top of page
Logo Asmodée Edern
Illustration principale
Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Rafael

Je m’appelle Stephen

Je suis agriculteur de père en fils, depuis trois générations

J’habite dans le comté de Hill, Texas

Je n’aime pas les Blacks, les Mexicains, les Vénézuéliens

Tout ce qui n’est pas made USA

J’ai toujours voté républicain.

 

Ma femme m’a quitté pour aller vivre à Dallas

Elle m’a pris mon fils, la chair de ma chair

Elle voulait un pur sang

Je l’ai engrossée puis elle s’est barrée.

 

Ici, la vie n’est pas facile

Il faut travailler, mériter sa croute et sa bagnole

Les jeunes ne veulent plus suer

Ils veulent le fric qui afflue sans se baisser

Juste en se branlant et swipant.

 

J’ai pensé me suicider

Plusieurs fois

Un belle corde pendue à la poutre de la grange

Comme dans les tout bons westerns

Fini cette vie de galère et de poussière

Mais j’avais une bonne raison de rester dans ce monde…

 

La vie devait me faire rencontrer Rafaël.

 

Tout a commencé en 2021 sous la présidence de « Sleppy Joe ». J’avais une équipe qui bossait dur: Joe, Bobby et Mac Grant. Trois fils de fermier sans ferme qui rêvaient de posséder leur propre domaine et qui, en attendant le Graal, travaillaient avec moi, à Woodbury, dans ma ferme. Ils mettaient de l’argent de coté, n’avaient ni femme ni enfants. Ils avaient juste à financer leur petite gueule.

 

L’ambiance à la ferme était au beau fixe. Le blé et le maïs rentraient bien. Ma femme venait de me quitter, mais les gars étaient là. On bossait ensemble. C’était les toutes bonnes années.

J’avais engagé une cuisinière à plein temps pour la haute saison. Elle était mignonne. On baisait quelque fois. Le soir après son service, Margaret restait une heure de plus et on s’amusait ensemble. Elle était gentille et avait un appétit pour le sexe rural: un sexe rude et bestial. Je l’ai toujours respecté et la payais chaque semaine pour ses repas copieux.

 

Le beau fixe ne dure pas

On le sait tous ici

Sous le soleil, on appréhende le vent et le froid

Et sous le vent, on maudit le vent

Rien n’allait jamais.

 

Dans la ville de Hillsboro, je ne voyais pas beaucoup de sourire aux réunions mensuelles du comité des fermiers du comté de Hill. Tous des grandes gueules en colère. Je nous trouvais pathétiques de maudire la vie comme cela, mais c’était comme ça qu’on tenait, en maudissant l’État et les étrangers. Il y avait quand même de quoi: augmentation des taxes fédérales sur les céréales, contrôles de plus en plus sévères des labels bio et le manque de main-d’œuvre croissant dans tout l’État. Personne n’en avait rien à foutre de nos queues de paysans.

 

Un soir, Joe est venu me voir après une journée épuisante de moisson. Le blé était livré en temps et en heure. On pouvait être fiers de nous, mais la fatigue ne nous permettait pas de savourer l’instant.

— Stephen, faut que je te dise, j’ai une petite amie.

La mine grave, il m’annonçait sa liaison. J’attendais la suite.

— Je vais quitter la ferme pour aller vivre avec elle à Dallas.

J’ai rien dit. Je lui ai demandé de me rendre les affaires prêtées pour le travail et je lui ai tourné le dos. Je vivais ça comme une trahison. Je lui ai demandé de partir sur le champ. Le lendemain matin, je suis allé voir Mac Grant:

— Combien de temps?

Mac Grant m'a regardé, l’air interrogateur.

— Dans combien temps tu vas filer?

Il m'a dit que, dans deux mois, il serait prêt à acheter, mais il n’avait pas encore trouvé un domaine à son goût. Il comptait accélérer la recherche ce mois-ci.

 

Je savais à quoi m’attendre. On le sait tous ici. Le vent tourne et les belles années de travail en équipe seront bientôt derrière moi. Mac Grant avait une force surnaturelle et abattait le travail de deux personnes. Bobby, lui, était clairvoyant et anticipait toujours les tâches. On pouvait s’en sortir à trois, mais à deux, impossible.

Bobby m'a proposé de chercher un gars. Après une nuit de rumination, j'ai accepté sa proposition.

 

Trois semaines plus tard, Mac Grant m’annonçait qu’il avait trouvé un domaine pas très loin et que, si tout se mettait bien, il pourrait avoir les clés dans deux mois.

Le même jour, Bobby m’a dit qu’il avait trouvé un gars. Il pouvait venir aujourd’hui pour me rencontrer et visiter les lieux.

J’aurais pu me réjouir de la synchronicité des évènements mais, de manière générale, les changements ne me plaisaient pas. J’entrevoyais tout cela avec méfiance et lourdeur.

 

Le vent soufflait aujourd’hui et les blés se couchaient sans céder.

 

Il est arrivé à midi.

 

On était sur les champs en train de récolter les ballots de paille. Il a suivi les nuages de poussière et le bruit des machines. Dans la haute cabine du John Deere , je l’ai vu arriver à vélo. Cahin-caha dans les carrières, il a posé sa machine à deux roues et s’est avancé, un brin de paille dans la bouche.

Il n’était pas question que je m’arrête en plein travail. 


Une heure plus tard, je suis descendu de mon John Deere et me suis avancé vers le gars, couché dans les herbes hautes. En voyant que je m’approchais, il s'est levé, s'est retourné; et là, j'ai vu son teint. Un latino bien latino. Et lorsqu’il a ouvert sa putain de gueule de latino, son accent latino était à couper au couteau. Il s'est présenté: Rafael. Je lui ai demandé s'il avait déjà travaillé dans une ferme. Il m'a dit que c'était sa troisième en trois ans et qu’il n’avait pas peur de retrousser ses manches. Je l'ai remercié et lui ai dit qu’on l’appellerait sans tarder, que ce n’était pas un bon moment pour visiter la ferme. Il m’a regardé interloqué, puis a pris son vélo et est reparti dans l’autre sens. Sans attendre, j’ai appelé Bobby.

— C’est qui ce gars?

— Il m’a été conseillé par les Pitsburgs de Hillsboro. Il semble efficace, malléable et pas contraire.

— Je veux pas de latino dans ma ferme. Vas me chercher un gars du coin. Je veux un pur sang, Bobby!

Bobby a écarquillé les yeux.

— Ok, je vais voir…

 

Une semaine plus tard, on terminait une autre journée de moisson harassante. On s’est allumé un feu et on a bu des bières avec Bobby et Mac Grant. Margaret nous avait préparé des hotdogs. Sa présence amenait une belle légèreté dans le trio masculin. On a bien rigolé en évoquant les lapins qui fuyaient à chaque passage de moissonneuse batteuse. Ils détalaient et leurs courses semblaient folles et démesurées. C’était drôle. On se faisait des sketchs avec des personnages-lapins, en inventant leurs voix. On pleurait de rire. Mon Dieu que c’était bon. Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais ri comme cela. Je voulais que cela arrive plus souvent. Puis Bobby m’a dit qu’il ne trouvait pas de “pur sang”.

— Il n’y a personne. Tous les blancs que j’ai approchés m’ont presque ri au nez. Ils trouvaient tous le travail trop dur. Ils étaient ok d’essayer seulement si je doublais la paye.

Il y a eu un silence puis Mac Grant a pris la parole. Il s’est permis de donner un avis plus tranché vu qu’il nous quittait bientôt.

— Ce Rafael semble être un bon gars. Je l’ai déjà rencontré en ville. C’est le buddy de mon cousin. Il est calme et réfléchi. Et puis, si je peux me permettre, c’est plus la mode d’être raciste, chef! Nos pères qui voyaient les étrangers comme des criminels sont morts. C’est absurde!

— J’ai pas confiance. Je devrais repasser derrière.

— Sérieux?

J’ai stoppé net la conversation, j’ai dis au gars de nous laisser. J’avais envie de plonger dans le corps de Margaret. On a baisé près du feu. Elle était chaude et tendre comme un veau sortant du ventre de sa mère.

 

Le lendemain je suis sorti en ville. J’avais rendez-vous avec le maire pour parler des subsides de l’État sur les céréales. En tant que président du comité, c’est moi qui négociais avec les élus locaux. En m’avançant vers le City hall, je l’ai vu, assis sur un banc. Mon regard a croisé le sien, il m’a reconnu. J’avais l’impression qu’il m’en voulait. J’ai continué ma route et j’ai monté les escaliers du bâtiment.

Une demi-heure plus tard, après la réunion, il était encore là. Il me tournait le dos. Je me suis dirigé vers lui et j'ai lancé:

— Demain, huit heures devant la grange. Sois pas en retard!

Il a sursauté, je n’ai pas attendu sa réponse et je suis rentré dans ma Rover.


J'ai fait un détour chez les Pitsburgs de Hillsboro. Le père était sur le green devant sa maison. Il s’amusait au golf avec son petit fils. Son putter à la main.

Après quelques échanges banals, je lui ai demandé si Rafael était fiable. Douglas me l’a vendu ce garçon comme un fermier vendrait la  une bête de son cheptel.

— Tu peux y aller les yeux fermés, Stephen! 

Quand je suis rentré à la ferme ce soir là, j’étais rassuré, mais tout de même sur mes gardes. Je serais plus exigeant avec lui qu’avec tout autre gars. 

 

Le lendemain, huit heures tapantes, il était là. Je lui ai filé des gants et une salopette de travail. Puis je l’ai envoyé près de Mac Grant pour qu’il lui pose toutes les questions qu’il avait à poser et pour que Mac Grant lui explique le travail. Ils ont passé la journée à deux. Le soir, avant de partir, Rafaël est venu me voir pour me remercier et pour me demander quand il pouvait revenir.

— Demain, même heure. Je vais parler avec Mac Grant, file moi ton numéro si je change d’avis.

Et il est parti sur son vélo. J'ai rejoint Mac Grant qui balayait la grange.

— Alors?

— Impec! Il comprend vite et prend des initiatives. T’inquiète pas, Stephen, c’est le bon gars!


Le soir, Margaret est restée dormir à la ferme. Ça lui arrivait quelque fois, souvent à ma demande. Après avoir fait l’amour sur le lit dans la chambre, nous sommes restés sur le dos, allongé l’un à côté de l’autre. Je lui ai demandé si le travail de cuisinière à la ferme lui plaisait toujours autant. Elle m’a répondu avec enthousiasme. Puis elle a ajouté:

— Et ce nouveau gars? Comme ça se passe?

— C’était sa première journée, impossible à dire.

Elle est restée sans rien dire pendant un moment puis a continué:

— Moi je le trouve gentil et attentionné.

— Gentil? Gentil comme un faible de latino?

— Non, gentil comme un homme!

Je l’ai regardé, interloqué, ne comprenant pas comment ces deux mots allaient ensemble. Puis on s’est endormis.

 

Le matin du deuxième jour, il était là, à l’heure au rendez-vous. Je l’ai salué puis je l’ai envoyé vers Bobby qui s’occupait des machines et des quelques vaches qu’on avait sur le domaine.

J’avais acheté quatre génisses, il y a quelques années de cela, pour notre consommation personnelle. J’en vendais une de temps à autre quand j’avais un coup dur, comme un tracteur à remplacer ou une année de maigre récolte.

Il avait un don avec les bêtes; c’est Bobby qui m’a raconté. Quand il s’est approché de l’une d’entre elles, la génisse a posé sa tête sur sa poitrine et l’a remué comme pour demander des caresses. Bobby n'avait jamais vu ça.

Le soir, il est venu me remercier et m’a demandé quand il pouvait revenir.

— Demain, même heure, j’ai ton numéro si jamais.

— Si jamais quoi ? Il m’a demandé.

J’ai tourné les talons et l’ai laissé à son vélo.

 

Le troisième jour, c’était à mon tour de me le coller. Il avait appris avec Mac Grant comment gérer la ferme, avec Bobby les bêtes et les machines, aujourd’hui j’allais lui expliquer comment démarrer un tracteur et labourer un champ.

Il était au même endroit, son vélo posé à l’entrée, à attendre que quelqu’un sorte du corps de logis pour avoir ses instructions.

— Bonjour, Monsieur.

— Allez, on va sur les champs! Tu prends un tracteur.

Il m'a accompagné vers le hangar où sont rangés lesmachines.

— Tu as ton permis voiture?

— Oui.

Je l’ai installé sur un petit John Deere des années 90. Une machine avec peu d’électronique. Une mécanique fiable et bien huilée. Après de brèves explications, il a démarré la machine sans trop de problème et m'a suivi dans les carrières en direction du champ. Je l’observais dans mon rétroviseur. Il semblait n’avoir aucun problème à me suivre. À force de regarder en arrière, je n’ai pas vu ce putain de  trou creusé par la municipalité pour créer un nouveau bassin d’eau. Ma roue a glissé le long de la pente et la cabine a basculé, j’ai rien pu faire. Rafael, voyant le trou vers lequel je me dirigeais, avait klaxonné pour m’avertir, mais c’était trop tard. Le tracteur s’est étendu gentiment sur le flanc. J’étais couché dans la cabine, sans dommage, la porte coincée sur le sol. Rafael est venu ouvrir la fenêtre opposée et, avec l’aide d’une corde qui se trouvait dans son tracteur, m’a aidé à sortir. Puis,  il a positionné son tracteur à la perpendiculaire et, avec l’aide de cette même corde, a redressé le tracteur. Je n’avais plus qu’à sortir du trou en mettant les gaz.


Je n’ai pas voulu rentrer tout de suite. Il fallait labourer. Lorsque j’ai vu qu’il se débrouillait seul et qu’en à peine vingt minutes, il avait compris comment labourer un champ, je lui ai dit que je devais retourner à la ferme. J'avais besoin de me reposer, mais j'ai parlé de paperasse à régler. Je me sentais sous le choc de la chute.

 

Le soir, j’ai eu envie d’allumer un feu. Je lui ai proposé de se joindre à nous. On était cinq autour du feu. Il m’a dit qu’il avait terminé le labourage du champ et me remerciait pour l’invitation. J’ai raconté ma chute à Mac Grant, Bobby et Margaret. J’oscillais entre effroi et humour. 

— Si j'avais dû vous attendre, j'ai lancé à Mac Grant et Bobby, j'y serais encore, dans ce trou!

Et puis, Rafael a raconté son histoire, sa vie de cultivateur au Mexique, la violence des cartels, et  sa décision de changer de pays pour pouvoir vivre plus décemment,  en paix. On l’a écouté pendant près d’une heure. Il nous a fait voyager ce soir là.

Margaret est venue près de moi après le départ des gars.

— Il n’a pas choisi sa couleur de peau comme toi tu n’as pas choisi la tienne. Regarde le au-delà!

 

En mai 2022, Rafaël bossait avec nous depuis plus d’un an. Il était devenu un membre de la famille de la ferme de Woodbury, avec Margaret et Bobby. Mac Grant avait quitté la famille et gérait son domaine comme un chef, on se voyait souvent autour d’une bière et d’un feu.

Non seulement les belles années se prolongeaient, mais la douceur de vivre commençait à s’installer en moi. 

Je n’ai plus eu d’envie suicidaire.

Rafael m’a invité au Mexique pendant l’été. Il m’a montré comment les paysans travaillaient là-bas. C’était un beau voyage, pas très loin de chez moi.

L’année suivante, aux élections municipales, j’ai voté pour la première fois démocrate.

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

Rafael
Rencontrez les contributeurs

Contribuez au prochain numéro de Marginales

Pour envoyer vos contributions, vous devrez d'abord devenir membre du site.
Une fois connecté, vous trouverez les instructions détaillées et le formulaire en ligne sur la page dédiée. 

Découvrez l'appel pour le prochain numéro
bottom of page