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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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La neige et le silence

Hank Miller n’a jamais été un homme de mots. Dans sa jeunesse, il parlait avec ses mains – pour serrer un écrou, réparer un moteur, aider un voisin à dégager sa voiture de la neige. Les mots, c’était pour les politiciens, les journalistes, les profs. Lui, il laissait les autres parler. Jusqu’au jour où il a senti que personne ne parlait pour lui.

C’était en 2020. La pandémie avait fermé les ports. Les bateaux de pêche étaient amarrés. Les filets, rouillés. Les salaires, suspendus. Hank avait reçu une lettre de l’État: “Vous êtes éligible à un programme de reconversion.” Il avait lu ça en buvant un café froid, assis sur sa véranda, regardant les oiseaux migrer vers le sud – comme les jeunes du village, qui partaient aussi, vers Seattle, Anchorage, ou même la Californie.

Il a commencé à écouter des émissions locales. Pas les grandes chaînes, mais des radio locales, pas Bannon ou d’autres, mais des révérends ou des chasseurs. Et des podcasts indépendants, diffusés depuis des garages ou des cabines de chasse. Des voix comme la sienne: rudes, fatiguées, parfois amères, et parfois revanchardes, voire haineuses. Ils parlaient de “dignité du travail”, de “respect des traditions”, de “reconquête de la parole des oubliés”. Hank a aimé ça. Il s’est senti vu. Il a partagé des articles sur Facebook. Il a reçu des messages : “Tu comprends, toi.”

Mais il n’a jamais aimé les slogans. “Make America Great Again” ? Il ne savait pas ce que ça voulait dire. “America First” ? Il n’avait jamais quitté l’Alaska. “Woke” ? Il pensait que c’était un mot pour les gens qui se réveillaient trop tôt. Mais il a commencé à comprendre que ces mots, pour d’autres, étaient des bouées. Des cris dans le silence. Un silence trop pesant, sur leurs vies misérables. Une vie dure, une vie amère, une vie de labeur.

Il a commencé à écrire sur son vieux PC daté, mais toujours fonctionnel. Pas des commentaires haineux, mais des petites notes, et puis l’écriture est venue à d’autres moments, quand l’exaspération ou le désespoir le tenaillait, dans un carnet. Des phrases comme :

“Je ne veux pas qu’on me dise que je suis raciste parce que je suis blanc et que je travaille avec mes mains.”

“Je ne veux pas qu’on me dise que je suis obsolète parce que je ne comprends pas les réseaux sociaux.”

“Je veux juste qu’on m’écoute, sans me juger, sans me classer.”

Telle une litanie, les phrases se sont déposées sur ces pages de papier usé, et encore, et encore. Le trop plein s’y déversait tel un égout immonde qui déborde de sentiment aux odeurs nauséabondes et dont on veut expurger le trop plein. Certains jours c’était frénétique, d’autres plus modéré, quand la chasse ou une partie de cartes à l’insu des mesures Covid éhontées lui faisait oublier ce désespoir latent d’une vie misérable.


Un jour, il a mis une photo de sa casquette rouge sur Facebook, avec la légende : “Elle a vu des tempêmartes. Elle a vu des rires. Elle a vu des adieux. Elle ne dit rien. Mais elle est là.” Geste anodin, un petit rien… mais parfois les riens sont les brises légères qui génèrent les ouragans.

Les likes sont venus. Par dizaines, centaines, milliers. Les partages aussi. Puis les messages. Des hommes comme lui, de l’Ohio, du Michigan, du Texas, des pêcheurs de l’Indiana comme des trappeurs de West Virginie, des agriculteurs du Nebraska ou des militants de la NRA. Des femmes aussi, parfois. Des mères au foyer, des femmes du Tea Party, des ouvrières, des caissières, des cols bleues. Tous disaient la même chose : “On nous a oubliés.”


Mais Hank n’a jamais rejoint de groupe. Il n’a jamais porté de drapeau. Il n’a jamais crié dans la rue. Parce qu’il sait, au fond, que la colère ne répare pas les moteurs, ne remplit pas les assiettes, ne réchauffe pas les nuits d’hiver.

Un soir, alors qu’il regardait la neige tomber sur son jardin, il a reçu un message d’un jeune de Juneau : “Tu parles comme mon père. Il est mort l’année dernière. Merci d’exister.”

Hank a souri. Il en a été touché. Il a ajusté sa casquette. Il s’est regardé dans le miroir du salon, celui qui est fendu. Et il a écrit, lentement, sur son téléphone :

"Je ne suis pas là pour détruire. Je suis là pour ne pas disparaître. Si vous m’entendez, écoutez-moi. Mais ne me forcez pas à crier."


Mais les réseaux sociaux ne connaissent pas le silence. Ils ne connaissent que le bruit. Et le bruit, c’est ce qui attire les autres. Les curieux. Les enragés. Les manipulateurs.

Un jour, un compte avec un nom comme “PatriotAlaska” a partagé son message, en ajoutant : “Voilà un vrai Américain. Pas de wokeness. Pas de faiblesse. Juste de la force.”

Hank a vu les commentaires exploser. Certains disaient : “Merci, Hank. Tu es notre voix.” D’autres : “Tu devrais venir à un rassemblement. On a besoin de toi.” Et d’autres encore : “Tu es un héros. Un vrai Blanc. Un vrai homme.”

Hank a senti un frisson. Pas de peur. De malaise et de fierté mélangés. Parce qu’il savait que ces mots – “vrai Blanc”, “vrai homme” – n’étaient pas les siens. Ils appartenaient à d’autres. À ceux qui voulaient transformer sa douleur en arme. Mais en même temps, il se sentait reconnu, écouté, estimé.

Les notes dans son carnet se sont déposées telles des nuées. À l’image de tout ce qui bouillonnait en lui.

Il a essayé de répondre. Il a écrit :

« Je ne suis pas un héros. Je suis un homme fatigué. Je veux juste qu’on me respecte. »

Mais les messages ont continué. Les appels. Les invitations. Les offres de “rejoindre la cause”. Il a bloqué certains comptes. Il a ignoré les autres. Il a fermé Facebook pendant une semaine.

Pendant ce temps, la neige est tombée. Silencieuse. Indifférente. Elle a recouvert les routes, les maisons, les arbres. Elle a effacé les traces. Comme si elle disait : “Recommencez.”

Hank a pensé à son père. Un homme dur, mais juste. Il lui avait dit un jour : “Les mots sont des outils, Hank. Tu peux les utiliser pour construire. Ou pour brûler. Choisis.”

Mais cette fois, Hank n’avait plus envie de choisir. Il avait envie de voir brûler.


Il a commencé à écrire des lettres. Pas pour les réseaux. Pas pour les gens. Pour eux. Pour ceux qui comprenaient. Des lettres manuscrites, sur du papier épais, tracées d’une encre noire comme la nuit du Yukon. Il les glissait dans des enveloppes sans retour, adressées à des noms trouvés sur des forums, des groupes, des listes. Des noms qui résonnaient comme des promesses.

“Ta colère est légitime. La mienne aussi. Ils nous ont volé notre pays, notre travail, notre fierté. Ils nous appellent ‘extrémistes’ parce qu’ils savent qu’on a raison.”

“Tu n’es pas seul. Moi non plus. On est des milliers. Des millions. Ils ont peur de nous. C’est pour ça qu’ils mentent.”

“La force, ce n’est pas de tendre l’autre joue. C’est de serrer les poings. Et de frapper quand il le faut.”

Il a envoyé une lettre à un jeune de Fairbanks, celui-là même qui pleurait sur une vidéo en disant qu’il ne savait plus à quoi ou à qui il appartenait. Hank lui a répondu :

“Tu appartiens à nous. À ceux qui refusent de plier. À ceux qui se souviennent. Ton sang est le même que le mien. Ta peau est la preuve que tu es chez toi ici. Pas eux.”

Le jeune a répondu. Il a dit qu’il avait senti quelque chose s’allumer en lui. Qu’il allait rejoindre un groupe. Qu’il allait “agir”. Qu’il ne pleurerait plus.

Hank a gloussé. Un gloussement dur, comme une cicatrice. Il a bien vissé sa casquette écarlate sur son crâne hirsute. Pas par habitude. Par défi. Parce qu’elle était devenue un symbole. Parce qu’elle disait ce qu’il ne pouvait plus se permettre de taire.

Et un soir, alors que la neige tombait encore – cette neige qui recouvrait tout, qui étouffait tout – il a reçu un message d’un inconnu :

“On a besoin d’hommes comme toi. Pas de mots. D’actions. Rejoins-nous. La prochaine fois, ce ne sera pas des lettres qu’on enverra.”

Hank n’a pas répondu tout de suite. Il a regardé la neige. Il a pensé à son père. Puis il a pris son stylo et a rayé, d’un trait violent, la dernière page de son carnet. Celle où il avait écrit, des années plus tôt : “Je ne suis pas là pour détruire.”

Il a griffonné à la place, les lettres déchirant presque le papier :

"Ils nous ont tout pris. Maintenant, on reprend."

Et il a signé.

Pas de son nom. D’un symbole.

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