
Je suis celui qui monte et qui descend. Je suis celui qui fait déplacer les œuvres d’art des réserves aux salles d’exposition. Rangées comme des lettres dans un dictionnaire ou entreposées comme les cadavres dans une morgue, je suis celui qui connaît leur origine et la nature de leurs entrailles. Le poids des rails et des portes coulissantes. Le son des rayonnages et la couleur des tiroirs. Leur emplacement. La façon dont il faut les accrocher. L’angle sous lequel les exposer. La température qui leur sied, la lumière qui leur est nuisible et le prix de leur assurance lorsqu’elles quittent un territoire. Je suis le responsable de la gestion des œuvres. Je suis en charge de leur sécurité et de leur transport.
Je supervise une équipe de trois installateurs qui portent les œuvres et démantèlent leur installation. Je travaille pour un musée dont la majeure partie des artistes sont vivants et tous issus de l’immigration sud-américaine, caraïbéenne et africaine. Le reflet de l’extérieur pour tous et l’intérieur accessible à tous, du plus pauvre au plus riche, c’est la signature du musée et l’intention de celui qui a déposé sur la table quarante millions de dollars en cash, il y a quinze ans. C’est comme ça ici, vous le savez bien, les musées existent grâce aux collections privées et aux donations des milliardaires, mais pas que, d’où vient leur fortune, ici, c’est à Miami et celui auquel je dois mon emploi a bâti son patrimoine grâce au sol.
À Miami, le sol est impénétrable. Les caves sont impossibles. L’eau est trop proche de la surface. Le musée entrepose ses collections dans des lieux de stockage, à l’extérieur. Déplacer une œuvre, c’est mandater un transporteur. Assurer un convoi spécial, envelopper l’œuvre dans un linceul, dans une civière. C’est éprouvant, c’est laborieux. C’est vital.
Je suis né un 10 mai, cent-six ans après que les lignes de l’Union Pacific et de la Central Pacific se rejoignent à Promontory Point, dans le nord de l’Utah, après sept années de travaux. Ma mère avoue avoir souffert autant et pour son mariage, elle emploie la même expression. L’annexion. Le mariage des rails. Entailler des plaines aussi sèches que la peau de mon père. C’est du fer dans le sang et son sang qui a manqué de fer pour un deuxième enfant.
Né au nord de l’Argentine, à Salta, pas très loin de la frontière du Chili, de parents cubains en exil, j’ai grandi en Colombie puis au Mexique puis à Miami. Entre la nostalgie de ma mère et le déni de mon père ou le contraire, ici, j’y ai fait des études d’histoire de l’art. Recoller les fragments. Les week-ends et les vacances scolaires, j’étais volontaire pour le musée d’histoire de la ville de Miami. La seule ville où habitent dans la même rue dix nationalités de l’Amérique latine. Mais pas que. Je n’ai jamais voulu dynamiter les reliefs. J’ai terminé mes études et j’ai traversé le pays qui m’a naturalisé parce que mes parents avaient posé sur le sol leurs pieds secs, en 1995. J’avais vingt ans.
La durée estimée de mon périple, ma durée de vie dans un nouveau siècle. J’ai parcouru le pays à vélo en pleine campagne électorale. Deux sacoches, une bleue, une rouge et des pneus larges. Pas d’arme. Un couteau, trois livres, pas de vêtements en coton. Mon père m’a traité de fou. Il a vidé un de ses comptes bancaires et remplit le mien pour tenir trois mois et un jour. Ma mère a téléphoné à la famille qui vote rouge pour ne plus subir la couleur des révolutions. La famille à Tampa, à Houston, à San Antonio et à Phoenix. J’ai suivi cet itinéraire. Je ne suis ni un héros ni un étendard. Et je n’ai pas de message à délivrer. J’ai suivi les conseils de ceux qui l’avaient fait avant moi. Les vents, l’état des routes et les applications pour dormir chaque soir chez des gens charitables. Des gens qui votent bleu parce qu’ils ont reçu de l’éducation, des gens qui votent rouge parce qu’ils ont réussi dans les affaires, des gens qui votent bleu parce qu’ils gagnent de l’argent, des gens qui votent rouge parce qu’ils en ont perdu, des gens qui votent blanc parce qu’ils sont noirs. J’ai pédalé cinq mille kilomètres en trois mois et deux semaines pour retrouver l’homme que j’ai aimé à l’université. Lui, c’est à San Diego qu’il a grandi, entre une mère mexicaine et un père japonais. Un brun, il est comme moi. De cette histoire de ma traversée du Sud en ballotage en l’an 2000, il n’y a pas de livre, de compte Facebook ou Instagram. Je me suis tu. Et je ne suis pas revenu à Miami.
À mes parents, j’ai menti. Je suis tombé amoureux de la ville de San Diego et je m’y suis installé. J’ai trouvé un travail, je suis devenu encadreur. L’homme pour lequel j’ai traversé le continent m’a hébergé pendant trois mois. Dans la chambre d’amis. Avec sa femme et son petit garçon de six mois. À lui aussi, j’ai menti.
Il n’a jamais su qu’il avait été mon moteur chaque jour, pendant six heures, parfois huit, parfois plus, son visage dans mon champ visuel pour me faire avancer.
Je suis rentré quinze ans plus tard, le 10 mai, cent-cinquante-sept ans après le mariage des rails. Trois jours, trois villes avec la compagnie ferroviaire Amtrak. Chez mon père et ma mère. On ne pose pas de question. Ce n’est pas le genre de la famille. Ça pèse de ne rien posséder. Je suis un nomade chargé des mémoires des autres et les autres préfèrent l’amnésie ou la sédentarité. Ce qui fut la chambre d’amis redevint ma chambre, le temps que j’aménage avec un colocataire. Rien à déménager, grâce à une application pour trouver des gens bien avec qui partager des appartements meublés.
J’ai d’abord commencé en tant qu’agent de surveillance et d’accueil dans les salles d’exposition du musée. J’ai observé les œuvres, je les ai surveillées. J’ai écouté les conférenciers, ceux qui recollent les bouts d’histoires et les mettent sous cadre. Accrocher tous les morceaux, le plus possible, pour approcher l’image complète ou la contempler sous le meilleur angle, à la bonne distance, sur un même mur. N’oubliez pas que les cow-boys étaient noirs. Et c’est dans l’État de Floride que les Natives, les Séminoles, résistèrent quarante années pour préserver leurs terres du Christianisme, du Commerce et de la Civilisation. Trois guerres de 1817 à 1858. Aujourd’hui, les Séminoles de Floride sont propriétaires de la marque Hard Rock international.
J’ai été promu aux réserves. J’ai été manipulateur d’œuvres d’art, assez longtemps pour être le seul ou le dernier capable de nommer les trois mille pièces assurées du musée. Rigueur et adaptabilité. Je suis celui qui fait le va-et-vient entre rigueur et adaptabilité. Je suis le régisseur des œuvres d’art. Et le musée pour lequel j’exerce cette fonction a reçu en donations un total de deux millions de dollars pour maintenir une année de plus la diaspora des œuvres dans les sept galeries du musée. Leur permanence. Mon colocataire, qui l’est toujours, vient d’obtenir sa nationalité américaine. Nous avons mutualisé nos deux vies sur un support identique. Les courses, les factures, le linge de maison. Un accord que les deux parties s’engagent à respecter pour le bénéfice des deux et de l’ensemble. Deux couleurs dans un même corps, il est blanc, je suis un latino, je suis un brown et l’appartement, il est peint en bleu et rouge. Nous nous aidons.
Nous ne sommes pas un couple. La vaisselle, on ne se la jette pas à la figure. Ce n’est pas notre genre et elle ne nous appartient pas. L’infusion des racines dans les langues. C’est lui qui boit du maté et qui engloutit des discours politiques. Je suis le nostalgique dont l’estomac ne tolère aucune boisson chaude. C’est en espagnol et en américain que nous écoutons nos peines et que nous les soignons, en nous promettant de ne pas les comparer. Faire confiance au sol. Lui, les racines, le sol, l’humus, c’est son affaire. Il est sommelier le soir. Six jours sur sept. Je suis condamné par un cancer du pancréas. Un organe, et c’est tout le corps qui tombe.
Une loi que vous modifiez, et c’est toute une institution qui vacille. Vous pensez que l’Art ne sert à rien et vous avez raison. Vous considérez que c’est l’affaire des galeries privées et des collectionneurs, oui, ce sont eux qui assurent le va-et-vient des œuvres et des capitaux. L’Art ne sert à rien, alors ceux qui possèdent le pouvoir l’acquièrent et déterminent sa valeur. À l’école, vos enfants ont des livres qui leur racontent une belle histoire, Walt Disney ou celle de vos ancêtres, ces histoires qui remettent du sens et, au mieux, un peu de magie pour que le soir soit moins terrible. Aucune ne les force à croire. Vos enfants viennent au musée le matin, ils s’assoient devant une œuvre et ils regardent. J’ai de la chance. Le musée couvre mes frais médicaux.
Je ne dépenserai pas cette somme et, si je le pouvais, je l’offrirais à celles qui mettent au monde un enfant déjà endetté par les frais de sa naissance. Je lègue au musée ce que je possède, la somme de cent-quatre-vingt-dix mille dollars et ce que je recevrai en héritage de mes parents pour que vos enfants puissent s’asseoir devant une œuvre pendant deux heures. Chaque mois, devant un artiste différent et d’une origine qui n’est pas la leur. Eux, ils ne savent pas. Les couleurs des drapeaux, comment ils empalent le sol, s’ils dégoulinent ou s’ils déteignent dans les mains. Sous les étoiles cousues, des nœuds coulants. Des mains décorées d’ex-voto.
Mais lorsqu’ils décrivent ce qu’ils perçoivent, chacun leur tour et sans peur d’être jugés, ils apprennent à créer des correspondances. Ça se voit dans leurs yeux. Et ça les aide à y voir plus clair. Sans cette compétence, vos enfants n’auront aucune place sur le mur. Sur le sol. Je vous en conjure, maintenez l’inutile.
C.C.C
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Ps: Lewis and Clark, Through Indian Eyes, nine Indians writers on the legacy of the expedition 1804–1806, edited by Alvin M. Josephy, Jr. 2006. Author of America in 1492. The Octopus, a story of California, Franck Norris, 1901. The Jungle, Upton Sinclair, 1905. Roots, the saga of an American Family, Alex Haley, 1976. Ce sont les livres que j’ai lus pendant trois mois.



