histoire, qui se veut nation et rêve d’indépendance. Qui s’est opposée à Franco et au fascisme. Qui, protégée par ses collines, défend la permanence d’une identité millénaire mais, depuis son port méditerranéen, s’ouvre tout autant au monde et au futur.

Était-ce tout cela qui avait attiré Johan Cruijff avant Valentin?

Johan Cruijff! À vingt-six ans, il était le plus célèbre joueur de la planète. Avec l’Ajax Amsterdam, il accumulait les trophées individuels et collectifs. Et, pourtant, il avait tout laissé tomber pour rejoindre le Barça. L’argent? Ou l’intuition, le nouveau défi, la quête du sens? Car, une fois installé en Catalogne, Johan ne s’était pas comporté en mercenaire mais en citoyen engagé, totalement investi, jusqu’à appeler son fils “Jordi”. Il était devenu le leader sur le terrain, des années durant, puis il avait pris l’équipe en charge, comme coach, l’avait menée à la consécration mondiale. Il avait creusé encore son élan, enseignant une philosophie offensive et créative qui avait infusé toutes les équipes d’âge, amenant un président, des entraîneurs…et un fils spirituel sans égal. Pep Guardiola! Le maestro de la première Dream Team, l’architecte de la deuxième Dream Team, la plus fameuse de l’Histoire.

 

Que disaient les récits de Ronaldinho, Messi, Cruijff et Guardiola? Ne chantaient-ils pas l’universalité et la chaîne de transmission, la rencontre au-delà des altérités, la réinvention identitaire?

 

— Tu vois, relance Valentin en se tournant vers Laure. La plupart de ces joueurs ont d’abord joué en équipes d’âge, certains se connaissent depuis l’enfance, ils ont été élevés dans le culte du beau jeu mais on leur a appris à mettre leur talent individuel au service du collectif. Ils aiment ce club viscéralement, refusent souvent de plus beaux contrats.

Il sourit. Le défilé des joueurs conforte sa théorie: une identité peut être plurielle et forte, une identité saine est ouverte, en mutation constante. Araujo était uruguayen, il est catalan. Messi, l’Argentin, termine sa carrière aux States mais il reviendra bientôt.

— Tout à l’heure, glisse Valentin à Laure avant de s’abandonner au match, rappelle-moi de te parler du cinéma américain des années 30 et 40, de la manière dont les réfugiés européens…

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