
I am signaling you through the flames.
The North Pole is not where it used to be.
Manifest Destiny is no longer manifest.
Lawrence Ferlinghetti, Poetry as an Insurgent Art, 2007
À la mémoire de Robert Kramer et de Peter Watkins.
Nous étions partis de New York pour tourner le remake d’une séquence de Zabriskie Point, le film d’Antonioni, dans le désert des Mojaves. L’idée était de se lancer ensuite le long de la Route 101, qui relie le sud de L.A. à la frontière canadienne, la Pacific Highway. Les rumeurs évoquaient des communautés anarchistes, artistes, égrenées le long de la route comme un collier de perles. Chloé, notre réalisatrice m’avait chargé de filmer le projet en cours de réalisation; s’il n’y avait pas de film à l’arrivée, il y aurait au moins le projet d’un film. L’important était de témoigner de ce qui se passait dans les marges de la route 101, de la réalité d’un autre monde possible dans les bords du système.
À l’heure où je rédige ces notes, notre destination, la communauté d’Isola dans les forêts de l’Oregon, semble plus que jamais inaccessible. Mais j’anticipe, commençons par l’origine, car les ennuis ont débuté dès le tournage de la première séquence du film.
On arrive tranquillement “dans la vallée de l’ombre de la mort”.
“Vous voulez tourner un remake de ce film, là-bas?” Chloé a eu du mal à recruter une équipe, elle expliquait le projet, qu’il était important de commencer par montrer un lieu d’enfermement, ou de tenter de le montrer, qu’il était tout aussi important de montrer ensuite que l’espoir était possible; mais la plupart de ceux à qui elle s’adressait balayaient l’idée, c’était trop dangereux. “Refaire Antonioni, vous êtes cinglée! Qui va croire un truc pareil? Vous allez vous faire tuer, non pas une fois, mais plusieurs fois!”
Zabriskie Point, qui allait croire à ce projet, ici, maintenant? Nous. Nous étions là pourtant, à l’entrée de la zone interdite, le van avec l’équipe technique, Skin, Sven et Kim; la jeep avec Chloé, et moi dans le rôle de “Prof”. Le rêve hippie du film de 1970 avait tourné depuis longtemps au cauchemar, tout le monde savait qu’un camp d’internement et de punition avait été installé dans les collines colorées où les couples de hippies de Zabriskie Point faisaient l’amour sur la musique de Pink Floyd. À la place de cette utopie un peu niaise, le régime avait décidé d’y parquer quelques-uns de ses indésirables. Le choix laissé aux détenus, qui souvent débarquaient en couple, homos pour la plupart, était de mourir rapidement de la chaleur et de la soif, en trois jours, dans une espèce de course-poursuite aux règles truquées, ou, plus simplement, de mourir un peu moins vite, au travail forcé dans les carrières. Chloé avait obtenu, à prix d’or, quelques autorisations de tournage, “grâce à notre sponsor” disait-elle, un mystérieux producteur qui dirigeait depuis New York la firme “13”, notre ange gardien. Les gardiens du parc “d’amusement” pour leur part ne voulaient pas jouer le rôle de protecteur; ils nous avaient déjà arrêtés à cinquante miles des collines et ne voulaient rien savoir du remake d’un film dont ils n’avaient aucune idée, fut-il promu comme une “ode à la liberté”. Chloé a palabré avec un grand type squelettique, stetson noir vissé sur le crâne. Skin a commencé à tourner en cachette, puis elle est sortie faire un panoramique. “Squelette” l’a remarquée et a dégainé une arme de poing, mais Skin continuait de filmer, pivotant dans sa direction.
Nous avons eu de la chance de pouvoir repartir avec tout l’équipement, après une sérieuse engueulade, vers le sud de L.A., à quatre heures de route de l’enfer de la vallée de la mort, qui méritait bien son nom. C’était mieux que rien.
Je filme Chloé pendant le trajet du retour à l’arrière du van. En l’absence de reportage sur le camp, elle va faire un montage alterné, entre les footages de Zabriskie Point et de Punishment Park, pour provoquer une prise de conscience par le choc des images dit-elle. Je réponds que cela me parait un peu faible, qu’elle prend les gens pour des cons, qu’il faut en informer la production. Chloé semble s’en foutre. Elle regarde déjà ailleurs, je capture le reflet de son visage de métisse chinoise sur la vitre pendant que les tours de L.A. se dessinent au loin. On discute des options avec le reste de l’équipe pendant une pause autour d’un feu de camp improvisé dans une poubelle. Kim y a mis des brochettes au saté; pendant qu’elles cuisent, chacun est fourré dans son portable à la recherche des infos. “Il se passe des trucs” lâche Skin, les autres grommellent. Pour ma part, j’ai décidé depuis longtemps de faire l’impasse sur les infos, si mal nommées. Que veux-tu apprendre de vraiment neuf dans un flux continu de merde?
On va réaliser un film sur la vieille route 101. Voilà le véritable projet. On va raconter ce qui s’y passe, de jour en jour. Il n’y aura le plus souvent rien à voir, rien à dire. Chloé nous observe autour du brasero. Sven demande comment on va faire pour rencontrer les “communautés” qui nous intéressent. Elles se sont rendues invisibles. Chloé reprend sa litanie: il y aura des jours vides, des jours de rien du tout. Et des jours où nous regretterons d’être là. Mais c’est pour cela qu’on fait le film, pour donner une image, un corps, une parole peut-être, aux invisibles. Trois paires d’yeux la regardent attentivement, sauf Kim, son ado, qui regarde ses pieds. Des jours qui raconteront peut-être quelque chose, et nous serons là lorsque ces choses arriveront, ces jours-là finiront bien par arriver, et nous serons présents. Ce sera notre film avec les gens sur la route, avec des plans tirés à la sauvette, avec des séquences mieux préparées si c’est possible, mais personne ne peut dire comment ça se passera. Un documentaire, c’est comme une chasse, il faut attendre, longtemps, et puis capturer le sujet, lui faire violence. Point positif, il y a du budget, on pourra loger dans des hôtels de standing, de temps en temps, se refaire une santé, profiter, remercier Dieu, dans la langue de votre choix, de ne pas être envoyés dans une poche de guerre. Je l’interromps en évoquant la firme de production “13”; que vont-ils penser du ratage de Zabriskie Point? Le sponsor a-t-il posé des exigences, obtenu quelque chose en retour? On n’en saura pas plus. Je hoche la tête.
Tu seras “Prof” sur le terrain, me dit-elle. On dira dans le film que tu reviens du sud où tu es parti pendant deux ans, mais c’était trop dangereux, ça ne te convenait plus, tu es rentré chez toi, et tu nous as demandé de partir avec toi le long de la route, pour rejoindre ton utopie, tout au nord du trail près de la frontière canadienne. Je m’en veux d’avoir imaginé cette fiction de la communauté d’Isola, en un autre lieu, un autre temps. Elle se tourne vers Skin, notre opératrice image baroudeuse, une chicano aux bras tatoués, cheveux très courts qui tire tout le temps la gueule. Rien à ajouter? Skin tient une canette de bière en main, fixe les flammèches du brasero. Aucun d’entre nous n’a rien à ajouter. On va passer la nuit dans un motel près de la jonction de la route 101 avec l’I-5 et l’I-10 dans le sud de L.A. Le reste de la nuit s’étire à discuter technique, logistique, à lire des cartes routières, boire, raconter des vannes. Au petit matin, Chloé prend le volant du van et nous dépose pour la photo de groupe, au début du premier mile de la route 101, la Pacific Highway. Je filme la scène. L’air est troublé par le trafic très dense et par la chaleur, tout baigne dans une couleur jaunâtre, on respire un peu de poussière sous nos masques. On a passé le reste de la journée à faire du repérage dans les interstices du gigantesque nœud routier, à la recherche de murs peints et de bons sujets.
Paseo de Cahuenga, nuit. Une lampe éclaire Prof devant un mur peint
Un cheval et une mule furent tués lors de la seconde bataille de la Passe de Cahuenga en 1845. Tu les vois ici, très discrets dans le coin inférieur droit de ce mural. La mule portait l’enfant Jésus. L’artiste a amplifié le sujet, s’est inspiré de l’épopée révolutionnaire d’un Diego Rivera dopé aux amphétamines. Des foules d’hommes et d’animaux convergent depuis les bords supérieurs du tableau vers le centre en forme de cœur, d’où des sillons sanglants dégoulinent vers le bas.
Un dealer s’est approché de nous, est entré dans le champ de la caméra. Non, merci, nous n’avons besoin de rien. Chloé ne disait rien, alors Skin continuait de tourner, Svetlana tenait la perche, Kim la suivait, écouteurs sur la tête, manipulant les réglages de l’enregistreur des sons. Nous avions un sujet. Comment ça se passe ici, tu connais l’artiste qui a peint ce mur? Le jeune homme qui proposait du Crystal me regarda d’un drôle d’air. C’est fini, tous les artistes de la Passe de Cahuenga ont été raflés l’autre jour par les hommes du ICE. La responsable du projet s’est interposée, une blanche d’Orange County, ils lui ont mis une balle dans la tête. Ils ont dit sur la vidéo qu’ils reviendraient avec un bulldozer raser les murs peints du quartier. Ces gens du ICE n’ont pas un sens esthétique très développé, je crois. Ils disaient que c’était de l’art dégénéré, qu’il fallait que ça disparaisse. C’est bizarre, parce que nous, ma bande, on ne se cachait pas, mais ils nous ont laissés faire notre business. D’ailleurs, certains d’entre eux sont des clients à nous. Ils n’en voulaient qu’aux artistes.
Beverly Hills, jour. Les Thompson, une famille aisée
Le sponsor du projet a exigé de Chloé qu’elle tourne une scène écrite par la femme, Wendy. Je suis cette femme, sortie d’un magazine de mode, comme son ombre, ou plutôt comme son chien.
La Pontiac blanche s’arrête devant la grande pelouse impeccablement taillée des Thompson. La femme blonde avance lentement sur l’allée de gravier. Elle entend les voix de Scottie et de Catherine à l’arrière de la maison. Elle se tourne vers moi: c’est mon fils, il joue avec Catherine. Ma sœur a des problèmes d’argent depuis que son mari l’a quittée; elle vit avec nous dans notre grande maison. Wendy hésite un instant à ouvrir la porte d’entrée principale. Autant les rejoindre directement et leur faire la surprise. Elle emprunte l’étroit chemin de terre qui contourne la maison. Elle note que le jardinier a laissé traîner la brouette; elle lui en fera la remarque après le week-end, la brouette est pleine d’herbe fauchée. Je lui ai déjà dit de ne pas laisser traîner les choses, c’est un vieux monsieur, on le garde par habitude. Sa sœur Catherine est assise sur le relax devant la piscine. Les lattes en bois brillent au soleil. Elle lui fait un petit signe de la main en interrompant sa lecture. Scottie est très concentré avec un petit bateau qu’il guide à la ficelle sur l’eau. Des rides légères glissent vers le rebord de la piscine. Wendy rentre un instant me servir quelque chose. Veux-tu boire un verre? demande-t-elle à Catherine. Elle fait non de la tête et replonge dans sa lecture. Et vous Prof? Je ne dis pas non. Wendy rentre dans la maison par la grande baie vitrée, qu’elle referme derrière elle. Dans le vaste salon l’appareil de télévision est allumé, le son a été coupé. Wendy ne voit pas Jim, son mari, marcher dans le jardin. En temps normal, Jim rentre plus tard de son travail. Elle ne le voit pas errer dans le jardin, passer et repasser le long de la pelouse. Chloé dit “coupez!”. Elle fait signe à Skin de suivre Jim pendant quelques minutes. J’en profite pour faire le tour du salon. Il y a des reproductions de tableaux de Hopper et des photos des ruines de Detroit. C’est quelque chose qu’on ne verra pas dans le film. Chloé revient dans le salon, on reprend sur le plan suivant.
Wendy a soif, elle aimerait boire quelque chose de fort. Elle nous sert une longue rasade de bourbon. La télévision capte son attention. Wendy a insisté sur le travail du son, et sur les plages de silence à ménager, lors de la préparation du tournage de cette séquence. Chloé lui a dit qu’elle pouvait rejoindre notre petite équipe et poursuivre avec nous l’objet insaisissable du film le long de la Route 101. “Es-tu tentée par l’Aventure, veux-tu vivre autre chose, une expérience unique?” Wendy a souri, l’air moqueur, nous a rapporté Chloé.
Il se passe quelque chose à la télévision. C’est une scène dans une grande ville, il y a beaucoup de monde, des gens alignés des deux côtés de la rue, ils tiennent des drapeaux en main. On voit une procession de grosses voitures noires blindées qui circulent très lentement. La caméra se rapproche d’une voiture où l’on devine peut-être derrière la vitre teintée une main qui salue. Le pare-brise accroche des reflets d’une lumière dure et coupante, comme une lame. Je commente en voix off: ce n’est pas une image qui traverse la tête de Wendy, car Wendy n’a aucune imagination. Wendy absorbe les pensées des autres jusqu’à ce que la tête lui explose lentement, en dedans. C’est pour cela qu’elle boit. Toujours quelque chose de fort chaque jour après son travail à la galerie d’art. Elle se tourne vers moi: Prof, je voudrais déposer la tête sur un coussin ou sur votre épaule, vous pourriez me rejoindre dans le divan. Elle se tourne vers la caméra. Regarde Chloé qui l’observe. La caméra pivote. De loin, dans le jardin, Jim fait toujours les cent pas. Lui aussi, il a quelque chose à dire, mais il ne sait pas comment annoncer la nouvelle à Wendy. Scottie a perdu son bateau. Il appelle sa tante qui se met à quatre pattes avec lui au bord de la piscine.
Wendy regarde la télévision, l’image est brouillée. On y voyait un cortège de voitures l’instant d’avant. Puis l’image redevient nette. Chloé fait signe à Skin de zoomer. Il y a un cratère avec des flammes et beaucoup de fumée. Plusieurs voitures du cortège sont renversées ou en feu. Quelque chose d’ensanglanté occupe tout l’écran, se met à hurler, mais nous n’entendons rien. Dans le jardin, son fils se met à pleurer, Catherine lui raconte quelque chose qu’elle n’entend pas. Jim fait les cent pas dans le jardin. Wendy ouvre la baie vitrée et croise le regard de son mari.
— Je crois qu’on vient d’assassiner le Président, dit-elle.
Les autres la regardent et ne comprennent pas.
“Coupez!”. C’était parfait conclut Chloé.
Route 101 près des montagnes de Santa Monico, jour. Prof et Wendy dans une Chrysler DeSoto rouge de 1958 à l’arrêt. Vue de l’océan Pacifique.
Prof et Wendy écoutent un texte récité par Chloé en voix off: fragments de la thèse de Walter Benjamin sur L’Ange de l’Histoire.
“… Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel…”
Le plan fixe montre ensuite le couple en train de s’embrasser. Chloé met du temps avant de prononcer “Coupez!”
Je n’aime pas cette séquence, ce cliché pour écoles de cinéma. Chloé s’est laissé ensorceler par Wendy, réminiscence de Madeleine et des blondes mythiques d’Hollywood. Cela fait partie de la Route 101 explique-t-elle, c’est ce qui nous arrive, l’amour est du voyage. J’ai beau lui dire que nous devons témoigner pour les exclus, les laissés-pour-compte, les damnés de la terre, rien n’y fait. Elle tient à une scène de baiser, iconique, kitsch. Wendy a déniché la voiture du Scottie de Vertigo chez un collectionneur de L.A. Car de tout ce chaos, dit-elle, ce qui restera à la fin, c’est un peu de lumière sur de la pellicule. Les autres ne sont pas convaincus. Skin et Sven se contentent de tirer sur un joint, Kim s’est retiré dans le van pour visionner quelques rushes.
Je commence à me dire que rien n’a été laissé au hasard, le producteur de “13” a des entrées très haut placées, comment interpréter le timing parfait de l’attentat du Président avec notre séquence tirée d’une carte postale? Je ne suis pas le personnage principal du film, je prends des notes et m’occupe du making-off, parfois je donne la réplique à des gens, je bavarde avec Chloé, tout est enregistré. Et là, je suis assis à côté d’une blonde dans la voiture d’un autre film, cette “Wendy”, qui s’est immiscée dans notre groupe. Je n’ai toujours rien vu des “communautés écotopiques” que Chloé nous a vendues avec le projet de film. Wendy m’interroge sur mon voyage dans le Deep South, qu’est-ce que je faisais là-bas? C’est un peu la guerre civile non, dans ces États arriérés? Je joue mon rôle de “Prof”, Chloé fait signe à l’équipe de tourner. Oui j’étais prof d’histoire, sur la Guerre Civile justement, enfin la première, ce sera aux historiens du futur de juger de la situation présente. Mais quelque chose me poursuivait, une ombre à longue portée venue depuis le début du vingtième siècle, alors je suis parti pour l’Europe, mais ça n’allait pas mieux là-bas. J’ai raconté ces événements dans un autre film, Erreur 404, Chloé en avait vu la projection au festival du film indépendant de Sedona, elle m’a demandé de la rejoindre sur Route 101/Pacific Highway. Mais ton rôle à toi, “Wendy”, ou quel que soit ton véritable nom, quel est-il au juste?
— Ma spécialité, c’est le montage, je m’en occuperai avec Chloé. Et je tâte un peu du script, pas trop, je n’ai pas de talent. Là, je joue un rôle, j’aime ça.
— J’ai le sentiment d’être manipulé depuis le début. Tout est faux. Zabriskie Point, les murs peints de LA., et maintenant Vertigo. Qui est ce producteur qui nous balade comme des marionnettes dans un film dont on n’a pas idée?
Je me retourne vers Wendy, l’embrasse à nouveau. C’est toujours ça de pris. Chloé n’a rien vu.
Oregon trail
Chloé filme les insectes, les poissons, les oiseaux, les mammifères des lacs et des forêts de l’Oregon. Au ras du sol, dans la jungle des furies miniatures, elle voit des villages, des processions portant cadeaux, pirogues, ballots; au plus près de la peau des arbres, une écorce de plaine brulée avec des trous d’homme rétrécis, elle voit des cités troglodytes qui se chamaillent à coups de fleurs rouges; dans les rigoles et les flaques laissées par la pluie, elle observe les convois de paquebots feuillus qui emportent dans leurs flancs les invisibles en quête d’un passage vers le pôle et les palais de cristal; des perles fragiles qui se mêlent aux larmes de millions d’œufs de têtards retombent en nappes lentes vers le fond des rivières. Parfois, une ferme abandonnée émerge des broussailles. Certaines sont incendiées. Nous avons trouvé les communautés des vivants et des morts, tous les mondes sans les hommes. Sans les hommes. The World Without Us.
Insurgent! jour. Nous insérons une séquence des actualités envoyée par le studio “13”. Une patrouille de soldats US dans les ruines de Montréal. Voix-off de Prof par-dessus les bruits des combats et les cris des agonisants.
“Booby Trap signalé sur la rue Clark, près de Mile-End! Appels aux patrouilles du secteur Plateau. Je répète. Je rép…”
Le marine que vous venez d’entendre a fait un AVC. Il n’avait pas obturé son masque à particules fines, quelques effluves d’un neurotoxique puissant s’y sont infiltrés. Probablement les résidus d’un de nos propres bombardements au gaz. Le lieutenant l’avait prévenu, le matin de cette patrouille, pendant que chaque combattant harnachait ses trente kilos de barda sur une combinaison en kevlar. Il lui avait dit: “tu es trop pressé, fais gaffe à ton filtre!” Le marine, qui tenait le rôle du radio dans la patrouille, a fait un doigt d’honneur face caméra en montant dans le premier Humvee. Gros bruits de moteurs. Fumées noires des gaz d’échappement. La squad au complet était au stand-up, roulement des équipes oblige. Le lieutenant gère le tableau des entrées/sorties, à rotations de plus en plus rapides. Au complet la squad, oui, elle a été en effectif complet pendant une heure. Cela explique le roulement des équipes. Fox News ne montre pas les body bags des gars qu’on ramène au pays, plus ou moins en morceaux; à cette allure, le prochain Président pourra inaugurer un Mur du Canada deux fois plus long que le Mémorial du Vietnam, en dix fois moins de temps. Cette patrouille que nous suivons est tombée sur un IED qui a bloqué le véhicule de tête. Qu’il a fallu contourner. Un IED, c’est l’arme du pauvre, un improvised explosive device dissimulé le long des routes. Munition low-cost. Recyclage de nos débris high-tech. C’est alors que les limaces leur sont tombées dessus, ou plutôt devrais-je dire leur ont bouffé le plancher, c’est le ventre mou des véhicules blindés. Saloperies de mines-limaces. Faut avoir le cerveau malade pour concevoir des armes aussi vicieuses qui rampent sur le bitume, se collent au métal et font de jolis trous par lesquels le phosphore pénètre dans l’habitacle. D’un coup, ils ont perdu la moitié de l’équipe. Hurlements, têtes en feu. C’est leur quotidien depuis quatre semaines. Encore deux semaines à tenir avant la permission et rentrer chez eux: fermiers de Caroline du Sud, ouvriers de L.A., mineurs des Appalaches… un sur dix, ou un sur six au mieux rentrera au pays, chez lui… dans ce qui restera de chez lui.
Entre les mines rampantes ou flottantes, les insectoïdes au curare et les aérosols, nos garçons et nos filles n’en mènent pas large pour maintenir l’ordre au 51e État, en particulier dans sa “Belle Province” où les Quecks sortent de leurs trous pour les taguer avec des limaces, comme ici à Montréal. Fin de la séquence.
“Oui, c’est pas mal” dit Chloé, faudrait qu’on mixe ces images et tes commentaires avec des archives. Hier et aujourd’hui: le progrès.
Hôtel Elliott, Astoria, Oregon, jour. Prof fait des prises du lobby
Nous sommes coincés depuis une semaine dans un hôtel d’Astoria, petite cité balnéaire à la jonction de la route 101 et de l’US 30, à mi-chemin entre Portland et Seattle. L’insurrection est générale dans les États du Pacifique, les routes peu sûres.
Chacun boude dans son coin. Chloé, en pleine dépression, s’est enfermée dans sa chambre. Un hélicoptère de la Garde Nationale est venu récupérer “Wendy”, ou dieu sait qui, soi-disant pour la ramener dans sa banlieue chic de L.A. Kim parle de s’enrôler dans les forces antifascistes qui recrutent sur la plage. Sven et Skin tuent le temps à regarder des séries. Les bons “sujets” ne manquent pas dans un pays en ébullition, mais cela n’intéresse plus personne dans l’équipe. Nous n’avons rencontré aucune de ces communautés autogérées de la côte ouest. Était-ce un mythe, un conte pour enfants à verser au catalogue des rendez-vous manqués de l’histoire? Pourtant, je continue à croire en l’existence d’Isola. Dans les rares moments où j’arrive encore à parler à Chloé, elle me dit que nous n’avons pas bien cherché, qu’ils sont invisibles, ils se cachent, mais “ils” existent. “Qui?” ai-je fini par demander, exaspéré. Elle ne répond pas. Je la filme, allongée sur son Queen-size Deluxe, les yeux dans le vague. Elle est dans sa bulle, et moi dans la mienne, ça ne fait pas une force capable de nous entraîner plus loin, pour l’instant.
Les jours s’écoulent, le film est à l’arrêt. C’est l’attente. Pourtant, la carte de crédit de Chloé est toujours alimentée. Il y a quelque part un gardien qui ne perd pas l’espoir. C’est peut-être juste une pause un peu longue.
Révolution en marche/Utopie pastorale. Jour/Nuit. Forever
La circulation a repris lentement, les événements ont l’air de se tasser dans notre coin. On ne sait pas trop ce qui se passe sur la côte est, internet est coupé. Chacun d’entre nous se remet à parler aux autres. Isola nous attend-elle, malgré tout, au bout de la route 101? Cette séquence n’a pas encore été tournée. Elle ne le sera peut-être jamais. “J’ai rêvé que j’étais morte, dira Chloé, j’avais été assassinée par un escadron de la mort. Je suis étonnée, plus rien ne devrait nous forcer d’aller de l’avant; pourtant, quelque chose en nous insiste pour le faire, comme un point de côté ou un mal de dos persistant.” On a fait une petite cérémonie pour le départ de Kim. Il va rejoindre un groupe de partisans dans le Montana, nous explique sa mère, ils vont harceler les bandes armées du ICE en retraite, leur mener la vie dure, les tuer jusqu’au dernier. Je suis fier de lui. Ce qui reste de l’équipe se remet en route le lendemain, nous ne sommes plus très loin du terminus de la Route 101/Pacific Highway. La meilleure séquence est pour la fin, j’en suis certain, nous en sommes tous certains, c’est ce que nous voulons, oui, c’est ce que nous voulons.



