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Illustration titre de la revue Marginales n°314

varia

Rien d'anormal

La lumière bleutée pulse sur son front dont les plis se creusent. Ses doigts noueux pressent le métal froid.

— Je ne suis plus…

Sa voix se brise, les mots se dérobent.

— … reconnue.

Dans l’air saturé d’effluves de plastique et de café froid, un silence suit sa déclaration. Roulement bref de caoutchouc contre linoléum.

— Allons bon.

L’autre voix, granuleuse, provient d’une bouche dont le coin droit s’élève de manière imperceptible.

— Vous avez vérifié les filtres?

Des milliers de petits carrés rouges, verts, jaunes, scintillent et se mettent à danser autour d’elle. Ses mains se posent sur la surface lisse devant elle et quelques cheveux se dressent imperceptiblement sur sa tête.

— Les quoi?

Un cliquetis, comme un bouton de pression qu’on clipe et déclipe. Elle ignore si ça vient d’elle ou du dehors. Elle fait un pas. Son pied heurte un amas de câbles enchevêtrés. Elle respire un grand coup. Le cliquetis recommence. Elle voudrait que ce bruit cesse. Mais elle n’ose pas se boucher les oreilles.

Depuis combien de temps est-elle ici? Cinq minutes? Une heure? Deux jours? Le temps s’est épaissi. Il tourne au ralenti.

— Je suis désolé, Madame…

Ce n’est plus un demi-sourire, mais un rire franchement moqueur qui traverse le visage de l’homme à la casquette sombre.

— De notre côté, tout semble normal.

Échange de regards appuyés. Toussotements. Le front de la femme se plisse intensément.

— Vous ne comprenez pas! À chaque fois que j’essaie, ça me dit…

D’un geste, elle fouille dans sa poche pour sortir son téléphone. Elle ouvre l’application photo. Vide. Elle était pourtant certaine d’avoir pris une capture d’écran. Elle fait défiler. Rien. Juste l’écran blanc.

— Je suis censé voir quoi?

— Justement, je voulais vous montrer mais…

— Essayez de vous souvenir…

— Ça disait quelque chose comme… accès fermé ou bloqué.

Les doigts du jeune homme cavalent sur les touches du clavier. Une succession de fenêtres apparaissent à l’écran. Elle reconnaît son nom, son prénom, son numéro de téléphone et sa photo, mais tout semble légèrement décalé, comme si chaque pièce provenait d’un puzzle différent.

— Aucun problème de notre côté, nous allons classer le ticket.

De notre côté. Il ne cesse de répéter ça. De notre côté. Un collègue vêtu d’un sweater et d’un jean baggie lui ouvre la porte. Elle est sur le point de sortir quand il ajoute:

— Si ça se trouve, le système a créé des redondances pour éviter les pertes.

— Les pertes de quoi?

— Eh bien, de données… Enfin de vous, de votre profil. Mais comme on vous disait, nous, de notre c…

— Oui, j’ai compris, rien d’anormal.

Le long couloir est éclairé par des néons blafards. Une succession de portes vitrées reflètent à l’infini des silhouettes penchées sur leurs PC de bureau. Parfaitement synchronisés, leurs doigts cliquent, valident, compressent, suppriment, réinitialisent.

Sa poitrine est compressée. De l’air frais, vite. Plus que quelques mètres pour parvenir au tourniquet, puis à la cour. Elle accélère le pas.

Sa main saisit le badge qui pend autour de son cou et le passe devant le capteur. Bip. Une lumière clignote. Rouge. Elle recommence. Bip. Rouge. Des collègues passent en sens inverse, sans aucun problème. Occupés à discuter ou faisant mine de ne pas la voir. Le vigile s’approche. Il prend son badge à lui.

— Exceptionnellement… bougonne-t-il.

Légère pression sur le manche métallique qui cède dans un crissement. Enfin dehors. Jouxtant la cour, un jardin s’étale. Quelques buissons fleuris délimités par des poteaux en bois autour desquels s’agglutinent des bicyclettes. Elle pense à sa tortue, capable de rester des heures sans bouger, yeux ouverts. Elle ne se souvient plus si elle a rempli la coupelle d’eau jusqu’au trait.

— C’est vos cheveux…

Elle n’avait pas vu le grand blond, la cinquantaine, veste en velours côtelé qui la scrute avec attention. Comme surgi de nulle part.

— Vous les avez coupés, non?

Machinalement, elle touche sa longue tignasse.

— Euh… non.

Il hausse les épaules.

— Ça vous va bien en tout cas.

Elle le suit des yeux alors qu’il s’éloigne vers le portique qui mène au centre informatique, l’annexe, qu’elle vient de quitter. Bip. Lumière verte.

Elle prend la direction du bâtiment principal. De larges escaliers répartis à chaque coin du bâtiment mènent à des couloirs, A, B, C, D. S’arrête devant la salle de séminaire B312. Elle ouvre son ordinateur.

“Identifiant ou mot de passe incorrect”. Soupir exaspéré. Elle se lève brutalement, faisant crisser sa chaise qui menace de tomber en arrière. L’impression que sa main referme l’ordinateur, que l’autre rattrape la chaise.

Porte. Couloir. Long couloir. Elle prend l’escalier B. À travers la vitre, elle aperçoit une silhouette, même cheveux, même tailleur, qui emprunte l’escalier C. Porte boisée, carré de jardin, portique.

— Vraiment exceptionnellement, bougonne le vigile, les traits plus creux que ce matin. Il fait passer son badge. Lumière verte. Elle entre dans l’open-space. Les cliquetis s’interrompent.

— Et vous êtes?

Voix grave et posée. Ses épaules se voûtent.

— Mais enfin, je suis venue tout à l’heure…

L’homme à la casquette sombre consulte l’écran.

— Pas de log ce matin.

— Vous vous fichez de m…

Quelque chose vacille, la pièce, ou elle-même. Ses mains agrippent le bord du bureau. Sa voix se perd, se fracture, se transforme en un bourdonnement métallique. Ses traits glissent, se diluent, elle rétrécit. La pièce disparaît, puis le bâtiment, le quartier, la ville. Elle n’est plus qu’un point de lumière, balloté dans un vertige qui lui coupe le souffle. La sensation de chute se fait fusée, arrachée au sol, et le sol s’efface sous elle. Le continent s’éloigne, puis la planète entière. Une nuit d’encre, et en bas de l’écran, la barre d’outils avec les icônes.

De gauche à droite: une loupe, un entonnoir inversé, des rectangles empilés.

Une fenêtre s’ouvre:

“Doublons détectés. Supprimer définitivement?”

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Rien d'anormal
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