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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Que viennent les Valkyries

Que viennent les Valkyries pour m’emporter vers l’au-delà. N’ai-je pas combattu avec honneur, l’arme au poing, la fougue au cœur et l’ardeur dans ma voix? Néanmoins, maintenant, je n’entends que le silence de leurs chants célestes, que l’abandon de leurs encouragements, et leurs promesses ne sont plus que des mensonges. Je dois m’y résoudre, ce n’est pas la fin de mon existence. Je dois, une fois de plus, survivre et admirer le jour qui commence à poindre à cet horizon si vaste et si lointain. Je laisse ses rayons me réchauffer l’esprit. Encore, il me faut porter sur mes épaules ce fardeau qui plie mon échine, qui rompt mes os, qui meurtrit mes muscles et qui assiège ma raison.


Et toi, noble et fidèle monture, as-tu la force pour avancer un jour de plus sur ce chemin au destin incertain, aux méandres insoupçonnés et aux improbables conséquences? Que cache le versant de cette colline, cette sombre forêt luxuriante ou cet infâme marais nauséabond? Le voyage forge le caractère, forme l’esprit et force à réviser nos croyances. Il est autant une découverte du monde extérieur qu’une exploration de l’univers intérieur. Pourtant, je sais que ce sentier que foulent les sabots de mon cheval me mène vers une contrée que je veux éviter de traverser. Cependant, c’est le fol espoir de rejoindre ces terres aux arpents plus verts qui maintient ma volonté précaire.


Hélas, le périple se poursuit sans relâche. J’ai troqué ma monture pour un voilier. Mon drakkar avance en fendant ces flots aux crêtes blanchies d’écume. J’évolue aveuglément sur ces mers agitées, aux horizons cachés par l’épais brouillard des fausses certitudes. J’entends les chants des sirènes, leurs mélodieuses litanies sont mes uniques balises pour me guider. Pourtant, je sais très bien qu’elles sont des vessies plutôt que des lanternes. Je suis bien conscient du faux et fol espoir que ces voix me confèrent. Et malgré tout, je persiste puisqu’il n’y a rien de tangible. Tout n’est que mensonges et parodies, rien n’est assez concret pour s’y appuyer et bâtir de solides fondations. Comme ce vent qui gonfle ma voile par rafale, leurs souffles me surprennent, leurs risées de face m’accablent et je dois louvoyer sans phare pour éviter les récifs.


Et c’est pourquoi j’écoute les hululements de ces fantômes malgré leurs voiles diaphanes. Là se trouve ma raison, c’est dans cette direction déconcertante que je maintiens le cap. C’est devant moi que je pointe mon épée tout en étant conscient qu’indubitablement il s’agit d’une erreur. Je doute que Lief Erikson ait été ainsi accablé et dépourvu avant de toucher terre lors de son périple sur l’océan. Quels espoirs et quelles pensées l’habitaient alors qu’il voyageait sur les eaux agitées de son exil? Jadis, en ces temps lointains, ces harpies de uns et de zéros le tourmentaient-il comme elles m’assaillent continuellement en nos temps contemporains? Était-il accro aux réseaux sociaux, à leurs insipides influenceurs et moult désinformations? Tout en se précipitant vers l’avant, était-il conscient des probabilités qu’il soit guidé par de fausses intentions? Malgré tout, il a poursuivi sa quête à la recherche de son rêve.


Mais puis-je comme lui découvrir les rivages d’un nouveau continent ou, à tout le moins, poser mes pieds sur la plage d’une île? Les déroulements infinis de fils de mon écran tactile me gardent bien ancré dans l’inaction afin qu’on me bombarde de publicités. Et tant que leur modèle d’affaires sera monétaire avant d’être humanitaire, leurs algorithmes et intelligences artificielles se battront par l’entremise des robots conversationnels et je vivrai par procuration mes rêves numériques.


Soudainement, je plonge dans ces eaux tumultueuses et je nage vers les fonds. Je traverse le miroir et j’observe avec attention le modus operandi de ces machines complexes et sophistiquées. Je réalise que leur modèle d’affaires repose sur des bases aux sables mouvants. Tout comme moi, ils progressent vers l’avant tant que leurs mensonges tiennent la route. Basée sur la variable pécuniaire, leur équation de réussite pour les réseaux sociaux pourrait les entraîner dans un vortex infernal. Verrait-on une réduction de la désinformation, du ragebait et du robot slop en interdisant de monnayer la lecture et le partage des fils de discussions? Les données recueillies auprès des utilisateurs et consommateurs sont-elles compromises lorsqu’elles sont modifiées par toutes ces mauvaises tractations afin de s’enrichir? Mais mes poumons réclament leur dû en oxygène et je remonte à la surface. Retournant à bord de mon drakkar précaire, je m’interroge. Qui suis-je, moi, pauvre marin perdu sur cet océan, à contester le fonctionnement de ces univers virtuels et incontrôlables? Je préfère poursuivre sans raison dans ce brouillard.


Cependant, je reste accablé et je me questionne. La popularité mondiale de la mode MAGA ne serait-elle pas une résultante des sujets clivants et des effets polarisants amplifiés par la lentille de la monétisation des clics et de l’acquisition des données personnelles par les GAFA? Ces mastodontes de l’industrie numérique n’exploitent-ils pas le manque de discernement et de jugement de la grande majorité de la population? Même les élites sont subjuguées et séduites par ces charmeurs de serpents. N’assistons-nous pas à une forme la plus pure du capitalisme en monnayant le mensonge, la désinformation et l’abrutissement? Y a-t-il trop d’attention misée sur ces influenceurs des réseaux sociaux, des ambassadeurs trop souvent à la solde des GAFA et des conglomérats?


Ces derniers ne traitent-ils pas les gens comme une ressource naturelle à exploiter comme le bétail, les grains et les minéraux? Leurs écrans de fumée et leurs amusements ne sont-ils pas le pain et les jeux de l’Empire romain afin de nous assujettir sous leur pouvoir de plus en plus dictatorial et hégémonique? Les catastrophes des changements climatiques seront peut-être le catalyseur ou l’électrochoc de remise à zéro lorsque nous perdrons toute connectivité numérique et que chaque humain se retrouvera seul devant son écran éteint à contempler le reflet de son vrai visage. Cependant, cette révolution ne se réalisera que lorsque le nombre du point de bascule sera atteint. Sera-t-il alors trop tard? Nous devons nous sevrer de ce besoin virtuel créé de toutes pièces par le numérique et qui semble se ranger au-dessus des victuailles de survie. Nos esprits peuvent-ils se libérer de ces denrées d’hydromel dématérialisé alors que nos métabolismes sont aux prises avec cette dépendance aux opioïdes numériques?


Toutes ces questions me lacèrent l’esprit comme plusieurs dagues qui me meurtrissent et mon sang s’écoule à grands flots. Il disparaît, absorbé par les sables mouvants de la plage sur lequel j’ai posé le pied. Mais c’est la fin du voyage, mon temps est venu et je me suis bien combattu contre cet ennemi. Ce monstre est comme une hydre dont les têtes repoussent en double et ses morsures empoisonnées ont eu raison de moi. Oui, que viennent les Valkyries, puisque c’est sur cette île insaisissable que se termine ma vie, aussi virtuelle que physique. J’entends leurs chants, j’en conclus que j’ai mené ma bataille avec bravoure et honneur. Emportez-moi au Valhalla, pour que je puisse enfin quitter ce monde immatériel et immoral.

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