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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Sympathy for Donald

Please allow me to introduce myself

I'm a man of wealth and taste

I've been around for a long long year

Stolen many man's soul and faith

 

Si encore il y a peu j’hésitais à le dire, je constate de plus en plus de similarités entre mes valeurs et celles de Trump, son fonctionnement mental et le mien que je suis désormais persuadé d’être plus qu’en sympathie avec Donald, d’être un autre lui-même. Ai-je tort? Non, et vous le savez mieux que moi, même s’il est malvenu de le déclarer: nos capacités d’agir et de penser ne se limitent pas à une seule enveloppe corporelle, nous faisons partie d’entités qui comprennent plus d’un corps.

 

Dans son essai, Moi, tout le monde, traduit de l’australien par Caroline Meerts aux Editions de L’eau tonne, David Richard Foster établit que nous faisons partie de corps multiples, participant d’une même entité spirituelle avec des racines communes, une âme et une foi identique dans l’humanité. En fait, des familles de corps sans distinction d’âge ou de couleur de peau, cela dit sans verser dans le désolant wokisme en vogue ou apporter de l’eau au moulin de telle ou telle minorité agissante qui gangrène la vie sociale et met en péril le bon fonctionnement de l’État et ses indispensables institutions.

 

Dans sa postface à l'essai de Foster, Meerts dit ressentir comme des vibrations, des accords attestant de l’existence de corps frères ou sœurs, en tout cas complémentaires et qui opéreraient aussi en dehors de la Terre. S’appuyant sur les travaux de Foster, elle émet l’hypothèse que les ensembles formés de moins d’unités seraient affectés d’une plus grande puissance d’action. Trois corps agissant de conserve constitueraient le bloc idéal. Le corps non inclus dans un assemblage, inapte à se greffer à une entité multiple et réalisant sa dérisoire unicité est voué à disparaître ou à s’autodétruire.

 

Donald & moi

 

I watched the glee while your kings and queens

Fought for ten decades for the Gods they made

I shouted out Who killed the Kennedy's?

When after all it was you and me

 

Le croirez-vous, la nuit surtout, quand je vais pisser, ma prostate pèse sur mes rêves, mon ombre qui se répercute sur les murs de ma chambre s'apparente à la silhouette de Donald, le roi de l’immobilier, le personnage de Brett Easton Ellis, le président deux fois élu, l’artisan de la paix sur terre, le redresseur de torts, le défenseur de la technologie et de la finance, le tombeur des tyrans, le frère de cœur et de combat de Benyamin.

 

L’emprise commence la nuit, a écrit Michel Cloulebecq dans son dernier recueil de poèmes paru aux Editions des 400 Loups. Mais s’agit-il d’emprise si nous faisons partie du même ensemble? Ainsi, d’après Foster, les corps se constituent en réseau, établissant des liens secrets, des connexions stables. Ils vibrent au son des mêmes rythmes astraux en se dirigeant vers les mêmes buts éthiques, les mêmes réalisations orphiques.

 

Make Me Good Again est mon credo, mon moteur, ma façon de vivre depuis que je suis en âge de raison. J’aspire à la bonté éternelle telle que les littératures feelgood nous l’enseignent par la voix de leurs écrivains remarquables d’empathie. Comme eux, j’écris sur les réseaux sociaux des posts d’une bienveillance inouïe, qui font s'émouvoir, surliker ma communauté de contacts : mes followers, issus de tous les coins du globe, se comptent par dizaines de milliers. Quand j’ai appris le slogan de Donald puis la théorie de Foster, j’y ai vu un synchronicité, j'ai réalisé que nous faisions cause et entité communes. C’est ainsi que je me suis intéressé à lui comme un aîné, un père spirituel, un homme de foi politique, requérant mon soutien et mes services.

 

J’habite un minuscule pays qui ne se démarque que par sa capitale, elle-même capitale d’une partie de l’Europe. On y glorifie les Gilles, les parcs d’attraction pandaesques, la famille royale, des peintres imagiers, des écrivains francophiles, les frites à la sauce bolo… Mais j’ai baigné dans la culture américaine, avec ses westerns, ses policiers, ses super héros et ses pin-up, ses grands auteurs, ses cinéastes, son expressionnisme abstrait, sa musique populaire et son Empire State Building. Quand on disait du mal des States, de ses dirigeants, démocrates ou républicains, mon cœur se fissurait, je sentais souffler le grand vent de l’Amérique sur les grands espaces conquis par les braves immigrants européens. Je voyais avec honte les Indiens revenir, envahir les rues de New York et violer Marilyn à la barbe de John Fitzgerald & Robert Kennedy, je les voyais occuper les plages de Malibu, en scalpant Pamela Anderson. Quelle honte, quel déshonneur pour la veule culture européenne, arrimée à la gauche la plus crasse, au socialisme le plus mou! Encore un peu ils maeströmeraient Poe et brûleraient Bukowski dans son alcool!

 

J’aime le blanc, le vin blanc, la chair blanche, limite jaune. J’ai un faible pour le jaune, oui, la femme jaune, je le reconnais, veuillez m’en excuser; on a tous nos jardins zen secrets, nos zones grises et nos dents olivâtres. Mais que cela vous rassure, je déteste les teintes de peau hâlées qui virent au sucre brun; l’exposition au soleil des masses corporelles m’horripile. Quand je vais aux putes, je demande toujours la plus blanche des femelles avec une préférence pour celles arborant une toison ombrée, un poil ténébreux. Voyez combien je suis contrasté, comment je sais faire dans la nuance! Quand le bouge compte des femmes de couleur, je paie une fortune pour les humilier, les rabaisser, les rappeler à leur originelle condition de primitives, à leurs Grands Déplacements d’un côté de l’autre de l’Atlantique.

 

Depuis que mon père blanc été assassiné par ma mère noire qui lui a tranché la gorge puis lui a arraché les yeux avant d’ébouillanter sa dépouille la Nuit de la Saint-Jean dans un grand chaudron en cuir, avec des feuilles mortes de palétuvier, son arbre fétiche, je suis mort aussi. Maman au sortir de ses douze années de prison n’était plus la même, elle ne me reconnaissait pas comme son fils, car j’étais, disait-elle, un enfant de salaud. Au procès, elle avait accusé mon père de la battre comme plâtre depuis qu’elle le connaissait, parlant d’une voix qui lui avait ordonné de se débarrasser de ce démon; d’où ma crainte du feu, d’où ma haine du brûlé. J’étais alors en séjour chez ma grand-mère paternelle qui m’a ensuite éduqué dans la détestation de ma mère et des femmes, sauf Caroline. Ô Caroline!

 

Caroline & moi

 

Let me please introduce myself

I'm a man of wealth and taste

And I lay traps for troubadors

Who get killed before they reach Bombay

 

Quand j’ai rencontré Caroline, au sortir de l’adolescence, dans une réunion des Élèves anonymes, un groupe de discussion remettant en cause l’enseignement établi, le parcours scolaire obligé, j’ai vu en elle comme une bénédiction, une espèce d’ange aux cheveux noirs ébouriffés, tombant en cascade sur ses épaules de femme pâle, oserais-je dire mon double en femme si j’étais né fille, avec l’envie de fusionner avec elle, de me couler dans ses creux, de ne plus faire qu’un après qu’on eut jouï au même diapason. Mais nous n’avons échangé que des baisers et des caresses sans lendemain. Je n’ai fait qu’imaginer son sexe, jusqu’au vertige, jusqu’à la dépression nerveuse, me branlant sans fin sur des images fabriquées de bric et de broc; des collages imbéciles à partir de ses photos en pied et d’images de sexe découpées dans des revues porno de l’époque.

 

Nous étions fous, jeunes et rebelles mais seulement amis. L’attraction magnétique ne jouait que dans un sens. Nous écoutions en boucle les titres de Beggars Banquet des Stones que nous avions découverts ensemble. Sur No expectations, après avoir bu du mauvais champagne, nous avons valsé inconsidérément, nous sommes embrassés gauchement, léchant nos nez, nos joues, nos mentons. Elle disait aimer ma peau mate, mon teint tanné, mon aspect malingre. Le temps qu’elle réalise ce que nous faisions, elle s’est écartée et est partie d’un grand rire. J’aurais alors voulu l’égorger, la voir morte, sa langue arrachée. Mais je la chérissais trop pour vivre sans sa présence sur terre, sans l’idée d’un jour la revoir.

 

Nous conchions la maréchaussée et l’armée, et la gent politique et l’argent-roi. Puis elle est tombée amoureuse d’un jeune officier de gendarmerie plus âgé qu’elle avec lequel elle a connu une liaison brûlante et dévastatrice. Elle était passée à l’ennemi. Du désordre qu’elle chérissait, de l’école buissonnière qu’elle pratiquait en ma compagnie, elle s’est fait l’apôtre de l’ordre établi, de la scolarité obligatoire. Il m’a fallu du temps pour la rejoindre sur ces points, l’ordre et le respect. Notre amitié a tenu bon durant ces temporaires divergences d’opinion. Caroline m’avait pour sa part pris en affection pour l’amour immodéré que je lui portais. J’étais toujours là quand elle m’appelait au secours, comme au sortir de sa liaison tumultueuse avec son compagnon qui avait voulu l’abattre avec son arme de service.

 

Il a terminé sa carrière comme général dans l’armée de Terre. Il s’est éteint aux côtés d’une inspectrice des impôts avant de voir Donald Trump au pouvoir. Il m’arrive toujours de rêver de Caroline, que nous allons enfin au-delà des baisers et des caresses. Quand je prends du plaisir seul, je suis elle et moi, je suis mâle et femelle, je jouis deux fois plus fort, jusqu’au cri, au spasme, à l’évanouissement. Elle demeure mon ivresse, ma passion secrète, mon énergie vitale, ma folle étoile.

 

Peu importe l’âge de l’être qu’on a aimé. Caroline vit désormais en célibataire, elle a rasé ses cheveux, par choix ou par nécessité. Je suis son parcours d’écrivaine d’opinion. Je regarde son émission, Libre excès, sur la chaîne privée LM19 et je découpe chaque semaine sa chronique hebdomadaire dans le magazine Marinelle. Nous ne nous contactions plus depuis des lustres et, la dernière fois que je l’ai croisée, lors d’une séance de dédicaces d’un de ses bouquins, elle ne m’a pas remis et m’a pris pour un éditeur haïtien. Je n’ai pas démenti. J’ai quitté le salon avec une grande tristesse. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

 

La Maison Blanche

 

So if you meet me, have some courtesy

Have some sympathy and some taste

Use all your well learned politesse

Or I'll lay your soul to waste

 

Attention, dans la théorie de David Richard Foster évoquée plus haut, les membres d’une même entité existentielle se valent, aucun n’est supérieur à l’autre même si par extraordinaire un d’eux occupe le devant de la scène.

 

Donald, Caroline et moi, c’est le trio infernal, le triangle d’or en lutte dans l’espace de la pensée contre les formes inférieures. Ce que fait l’un de nous, les autres le font, sans nécessairement prendre conscience des forces à l’oeuvre. Nous agissons pour le bien de l’humanité, en vue d’étendre au cosmos la bonté polarisant les sommets de notre triangularité. Nous sommes des agents de la bienfaisance généralisée. Nous travaillons à un réglement d'ordre moral universel. On nous combattra, on nous pourchassera sans relâche mais nous finirons par vaincre, par faire rayonner le centre du cercle englobant nos parties.

 

Dans ses articles et prises de position, Caroline fustige les théocraties et milite pour la libération des femmes noires et arabes sous l’emprise de diktats religieux. Comme Donald, elle contribue à un monde libre, apaisé des énergies négatives. Je soutiens leur combat acharné contre le mal. Je compatis à leurs furies et indignations, à leur stratégie du choc, qui déstabilise jusque dans leur camp, car leurs actes sont motivés par un idéal de paix et d’entente entre les êtres de bonne volonté.

 

Je vaux Caroline et Caroline me vaut. Donald me vaut et je vaux Donald. Le monde est un porc et nous sommes ses oies blanches. Nous prendrons le Capitole de l’univers pour y planter notre drapeau étoilé. Et si, par malveillance, des esprits acariâtres déclarent que c’est la chimère de l’ère nouvelle, que jamais nous n’atteindrons ce lieu, nous les enverrons paître dans les champs magnétiques de l’enfer aimanté par notre désir de limailles infinies.

 

Pour le numéro spécial de Marinelle consacré aux deux ans du second mandat présidentiel de Donald, Caroline interviewera le président des Etats-Unis.

 

Lorsque ma conseillère spéciale, celle qui note tous mes messages à destination de Truth Social, m’a informé de l’invitation de Caroline, j’ai immédiatement répondu «yes, a big yes» et je l’ai invitée à la Maison Blanche: cinq nuits tous frais payés dans une suite du Trump International Hotel and Tower de New York. Je lui ferai visiter la Côte Est avant de l’accueillir dans le Bureau ovale où se sont pressés les plus grands dirigeants et les plus prestigieuses célébrités de la planète. Je déboucherai le meilleur champagne. Sur mon lecteur de vinyls, je déposerai l’aiguille sur la deuxième plage de Beggars Banquet et nous danserons jusqu’au vertige sur No expectations.

 

Puis, je mettrai le bras du tourne-disque sur le premier titre de la face A, Sympathy for the devil. Je me coucherai sur la table rectangulaire du Bureau et Caroline viendra siéger sur moi, coiffée d'une couronne découpée de sept cônes allongés dans du carton vert, en levant son verre de cristal pyramidal à la santé de l’Amérique une et impériale. Elle sera ma Miss Liberty, délivrant à l’embouchure du fleuve Hudson les visas des bons migrants, ceux qui veulent le bien de l’Amérique, maudissant les mauvais migrants, ceux qui veulent l’ombrer, la salir, contaminer son sang. Et je viendrai en elle, comme les vagues d’écume lèchent les plages californiennes, comme les ailes du pygargue à tête blanche occupent le ciel du Grand Canyon, dans le palais immaculé des Nouveaux Temps à venir, amen.

 

Pleased to meet you hope you guess my name oh yeah

But what's puzzling you is the nature of my game oh yeah

 

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

Sympathy for Donald
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