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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Laredo

La Chevrolet Caprice beige rosé roulait en direction de la Highway 83, quelque part sur une route secondaire. C’était l’été. Une chaleur assommante avait envahi l’habitacle dépourvu d’airco. Leon fixait l’horizon, comme hypnotisé. Il tentait de rester alerte. À ses côtés, Diego, son compagnon, peinait lui aussi à garder les yeux ouverts.

Le désert s’étendait devant eux, à perte de vue. Personne, pas une habitation. Seulement le ciel poussiéreux et le soleil qui diffusait sa lumière tremblotante et floue. Et cette odeur de sable chaud qui s’incrustait dans leurs narines et dans chaque recoin de la voiture.

Le faux cuir des sièges, craquelé, leur brûlait les fesses. Leon tournait parfois la tête vers Diego en mâchant son chewing-gum, tandis que la radio diffusait Texas Sun.

Diego jeta un coup d’œil dans le rétro. Surgie de nulle part, une camionnette leur collait déjà au train en klaxonnant. Il se renfonça dans son siège, soudain pris d’une peur sourde qu’il ne parvenait pas à maîtriser.

— Tu as vu ces types derrière? Mais d’où ils sortent, bon sang?

— T’inquiète, ce sont des petits malins, ils vont nous dépasser, répondit Leon, sans grande conviction.

Le van déboîta d’un coup sec pour se mettre à sa hauteur. Ils étaient six, entassés dans le véhicule. Ils ricanaient en agitant leurs cannettes de bière.

Le conducteur hurla à Leon:

— On fait la course?

Leon secoua la tête.

— Vas-y, fais pas ta chochotte! Avec ton vieux tacot, tu risques pas d’aller loin!

Ce mot. Chochotte. Il résonna comme une insulte pour Diego qui n’assumait pas franchement son homosexualité.

— Ignore-les, dit-il. J’ai aucune envie d’avoir affaire à ces types!

— T’en fais pas, répondit Leon. Ils seront vite lassés. Je ne marche pas dans leur petit jeu.

La camionnette accéléra et les distança, en apparence du moins.

— Je t’l’avais dit, répliqua Leon, tentant de se donner une fausse contenance.

— J’étais pas très rassuré, avoua Diego. Avec ce genre de gars, tout peut arriver.

Le moteur de la Chevrolet commençait à montrer des signes de fatigue. Il émettait des cliquetis douteux. Et cette chaleur qui leur irritait les nerfs, juste après cet épisode, bref mais intense. En son for intérieur, Leon espérait ne pas tomber en rade sur cette route déserte.

Ils roulèrent en direction de Carrizo Springs, sous un soleil écrasant, encore secoués mais soulagés d’avoir réussi à semer cette bande de gamins qui semblait prête à en découdre.

Leon augmenta le volume de la musique, comme pour chasser ce qui venait de se passer.

Lorsqu’il releva la tête, il aperçut un point rouge, immobile, qui grossissait à mesure qu’ils avançaient. Il ne rêvait pas: à un croisement, plus loin, il reconnut aussitôt la Ford F-150 qui les avait dépassés. Sa gorge se serra; il déglutit avec peine.

— Tu vois la même chose que moi? demanda-t-il.

Diego opina. Sa chemise à fleurs lui collait au dos. Il avait chaud mais cette chaleur-là n’avait rien à voir avec le soleil.

— Oui. Ils sont là. On dirait qu’ils nous attendent.

Leon ralentit instinctivement, sans savoir quelle attitude adopter face à ces gars. Il n’avait pourtant pas d’autre choix que d’avancer. Il se sentait pris au piège. Il voulait protéger Diego, mais lui-même n’était pas rassuré.

Il n’y avait pas d’échappatoire. Le pick-up rouge était planté là, barrant la route au croisement.

Leon coupa le contact de la Chevrolet Caprice quelques mètres en amont du véhicule. Il échangea un bref regard avec Diego. Ils restèrent immobiles, sans quitter la voiture, fixant la scène devant eux.

Ils étaient six: des fils de rednecks, des blancs-becs affichant leur pseudo-virilité, des sourires narquois et des rires sardoniques. Ils portaient des vestes en jean sans manches, élimées, des t-shirts ornés d’aigles ou de drapeaux américains. Crânes rasés pour certains, cannettes de bière à la main. Trois d’entre eux arboraient une casquette de base-ball rouge vif, cousue de lettres blanches dont on devinait aisément la signification.

— Alors, les gars, perdus? lança l’un d’eux, sans doute le chef, avant de partir dans un éclat de rire lourd.

Diego et Leon ne bougèrent pas d’un cil.

Les types s’avancèrent lentement, en groupe, vers la Chevrolet.

Le soleil tapait dur sur la tôle. Une goutte de sueur glissa du front noir de Leon et s’écrasa sur son polo écru rayé.

— Qu’est-ce qu’on fait? murmura Diego.

— Reste calme. Surtout, reste calme.

Ils contournèrent la voiture, les encerclant et les observant comme on scruterait un animal coincé dans une cage. L’un d’eux sortit son portable et photographia Diego. Un autre s’assit sur le capot, bravache.

Un troisième ricana:

— Mais regardez-moi ça… on dirait deux petits pédés!

— Vous allez où comme ça avec vos chemises à fleurs?

— On veut pas de vous ici. Dégagez.

Leon sentit son cœur s’accélérer. Ces gaillards avaient quoi… vingt ans tout au plus?

Il repensa à ses dix ans, quand il traînait dans les rues de Fort Worth, en 1995. À cette époque, les insultes ne se criaient pas. Elles se chuchotaient, se diluaient dans une hypocrisie ambiante. Il revoyait les regards en coin, les moqueries étouffées.

C’était une autre Amérique, songeait-il. Pas meilleure, juste plus silencieuse.

Aujourd’hui, tout semblait plus frontal, plus assumé. Ces gamins évoluaient dans une Amérique fracturée. Ils n’avaient plus besoin de se cacher pour détester. Ils portaient leurs casquettes rouges comme on brandit un étendard.

Leon sentit quelque chose se serrer en lui. Une peur ancienne, trop familière, qu’il n’avait pas envie de réveiller.

Diego, lui, demeurait mutique, prostré, incapable de réagir.

Le type assis sur le capot frappa tout à coup sa cannette violemment sur la tôle, faisant gicler sa bière sur le pare-brise de la voiture, avant de bondir sur le sol.

— Allez, on s’tire les gars, y a rien à voir par ici!

— Ouais, et qu’on vous revoie plus dans le coin, hein! On vous aura prévenus!

Ils remontèrent dans leur pick-up, moqueurs, l’un d’eux lançant un dernier crachat dans la direction de la Chevrolet. Ils démarrèrent en faisant crisser leurs pneus, laissant derrière eux un épais nuage de poussière dans lequel se noyait l’écho de leurs rires humiliants.

Silence.

Diego marmonna un “Madre de Dios” à peine audible.

— J’ai bien cru qu’ils allaient nous faire la peau!

— Moi aussi. Mais avec ce genre de gars, vaut mieux la jouer tranquille.

— J’en peux plus de cette chaleur. Ces types m’ont mis les nerfs, partons d’ici, tu veux? dit Diego, à la fois soulagé, mais encore tremblant.

Leon dut s’y remettre à deux fois avant de réussir à redémarrer la voiture. Il ouvrit sa fenêtre comme s’il voulait laisser s’échapper toute la tension accumulée durant l’altercation.

La Chevrolet émit à nouveau de drôles de bruits quelques kilomètres plus loin.

— C’est pas vrai! lâcha Leon, agacé. Manquerait plus qu’elle tombe en panne, celle-là.

— Qu’est-ce qui se passe? demanda Diego, inquiet.

— J’en sais rien, moi! hurla Leon, à bout de nerfs.

— Arrête de me crier dessus! J’y suis pour rien, OK?

La Chevrolet rendit l’âme non loin d’une station-service qui semblait désertée, avec ses pompes rouillées et son enseigne aux néons cassés.

— Génial… Une belle journée qui porte la poisse, ironisa Diego. On fait quoi maintenant?

— Une minute, d’accord? Cette situation ne m’amuse pas plus que toi, répondit Leon d’un ton sec.

Il sortit du véhicule et fit quelques mètres en se tenant le front, abandonnant Diego qui ruminait dans son coin. La sueur glissait sur sa nuque, descendant le long de son dos.

Un peu plus loin, il aperçut un panneau: Motel The Good Times - 5 miles. Deux heures de marche, c’est jouable, se dit-il. Laisser la voiture sur place, appeler un réparateur, et regagner le motel à pied; il n’y avait pas d’autre choix. Restait à convaincre Diego.

— Écoute, y a un motel à deux heures d’ici. Je vais joindre un dépanneur. La bagnole ne bouge pas en attendant.

— T’es fou? Deux heures à pied sous ce soleil brûlant? Désolé, ce sera sans moi.

— Tu as une meilleure solution? Vas-y, je t’écoute! On a besoin de se reposer, mais ça n’arrivera pas si on reste sur place. Et je sais pas quand un dépanneur pourra venir. Regarde autour de toi: c’est désert!

Diego inspira profondément comme pour se donner du courage, puis sortit de la voiture.

— D’accord. Allons-y.

Ils se mirent en marche, d’abord sans un mot. La route ondulait sous la chaleur, dessinant des mirages tremblés à l’horizon. Chaque foulée soulevait un peu de poussière qui leur collait aux mollets.

Leon avançait d’un pas régulier, les yeux plissés, tentant d’ignorer la brûlure du soleil sur son cou. Diego suivait, un peu en retrait, essuyant de temps à autre la sueur qui plaquait ses cheveux gominés. Le silence entre eux était lourd, étouffant, à peine troublé par le bourdonnement d’un insecte passager ou le craquement des herbes sèches effleurées par le frémissement léger du vent.

Au bout d’un mile, Diego s’arrêta pour reprendre son souffle.

— J’en peux plus… murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Leon.

— On y est presque, répondit Leon, sans se retourner.

Ils poursuivirent leur route. Le soleil tapait si fort qu’ils avaient l’impression de marcher dans une fournaise. Diego trébucha une fois, se rattrapant de justesse. Leon ralentit enfin, le regard inquiet, mais il ne dit rien.

Un peu plus loin, une silhouette apparut: une petite échoppe poussiéreuse, posée là sur leur trajectoire comme un mirage. Une enseigne délavée pendait au-dessus de la porte.

— De l’eau…, souffla Diego, sans trop y croire.

Ils entrèrent. À l’intérieur, une fraîcheur relative leur arracha un soupir. Un caissier, la cinquantaine, moustache grise et yeux ternes, leva à peine la tête. Par-dessus ses lunettes, son regard s’attarda vaguement sur leurs chemises bariolées, puis retomba sur son journal qu’il secoua d’un geste abrupt.

— Bonjour… se hasarda Leon.

Pas de réponse. Juste un reniflement sec.

Ils attrapèrent deux bouteilles d’eau dans un frigo qui ronronnait à l’arrière-boutique. Quand ils les posèrent sur le comptoir, le tenancier les toisa, sérieux.

— Vous êtes pas d’ici, dit-il d’une voix plate.

Ce n’était pas une question.

Leon sentit Diego se raidir à côté de lui. Il déposa un billet devant le caissier, qui le fit glisser sans un mot ni un regard de plus.

Ils quittèrent rapidement les lieux, la chaleur étouffante leur brûlant la peau. Diego dévissa sa bouteille et but à grandes gorgées, comme s’il revenait à la vie.

— On continue, murmura Leon.

Il ne restait que quelques kilomètres avant le motel. Diego peinait à avancer, malgré les encouragements de Leon. Il s’agrippait à sa boisson, dont le fond était maintenant tiède. Ils se sentaient sales, collants et épuisés. Ils échangèrent peu de mots, n’ayant plus d’énergie à dépenser. Un seul véhicule les dépassa en klaxonnant, ce qui fit sursauter Diego, dont les nerfs étaient à vif.

— On a eu raison de laisser la voiture, c’était la bonne décision, dit Leon.

— Mouais, sans doute… j’en peux plus, marmonna Diego, épuisé.

Diego fixait ses bottines et avançait, encouragé par une force invisible.

La chaleur monta à sa tête, brouillant le paysage pendant un instant.

Il revit la cour de la maison de sa jeunesse au Mexique.

La lumière y était plus douce, presque dorée.

Sa mère préparait des tortillas sur un vieux poêle, et l’odeur du maïs chaud emplissait l’air.

Un ballon rebondissait sur les pavés, poussé par une brise légère.

Les rires joyeux des enfants du quartier résonnaient encore dans sa mémoire.

Un souvenir éphémère qui serra la gorge du jeune homme et le remplit de nostalgie.

Il avait abandonné tout cela dans l’espoir de trouver mieux. Aujourd’hui, il se demandait ce que “mieux” signifiait réellement.

Après une longue et pénible marche, Leon aperçut enfin le motel. “The Good Times”: les lettres clignotaient faiblement dans la lumière orangée de la fin du jour.

Leon s’arrêta et prit la main de Diego.

— Regarde! On y est… souffla-t-il.

Le lieu n’avait rien d’original: une façade rose pâle craquelée par endroits, des portes, toutes pareilles, anonymes, alignées, et un distributeur de glace hors service. Mais, après cette traversée du désert nourrie de chaleur et de peur, c’était presque un luxe. Ils contournèrent le parking où quelques voitures étaient garées, jetant des coups d’œil autour d’eux. Puis, ils se dirigèrent vers le bureau d’accueil. Une vieille climatisation émettait un ronronnement derrière une fenêtre.

À la réception, un homme d’âge mûr releva les yeux de son écran. Regard neutre. Trop. Il les dévisagea sans affect particulier.

— Nous voudrions une chambre pour deux, dit Léon.

Un bref silence. Puis, un assentiment. Pas un sourire, pas un mot de bienvenue.

La clé glissa sur le comptoir, où une radio grésillait. La voix d’Elvis portait à peine, étouffée par le souffle de la climatisation. Quelque part, un rêve qui semblait déjà lointain.

Sur le tableau d’affichage, un autocollant aux couleurs de l’arc-en-ciel.

Un clin d’œil, peut-être. Un répit fragile?


Dans la chambre aux murs turquoise et à la décoration vintage, l’air était tiède. Une odeur de désinfectant bon marché flottait dans la pièce.Leon appela un dépanneur, qui ne serait pas là avant le lendemain matin. Diego s’affala sur le lit, les bras en croix.

— Je pourrais dormir pendant trois jours, murmura-t-il.

Leon s’assit au bord du matelas usé et jauni. Ses épaules étaient toujours tendues, sur le qui-vive, comme si les gars du pick-up rôdaient encore quelque part. Il alluma machinalement la télévision. Sur l’écran, le président parlait d’immigration, de frontières, de “protéger le pays”. Leon vit défiler des images de manifestations de la communauté LGBTI+, interrompues par des commentaires acerbes. Il sentit une vague de froid lui traverser la poitrine. Stupéfaction. Démotivation. Ils n’échangèrent plus un mot. Ils s’endormirent vite. Le sommeil, au moins, les tenait à distance d’une réalité de plus en plus insupportable.


Au petit matin, Leon fut tiré de sa torpeur par un bruit de moteur. Il se leva, écartant lentement les rideaux. Le réparateur, une cigarette à la bouche, attendait. Sur la porte de son camion, un autocollant rouge vif vantait les mérites du président Trump.

Même ici… Leon sentit quelque chose se briser en lui.

— Votre voiture est prête. Je vous conseille de ne pas trop traîner dans le coin.

Leon se contenta de payer, sans rien dire et regarda, pensif, le dépanneur s’éloigner dans la lumière crue du matin.

Le mot GOOD avait disparu de l’enseigne.

Seules les lettres TIMES brillaient au néon, vacillantes, fatiguées d’espérer.

Diego s’approcha.

— Et si on retournait à Laredo?

Leon demeura immobile, suspendu entre la route et ce qu’il lui restait de courage.

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

Laredo
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