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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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La vieille dame et le taureau

Je suis une immigrée, née en France. Quand je suis arrivée à New York par bateau, comme cela se faisait à l’époque, je me suis installée sur une petite île à l’embouchure de l’Hudson, juste à côté d’Ellis Island. De là, j’ai vu débarquer des millions de migrants — Irlandais, Russes, Allemands… Ce sont eux qui ont construit ce grand pays qu’est devenue l’Amérique. Mon nom? Liberty Bartholdi Eiffel. J’ai 139 ans.

Je ne me sentais pas seule sur mon île. Des visiteurs venaient me voir et j’aimais écouter leurs conversations, car, malgré mon grand âge, j’ai gardé l’oreille fine. Il y a quelques mois, je les ai entendu parler d’un nouveau projet: le Président veut raser les bâtiments d’Ellis Island pour y construire un golf et installer le club-house dans mon socle. Ainsi, en quelques minutes d’hélicoptère, les New-Yorkais pourraient traverser le fleuve et se détendre sur les greens. Ce Président ne m’aime pas. Il veut me renvoyer chez moi, comme il le fait avec tant d’autres migrants. À ma place, il rêve d’ériger une version plaquée or du taureau de Wall Street.

Quand il s’est vanté de ce projet au sommet du G7, les dirigeants européens ont envisagé de me récupérer avant que je finisse vendue aux ferrailleurs, mais ils ne se sont pas mis d’accord sur le financement. Finalement, une souscription citoyenne a permis de payer mon billet de retour.

Je suis heureuse de rentrer. Je serai installée au centre des quatre tours de la Bibliothèque nationale à Paris. Les souscripteurs pensent que je dois veiller sur le Savoir, et ils ont raison. La Seine coulera à mes pieds et je serai proche de ma grande sœur, l’autre fille de Gustave Eiffel. Je n’aurai plus de fiente de mouettes plein les cheveux et les épaules. Dites… il n’y a pas de mouettes à Paris, j’espère?

Il y a quelques semaines, le projet a pris forme. Les visiteurs n’ont plus été autorisés à m’approcher et, un matin, un chef de chantier a débarqué. Casquette rouge, chemise à carreaux tendue sur un gros ventre, jean sans forme. Pas du tout mon genre d’homme. Il était accompagné d’ouvriers venus de tous les horizons — Mexicains, Portoricains, Jamaïcains, Chinois… Il leur a ordonné de commencer à me déshabiller. Les plaques de cuivre de ma robe ont été arrachées et jetées sans ménagement sur les rochers. Vous savez, je ne suis plus une jeune fille, mais voir ainsi mon intimité dévoilée sans même une bâche pour me couvrir, cela m’a mise mal à l’aise. Le chef exhortait ses hommes à accélérer le travail; les pauvres prenaient des risques insensés pour aller plus vite.

C’est alors qu’est arrivé l’architecte chargé de superviser mon transfert. Petit, chétif, lunettes rondes, costume gris, on aurait dit un archiviste du XIXᵉ siècle. Il n’en croyait pas ses yeux. Devant lui s’étendait un capharnaüm de poutres et de plaques vert-de-gris. En fulminant, il s’est dirigé vers le chef de chantier pour demander pourquoi le travail avait commencé trois jours plus tôt et pourquoi les pièces n’avaient pas été numérotées. Le chef a haussé les épaules.

— Pas payé pour ça. Je démonte, c’est tout.

Mortifié, l’architecte a tenté de joindre l’Élysée, l’Unesco, la mairie de New York. Partout, la réponse a été la même: le démontage avait été ordonné par le Président, ils ne pouvaient pas intervenir.

J’ai eu pitié de ce moustique qui, des jours durant, a virevolté autour de mon socle en griffonnant frénétiquement dans son carnet pendant que les ouvriers me démantelaient. Eux aussi, du haut de mon squelette, le regardaient avec compassion. Quand tout a été fini, l’équipe a embarqué. L’architecte, les yeux fixés sur le fleuve, semblait hésiter à s’y jeter; puis il a fini par prendre le bateau pour rentrer en ville. Je n’étais plus qu’un immense Meccano dont on avait renversé la boîte.

Deux jours plus tard, il est revenu avec un bateau équipé d’une grue pour m’embarquer. À l’approche de l’île, il a été surpris de voir que certains ouvriers étaient revenus. Il a sauté sur le quai et a demandé où était le chef.

— Il n’est pas là. On ne travaille plus pour lui.

Derrière eux, tous mes éléments avaient été triés, empilés, numérotés.

— Qui vous a ordonné de faire cela?

— Personne. On est venus de notre propre initiative. Personne ne nous paie. Il nous a fallu deux jours pour tout mettre en ordre, mais nous avons presque terminé.

L’architecte n’en revenait pas.

— Pourquoi faites-vous cela?

Un large sourire s’est affiché sur leurs visages. Le plus âgé a pris la parole.

— Vous savez, nous l’aimons bien, cette vieille dame. Quand nous avons quitté les pays où nous sommes nés pour venir en Amérique, c’était pour elle. Nous savons qu’après son expulsion, un jour, elle reviendra; et ce sont nos enfants qui devront la reconstruire. Nous voulons qu’ils y arrivent.

Le vieux Mexicain a tendu les plans de la statue à l’architecte et ajouté:

— Prenez-en soin… en attendant que nous remettions le taureau dans son enclos.

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