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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Le ciel est plus bleau ailleurs

1

Ce café est trop sucré, comme souvent. Chaque matin est une nouvelle opportunité de bêtement faire tomber une montagne de poudre directement du sucrier dans ma tasse, au lieu de me servir d’une cuillère. Encore raté. J’ai beau touiller, le sombre liquide continue de refroidir et ne change pas de goût. L’océan est particulièrement calme aujourd’hui. Je remarque que la balustrade a besoin d’un coup de pinceau. Fichue peinture qui ne résiste pas à l’eau salée. Un familier “Andy, honey!” me tire de ma torpeur, lorsque mon épouse me rejoint sur la terrasse et m’embrasse furtivement sur le front.

– Tu vas passer la journée dans ton hamac ou tu as prévu d’aller pêcher ?

– Je prends un jour off.

– Ça tombe mal, nos estomacs ne sont pas en vacances.

– J’irai demander à Jay deux tranches de thon, il comprendra.

– Il comprendra que c’est l’anniversaire du décès de ta chère mère, et que tu n’as pas envie d’autre chose que de ruminer tout seul dans ton coin, c’est ça?

– Exactement. Ce que toi, tu ne sembles pas comprendre.

– En effet, parce que ça fait douze ans, et je me demande si un jour tu vas t’en remettre. 

Ce que Vaima ignore, c’est que je suis responsable de la mort de Maman, et que je ne me le pardonnerai jamais.

 

2

Produit de ma maladresse légendaire – déjà à l’époque –, une goutte de sang était tombée sur le meuble tout blanc tout neuf.

— Je savais bien que c’était pas une bonne idée de t’embaucher pour refaire la cuisine mon chéri, tu as encore réussi à te clouer un doigt, avait dit Maman en me tendant un pansement.

 

Une pause, quelques biscuits, et il avait fallu s’y remettre. J’étais ingénieur du son, pas consultant en décodage de notice IKEA. À ce rythme-là, j’allais y passer 10 jours, et j’étais loin d’être assez fan de bricolage pour cela.

 

Maman me prenait sûrement pour un raté, et elle n’avait pas tort. 45 ans, toujours logé chez elle, dans une bicoque de Compton qui n’était pas loin de s’écrouler (mais qui aurait bientôt une nouvelle cuisine low cost). La seule chose que j’avais réussie, au fond, c’était ma carrière. Un départ dans la vie moins que prometteur – mère célibataire, origines afro-américaines, quartier enregistrant le plus haut taux de criminalité de Californie, le parfait cliché –, et pourtant j’étais devenu régisseur chez CBS News LA. Je couvrais jusqu’aux événements les plus sérieux. Quelques jours plus tôt, en février 2026, j’avais même assuré la technique d’une conférence de presse du Président en personne.

 

3

— Daddy, Daddy! Trump il va aller en prison!

 Je pose ma tasse vide et dans un mouvement maladroit, me redresse pour m’asseoir dans le hamac. Une mignonne tête frisée accourt sur la terrasse, et me tend sa tablette.

 — Regarde!

 Je consulte l’extrait vidéo floqué d’une icône Certified Information. C’est du sérieux. La folie furieuse des IA a pris tellement d’ampleur que les médias sont légalement contraints d’apposer un label. Pour éviter à nos gamins et nos anciens de devenir débiles, et de se monter les uns contre les autres sur la base de désinformation organisée.

 Le reportage, au format toujours plus court et toujours plus accrocheur, consiste en une image humoristique animée de Donald Trump, semblable à ce qu’on appelait de mon temps un GIF. Il est tourné en ridicule, affublé d’une tenue orange de prisonnier. Il a les poignets menottés mais se dandine comme un danseur de disco. La moquerie s’accompagne d’une robotique voix off: “Le procès en appel de l’ancien Président s’est achevé aujourd’hui et le condamne à la prison ferme, pour avoir commandité il y a douze ans, le meurtre du procureur de l’État de Washington.”

 

4

Maman s’était temporairement absentée pour faire des courses chez Walmart et, à son retour, j’avais enfin fini d’installer le plan de travail. Elle y avait posé deux ou trois factures et le journal.

 – Tiens regarde mon chéri, ils parlent de la manifestation, We Are America, prévue à Philadelphie. Tu sais, je t’en ai parlé? C’est le défilé jusqu’à Washington DC, avec pour objectif de rencontrer les représentants du Congrès.

– Et tu crois vraiment que ça va changer quelque chose?

– Ils ont une bonne couverture médiatique, alors peut-être… Faut bien que quelqu’un l’arrête, l’autre abruti, non? On ne peut pas éternellement redouter d’être emprisonné ou même expulsé quand on n’est ni milliardaire ni blanc. Et si on continue sur cette voie, l’an prochain on payera $5 pour un litre de lait. Si y a des gens à Washington qui essayent de faire bouger les choses, et ben je trouve que c’est pas plus mal.

– Tu as raison. Je réfléchis aussi à un moyen d’agir. Je t’expliquerai, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je m’occupe de finir ta cuisine.

 

Avant qu’elle rentre, j’avais intercepté une lettre dans la boîte. Une enveloppe toute simple, sans timbre, comme une petite carte qu’on adresse avec un bouquet de fleurs. La même que la veille, et que tous les matins depuis la semaine précédente. Je n’avais pas eu besoin de l’ouvrir, j’imaginais bien ce qui y était écrit. Quelques mots manuscrits dans le style de : “Dernière chance de nous donner ce qu’on t’a demandé. Sinon tu meurs.”

 

5

Je rends la tablette à mon fils, et passe la main dans ses cheveux. Il s’assoit à côté de moi dans le hamac, manquant de nous faire tomber. On en rit.

 – J’aimerais bien y aller, aux États-Unis, quand est-ce-qu’on pourra y aller?

– Pas tout de suite, fiston.

– Mais quand?

– Je ne sais pas encore.

– Et on ira à Disneyland?

– Peut-être.

– Pourquoi on peut pas y aller maintenant? C’est à cause de Mamie c’est ça ?

– Oui, on peut dire ça.

– T’es fâché avec elle? Elle ne veut pas me connaître? C’est bizarre de pas connaître sa mamie…

– C’est un peu plus compliqué que ça fiston. Un jour je te raconterai, promis.

 

Oui, un jour je lui raconterai. Je lui avouerai que je ne peux pas retourner à Compton, que la police des frontières m’enverrait en prison si je posais un pied sur le sol américain. On m’accuserait du pire, on trouverait un moyen de m’empêcher à jamais de voir ma famille.

 

6

Maman tournait en rond dans mon dos. Au bout du vingtième “Je peux t’aider?”, elle avait enfin compris que non, je n’avais pas besoin de son aide. Elle téléphonait donc depuis trois quarts d’heure à sa copine du Compton Community Center. Pendant que je faisais de mon mieux, allongé sous l’évier, pour bidouiller la plomberie, elle jacassait au sujet de tel ou tel habitant du quartier. Quel délice, dans ma galère, que d’entendre des ragots dont j’avais déjà eu vent mille fois.

 Oui, la brigade de l’ICE avait encore embarqué quelqu’un. Oui, ils étaient armés. Oui, ils avaient encore tiré sur un homme sans raison et cela avait fait le tour des réseaux sociaux. Oui, oui, oui, on savait tout ça.

 

Suite aux événements de Minneapolis, de nombreux quartiers populaires comme le nôtre s’étaient embrasés. J’en avais encore les yeux qui piquent, de repenser aux fumigènes et au bordel sans nom que cela avait été la dernière fois que nous étions descendus dans la rue. Et pourtant, aucune répression n'aurait pu nous empêcher d’exprimer notre solidarité envers toutes les victimes de ce racisme contemporain. Maman, du haut de ses 67 ans, radotait auprès de ses vieilles amies, sur un ton de “c’était mieux avant”.

 Son âge et ses mauvais choix en termes d’assurance maladie l’avaient abîmée. Cheveux grisonnants, maigrichonne, mais des traits toujours aussi beaux. Son regard pétillait, et elle ne tenait pas en place. Elle faisait les cent pas dans la petite cuisine, tantôt débitant des “Tu te rends compte?”, tantôt éclatant de rire. Plus pour longtemps.

 

Des pneus avaient crissé devant la maison. Claquement de portière. Vitres brisées dans un vacarme assourdissant. Rafale de sifflements de balles. Maman avait hurlé.

 Claquement de portière. Crissement de pneus. Je m’étais extirpé de sous l’évier et m’était précipité vers elle, trop tard. Elle ne disait plus rien.

 La vieille copine ne connaîtrait pas la fin de l’histoire. Un filet de sang remplaçait les anecdotes au coin de la bouche de Maman. Je crois que je hurlais aussi, mais je n’entendais rien. Aucun son ne sortait. Ou en fait non, c’était mes tympans qui déconnaient. Je ne distinguais qu’un bruit sourd, continu, comme un bourdonnement, comme le bip d’un moniteur d’hôpital qui a décidé de sonner la mort.

 

7

Mon épouse a raison. Il vaudrait mieux que je ne passe pas la journée dans ce hamac. Le clapotis régulier de l’eau contre les pilotis agit comme le métronome de mes cauchemars. À chaque vague resurgit le même traumatisme. Le même souvenir, la même rancœur, la même culpabilité.

 Je me dirige vers la cuisine en titubant, comme drogué de mauvaises pensées. La maison est vide, cette fois. J’enregistre un vocal sur le système domotique central. “Quand Vaima rentrera, dis-lui que je suis parti chez Jay”.

 

Le goudron brûlant me rappelle que mes tongs n’ont plus de semelle. L’état de ces chaussures comme celui de notre balustrade reflètent parfaitement mon propre laisser-aller. Un esprit meurtri dans un corps fatigué dans une vie brisée.

 

Chez mon ami d’enfance, la porte d’entrée est grande ouverte, pour faire courant d’air. Ainsi peuvent profiter les voisins, sûrement contre leur gré, des morceaux de reggae à plein volume. Jay fait partie d’une association locale et mène de front de nombreuses actions écologiques en compagnie des autres habitants du Tuvalu, avec pour objectif de préparer la montée des eaux et empêcher une disparition du pays d’ici à 2050 . Il va de soi qu’il n’y a pas la climatisation chez lui.

 Il sourit en me voyant et s’approche en préparant une vigoureuse et amicale poignée de main.

— Hey bro! Je te sers une bière? Vas-y, fais comme chez toi.

 Je tire une chaise en plastique face au jardin. On trinque.

 – T’as vu les infos sur Trump? C’est une super nouvelle!

– Mouais… il va s’en sortir encore.

– Je ne crois pas. Il a épuisé tous les recours en justice possibles.

– Ça ne change rien, on pourra pas y retourner, Jay.

– Figure-toi que t’as tort. J’avais ma sœur juste avant au téléphone, notre dossier avance bien. Lors du procès, ton enregistrement a été authentifié et elle va nous obtenir la protection de témoin.

– Et ça veut dire quoi dans son jargon d’avocate?

– Ça veut dire que Trump et son entourage ne peuvent plus réfuter les preuves que tu as fournies. Ça veut dire qu’on ne risque plus rien, mec!

 

Nous buvons quelques gorgées en silence, ressassant chacun dans nos pensées le moment où nos vies avaient basculé.

 

8

J’avais couru vers la maison d’en face. Jay, qui bénéficiait déjà à l’époque de statut de meilleur ami et meilleur voisin, se trouvait déjà sur le palier. Sûr qu'il avait entendu les coups de feux. Les yeux écarquillés, il m’avait poussé à l’intérieur, jetant un œil rapide de tous les côtés avant de refermer la porte.

 — C’est quoi ce bordel, bro? Et tout ce sang? m’avait-il lancé, choqué. 

J’avais attrapé la clé USB attachée à un cordon autour de mon cou et lui avais tendu. Il avait ouvert le fichier vidéo sur son ordinateur.

 

Dans les coulisses de la récente conférence de presse, une imprévue prise de vue. Le Président s’entretenait discrètement avec un homme costumé armé d’une oreillette, mais leur conversation était pourtant distincte. Ils parlaient bien d’avoir éliminé le Procureur. Puis ils levaient les yeux vers ma caméra, je partais en courant et ils m’ordonnaient de m’arrêter.

 

Pour Trump, s’exprimer sans filtre et sans équivoque était une bourde parmi tant d’autres. Mais malgré de puissantes relations, des amis influents et des ennemis corrompus, un tel acte criminel justifierait une destitution par le Congrès, tant attendue par une grande partie des Américains.

– C’était pour ça les lettres de menace que tu as reçues?
– Oui.
– À qui en as-tu parlé?
– Personne pour l’instant.
– Même à ta mère?

– Tu crois que c’était quoi les coups de feu? Ils l’ont butée et je n’ai rien pu faire.

 

Mes lèvres s’étaient mises à trembler, puis mon visage s’était tordu d’un chagrin insurmontable.

Jay s’était levé, tournait en rond en se frottant les joues. Il fait tout le temps ça quand il réfléchit. 

– Qu’est-ce que t’as prévu d’en faire de cette vidéo?

– J’avais pensé à l’envoyer à Fox News. Chez CBS je suis grillé. Mais il vaudrait mieux leur rendre.

– Non, faisons-le payer cet enfoiré, mais après on se casse vite d’ici.

– Je te rappelle que je suis surveillé.

– Je te rappelle qu’ils te croient mort, et dans 5 minutes il y aura la police partout dans la rue, c’est le bon moment pour filer sans qu’on te remarque.

 

Toujours en état de choc, j'étais resté prostré dans le canapé. Lui trafiquait dans tous les sens, fourrait un tas d’affaires dans un sac, me jetait un pullover propre. J'ai entendu le cliquetis de ses clés de voiture, signal de fin de notre existence à Compton.

 

Ensuite, c’est plutôt flou. La discussion avec le journaliste. La négociation d’une garantie de sortie du territoire. Le départ le soir-même. Le Tuvalu? Sérieusement? C’est quoi ce pays? La diffusion juste après notre départ de l’enregistrement en duplex “inédit”, puis sur toutes les chaînes d’information et tous les réseaux sociaux du monde.

 

9

Juin 2038. Au courrier ce matin, une épaisse enveloppe cachetée US Airmail.

— C’est pour toi, me lance Vaima.

 Une lettre officielle détaillant, en un vocabulaire légal alambiqué, mon enrôlement dans le programme fédéral des États-Unis pour la protection des témoins.

Le dernier exemplaire du Times: édition spéciale incarcération de Trump. Articles et interviews divers relatent l’évolution du dossier de 2026 à ce jour.

Comment les soulèvements populaires se sont multipliés, les manifestations, la décision de destitution par le Congrès, le gouvernement provisoire, l’implosion du parti républicain, la naissance de nouvelles organisations politiques plus consultatives… et puis le progrès de l’économie, le développement de larges programmes d’éducation et d’inclusion, le rapprochement avec les organisations de protection des droits de l’Homme, la ratification de nouveaux traités environnementaux à l’échelle internationale. Des dizaines d’indicateurs détaillant scientifiquement les bonnes tendances du chômage, de la délinquance, du pouvoir d’achat, et j’en passe.

 

Et surtout, au fond de l’enveloppe, la photo d’un groupe devant le Compton Community Center. Je l’approche pour mieux distinguer les visages souriants, pour la plupart connus. Des voisins, anciens amis, gamins du quartier devenus ados. Et une banderole qu’ils brandissent devant eux, sur laquelle est écrit en grosses lettres: Merci d’avoir sauvé l’Amérique.

 

— Daddy! Pourquoi tu pleures?

J’essuie mes yeux avec mon avant-bras et souris à mon fils.

— Je suis content, parce qu’on va aller à Disneyland.

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