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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Laughing dreams

Le dictaphone indique une durée d'enregistrement de 1 minute 37. Kim est arrivée à l'heure, en milieu d'après-midi. À cette heure, sa journée est bien commencée; son quotidien suit le cycle de la lumière. Elle n'est pas censée partir à un horaire précis… La journaliste lui demande son pronom; Kim lui laisse le choix entre elle, il ou il.elle. La journaliste a préparé quelques questions pour briser la glace; la suite viendra toute seule… Kim est déconcertée par la première question.

 — Était-ce un début vers autre chose ou une fin?

— Ces lieux manquent dans cette ville. Je ne m'attendais pas à découvrir un espace comme celui-là...

— Comment avez-vous découvert la Communa?

— J'avais trouvé un flyer dans un cinéma d'Art et Essai. Je n'en avais jamais entendu parler avant...

— Sur vos réseaux, j'ai lu une publication avec une affiche de la Communa à propos de votre ancien job. Pourquoi avez-vous démissionné?

— Non, j'ai été virée. Le patron de la chocolaterie m'avait interdit de mettre une affiche de ce lieu. J'avais trouvé ce job étudiant grâce à un ami de mes parents. J'ai bien rebondi, car mon ancienne collègue m'avait donné le contact d'une agence pour mettre des affiches chez les commerçants.es pour les événements culturels.

— Ce mode d'affichage sauvage correspondait bien à l'esprit du lieu...

— Tout à fait. Et je ne vous parle pas des newsletters! La première fois, j'ai eu l'impression de recevoir un brouillon en écriture automatique plutôt qu'avec ChatGPT!

— Vos parents vous soutiennent dans votre parcours musical?

— Je peinais à leur expliquer que mon engagement dans un orchestre représenterait la voie royale. Mes parents faisaient partie de ces gens qui ne savent pas que danseur-étoile de l'Opéra de Paris est un métier. Ils étaient les premiers à me faire la morale sur un “vrai métier”, alors que des influenceurs.euses gagnent plus d'argent qu'eux. J'avais besoin qu'ils m'oublient.

— Ce lieu vous a permis de fuir votre entourage familial?

— J'y suis entrée sans a priori. Mon envie était de sortir pour voir le monde, car les autres me fascinent. Découvrir le milieu underground nécessite de vivre la nuit.

— Quel est votre premier souvenir de ce lieu?

 

***

 

Le quartier n'est pas facile d'accès par les transports en commun. Un marais se trouve à l'arrière du bâtiment, près d'une voie ferrée. À son arrivée, Kim porte son attention sur une fresque qui recouvre le côté droit du bâtiment. Sur le fond bleu de la mer ou du ciel sont représentés deux garçons; ils portent leur sac à dos avec un mince matelas qui est enroulé et retenu par une sangle. Leurs vêtements mauves ressortent. Ils regardent dans deux directions distinctes. Vers un ailleurs qu'ils rêvent de rejoindre… Cette fresque atténue l'apparence terne du quartier et apporte une nouvelle dynamique. Kim suppose qu'elle est au bon endroit en apercevant quelques personnes dans une cour intérieure. La «Communa» n'est pas écrit à l'entrée comme sur la façade d'un théâtre ou d'un cinéma. Elle pousse le petit portail et se dirige vers l'accueil où une personne de son âge lui demande sa langue; Kim parle français et reçoit un tampon après avoir payé l'entrée à prix libre. Les fonds sont récoltés pour soutenir la transition d'une membre du collectif.

 

Kim est subjuguée par la grandeur de l'espace; elle ne soupçonnait pas la superficie entre ces murs. Dans la salle, un marché alternatif compte plusieurs stands pour la vente de fanzines, d'illustrations, de bijoux, de goodies… Un endroit est aménagé pour papoter à côté du bar; Kim ne s'attendait pas à trouver des fauteuils de voiture sur des palettes en bois en guise de canapé. Dans sa déambulation, elle fait la file pour acheter une crêpe. Le service est long. La pâte est mal répartie sur l'appareil, mais Kim ne s'offusque pas, comme à son habitude, de l'inefficacité de l'équipe bénévole et inexpérimentée. Elle laisse quelques pièces dans une boite métallique. Autour d'elle, un couple se promène et surveille ses enfants qui s'amusent dans cet environnement safe; Kim ignore si ils.elles sont des habitués.es, mais elle admire leur éducation moderne.

Kim croise la personne qui lui a fait son tampon et qui se montre amicale avec elle — “Tu peux m'appeler Caro”. Kim voudrait avoir une affiche de la Communa pour la déposer dans sa chocolaterie, car cet espace a besoin de soutien. Caro en enroule quelques-unes et passe un élastique autour.

 

La soirée ne désemplit pas.

Kim n'est pas sûre de reconnaître le DJ; elle scrute ses cheveux noirs très courts, ses oreilles percées, son tee-shirt transparent sous une veste noire. Il s'investit derrière sa platine; plus rien ne peut l'arrêter. Il est acclamé par le public dès qu'il passe la célèbre chanson I can't wait for the week-end to begin.

La fête constitue le point final.

 

***

 

Kim ne s'attendait pas à être contactée par une journaliste pour un hebdomadaire auquel elle n'est pas abonnée. Elle manquera de temps pour résumer son expérience de plusieurs mois à la Communa, où elle n'a dit à personne qu'elle joue du violon et qu'elle tente des concours ici et à l'étranger.

 

— À quels moments fréquentiez-vous le plus cet espace?

— Les permanences avaient des horaires variables; les samedis et les veilles de jours fériés étaient toujours ouverts. Pendant un moment, la Communa était presque devenue ma cantine. Je n'y allais pas pour la fête; ce lieu représentait avant tout un royaume de rencontres sauvages et spontanées. On y rencontrait des collagistes, des punks, des circassiens.nes... Je ne les regardais pas comme des artistes ratés.es; ils.elles étaient plus des artistes que moi.

Qu'est-ce qui vous faisait penser ça?

— Un Art n'était jamais envisagé sans une expression du corps. La nouveauté pour moi était de découvrir un espace où personne n'attend des autres un résultat. Personne ne faisait de l'ombre à personne; toutes les créations trouvaient leur place. Cette occupation temporaire offrait un champ des possibles; on y trouvait les activités les plus improbables: concours de cartes postales aux flics, atelier de réécriture de la série Un gars une fille en mode anti-patriarcat, concours de lancer de bûches, atelier de coloriages queer... Je n'ai retrouvé nulle part cette effervescence et cette boulimie artistique. Il fallait le voir pour le croire!

— Vous n'aviez pas plus d'ambition? Ce renouveau, vous pouviez y contribuer...

— Leur objectif n'était pas de foncer comme Bernard Tapie! La survie du lieu était leur raison de vivre. Préserver leurs liens, faire des nouvelles rencontres, créer des événements nécessitait beaucoup d'énergie. Il redonnait une vie à des contre-cultures qui avaient pris leur essor aux États-Unis.

— Comment cet espace a changé votre vision de la culture queer?

— J'entendais parler des luttes des personnes trans... Le sujet m'est apparu plus concret en observant ces communautés. Dans ce lieu se réunissaient des gens qui ne reproduisaient pas un schéma hétéro-normatif. Personne dans ma famille ne m'a appris à parler à des gens issus d'un autre environnement. Le patriarcat est la principale cause de la solitude et des suicides.

— L'esprit de ce collectif vous a façonné sans vous en rendre compte…

— Se déconstruire ne se résume pas à employer l'écriture inclusive. Pour une fois que je pouvais parler d'autres choses que de Schubert, foyer et descendance. Le wokisme était présent entre ces murs, mais leur démarche n'était pas de créer un nouveau modèle politique.

—Alors, quel éveil a suscité chez vous cet espace?

 

Kim ne saisit pas les intentions de cette journaliste avec son portrait d'une fille lambda aux cheveux roux bouclés qui porte une jupe en jean, un imper et qui est restée dans l'anonymat...

 

***

 

Kim voulait y revenir. Ne pas manquer la projection des projets de fin d'étude des étudiants.es en cinéma d'animation. L'entrée avait été réaménagée. Rien que l'accueil valait le déplacement; Kim n'en revenait pas de découvrir que la billetterie était un bateau à moteur en équilibre sur deux tréteaux! Personne ne pouvait imaginer un endroit aussi destroy; Kim ne connaissait pas de lieu où il est possible d'entrer par la fenêtre. Jamais elle n'aurait découvert cet endroit grâce à la musique classique; tout lui semblait surréaliste.

Trouver sa place n'était pas simple. Au bar, Caro lui offre une bière pour la remercier; elle a aperçu une affiche dans la boulangerie de son quartier. Kim ne boit pas d'alcool. Elle lui dit qu'elle adore la peinture sur le mur à l'extérieur; Caro lui présente Ben qui a voulu raconter l'histoire de son ami Jesse venu des États-Unis. “Ici, on se sert des murs pour peindre, pas pour construire des frontières”. Pendant plusieurs jours, Kim a regardé la photo de la peinture sur son téléphone. Elle ne s'était pas trompée; le visage sur le mur est bien celui du DJ et Ben a peint son autoportrait, mais Kim était loin de deviner que ces deux individus fréquentent les fêtes alternatives. Ben a fait de Jesse son modèle. Il se considère plus épanoui à la Communa dont il s'interroge sur son avenir; il n'envisage pas d'exposer dans une galerie.

Au bout de presque une heure, le public entre enfin en passant à travers un rideau de boucher à lamelles noires. Des chaises et des tabourets sont disposés pêle-mêle; Kim s’assoit sur un prie-Dieu. Les gens entrent et sortent pendant la projection; l'Américain vient s'asseoir à côté de Ben sur un coussin. Pendant la projection, Kim détourne souvent ses yeux vers Jesse et Ben.

 

Kim se joint à eux sur un banc dans la cour. Grâce à Ben, Jesse a trouvé une place dans ce squat où il vit depuis trois mois; Kim évite de dire qu'elle vit chez ses parents. Grâce à la Communa, Jesse retrouve une ambiance feel-good qui n'existe plus aux États-Unis. Ben traduit pour Kim qui ne comprend pas l'anglais et qui n'a jamais voyagé en Amérique. Pour Jesse, le drapeau américain a perdu ses étoiles; le red flag est à l'image de son président. ”On n'a pas tout perdu, tant qu'il nous reste les étoiles dans le ciel.” Partir de rien pour faire fortune ne fait pas partie de leur rêve; de l'autre côté de l'océan, ce rêve existe encore pour les personnes qui veulent une voiture à seize ans et posséder des armes. La réélection du Président est une douche froide que beaucoup d'Américains.es ont reçu en pleine gueule! Jesse fait partie de ces expatriés.es écœurés.es par la régression des droits et qui ne croient plus en des lendemains qui chantent.

L'heure de la fin a sonné.

 

Pour Kim, une fête ressemble à un long plan-séquence de cinéma. La Communa est loin d'être un endroit apolitique, mais Kim découvre que leur lutte est plus personnelle. Quand Jesse et Ben commencent à danser, le climat devient plus charnel. Malgré sa distance, elle a le sentiment de danser avec eux, alors qu'elle les connaît depuis moins d'une heure.

Quand Kim les regarde danser, elle imagine que ce lieu représente leur histoire.

 

***

 

— Et après?

— Après? Les beaux jours étaient de retour, mais pour moi ce n'était que de la météo. La fermeture du lieu n'était une surprise pour personne. Je ne sais pas si je suis la personne la plus légitime; Jesse vous aurait mieux parlé de la Communa s'il n'avait pas quitté cette ville…

— Pourquoi n'avez-vous pas protesté contre la fermeture?

— Qui nous aurait écoutés? Ce lieu ne faisait vivre personne professionnellement et ne recevait aucun soutien de la ville. La Communa avait encore de beaux jours devant elle, mais un projet d'urbanisme fut de “moderniser le quartier”. La Communa était une tisseuse de liens et renforçait la cohésion sociale, mais le gouvernement en a fait des bureaux avec un parc publique autour.

— Si vous les revoyez, comment se passeraient vos retrouvailles?

— J'ai parfois l'impression que l'un d'eux pourrait apparaître au détour d'une rue. Il existe des mondes que nous ne pouvons pas approcher. Lâcher-prise serait admettre que nos vies ne sont pas compatibles. Je n'ai pas la prétention de croire que je leur ai laissé un souvenir. Le rêve est une utopie qui porte bien son nom.

— Vous avez fait le deuil?

— Non. Le lendemain de la fête de fermeture, mon état n'était plus le même. Je me sentais vide. La journée fut longue, occupée à regarder l'heure tourner… Je n'appartenais plus à la nuit.

— Vous voulez faire une pause?

 

À côté de la baie vitrée du bar, Kim a le regard perdu vers la rue. Ses silences ne gênent pas la journaliste qui recueille une parole intime. Le dictaphone indique une durée d'enregistrement de 2 heures 38. La pluie a cessé. Kim s'accroche, même si elle a passé l'âge de rêver, de voir les choses en grand; elle continue le violon.

 

Elle regrette la gentrification du quartier. Un malaise s'installe dans la ville. Les élections présidentielles approchent; les visages des candidats.es envahissent les murs. Kim a envie d'arracher leurs affiches pour retrouver une autre peinture de Jesse et Ben. Kim partage leurs désillusions. Elle ne se rendra pas aux urnes; elle ne veut plus être associée à un drapeau ou à une étiquette.

Le moment est venu pour elle aussi de faire table rase. Rejeter ce passé.

 

Ils/elles ne sont plus les enfants du 11 septembre 2001.
Ils/elles ne sont plus les enfants de l'Euro.
Ils/elles ne sont plus les enfants de Nuit debout.
Ils/elles ne sont plus les enfants de Tiktok.
Ils/elles ne sont plus les enfants du COVID-19.
Ils/elles ne sont plus les enfants de «Je suis Charlie».

 

Sont-ils/elles entrés.es dans le XXIe siècle? De quel basculement la société a-t-elle besoin?

Vers le sommaire du n°314

Article 28/50

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