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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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L'ours et le lapin

 

Il a renoncé au Canada mais pas tout à fait. De source plus ou moins autorisée suintent des bruits de pourparlers avec le Manitoba, le Saskatchewan et l’Alberta, trois provinces canadiennes qui abriteraient des minorités susceptibles de faire sécession pour endosser les numéros 51 à 53 des États-Unis. Le Québec n’a pas été sollicité, trop de français. Quant au projet “Grand Sud”, il patine. L’idée est d’acheter au Mexique une bande de territoire de 200 km de longitude, du golfe d’Amérique au Pacifique, intégrant Chihuahua, Monterrey et Hermosillo afin de créer une seconde frontière contre l’immigration. Nethanyaou, fort de l’expérience d’Israël, pourrait superviser le nettoyage de la zone. Malheureusement, le gouvernement mexicain, égoïstement, refuse le dialogue. Conscient que les trois ans de mandat qui lui restent ne suffiront pas à finaliser le projet – à moins d’une solution musclée, mais après le Venezuela et l’Iran, cela pourrait être mal vu – notre président envisage de reporter la réalisation de “Grand Sud” à son troisième mandat. Mandat qu’il est sûr d’obtenir, le prochain ticket républicain donnera Vance président et Trump vice-président. Si Poutine a pu le faire avec Medvedev, pourquoi pas lui et Vance?

 

Mais ces projet demandent du temps et il est impératif d’occuper l’espace médiatique en permanence. Quel challenger pourrait offrir une belle affiche? Les yeux du président tombent sur la carte d’Europe. Dubitatif. Pas possible d’argumenter une intervention en force sur le vieux continent. Même si les Suédois qui lui ont refusé le Nobel de la paix méritent une leçon. Taxer l’Europe, c’est déjà fait. La «culture»! Voilà l’idée! L’Europe toise le monde avec sa “culture”! Il faut rendre à l’Amérique le leadership culturel! Damon Knight, un de ses conseillers, lui propose de faire naturaliser américain tous les grands artistes européens, écrivains, musiciens, architectes. Il balaie l’idée, l’Art n’intéresse que les communistes et les subversifs. Naturaliser les sportifs? Les meilleurs sont déjà américains. Damon, qui travaille sur les projets de mise au pas des musées américains, a posé sur le bureau une pile de dossiers. Sur celui du haut, une brochure de l’Art Institute of Chicago est illustrée par Nighthawks, le tableau de Edward Hopper où quatre personnes sont assises au comptoir d’un diner la nuit. Le président pointe la brochure d’un index victorieux. “C’est ça!” Et il ajoute : “Make America GOOD Again”. Dès le lendemain, des invitations sont envoyées aux dix plus grand chefs cuisiniers du monde, tous européens sauf le newyorkais Thomas Keller, pour qu’ils prennent possession de dix restaurants prestigieux dans les dix plus grandes Trump Towers du pays. Pas de chance, Joël Rebuchon et Paul Bocuse sont morts pendant la présidence Biden, mais Alain Ducasse, le chef le plus étoilé du monde, s’est dit intéressé et les autres, Gordon Ramsay, Anne-Sophie Pic, Heston Blumenthal, Hélène Darroze, Pierre Gagnaire, René Redzepi et Mauro Colagreco, tous ont suivi.

 

L’idée n’a pas bien fonctionné. Les chefs, tout sourire à l’inauguration des restaurants, ne sont pas restés. Le banquet offert aux figures bien connues de la base du président a tourné à l’émeute, ils n’ont pas aimé le menu. Toujours aussi woke, les démocrates ont détourné le slogan en Make America Renée Good Again, du nom de Renée Good abattue par ICE, le service d’immigration. Et la presse hurle avec les loups: une feuille de chou gauchiste a publié une nouvelle écrite dans les années 50 par Damon Knight, un parent ou un homonyme du conseiller chargé de recruter les chefs, où des gentils extra-terrestres aident les terriens pour résoudre le problème de la faim dans le monde et en embarquent régulièrement pour visiter leur planète. Quand le narrateur parvient à déchiffrer le livre de chevet des extra-terrestres, il se rend compte que “Comment servir l’homme” est un livre de cuisine et que la terre n’est pour eux qu’un garde-manger. Le conseiller Damon Knight a aussitôt été renvoyé et trainé en justice pour trahison.

 

Là, ça allait trop loin! J’ai replié ma gazette et je l’ai mise au fond du bac du chat. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que le journaliste décrivait l’action de notre président sur un ton satyrique et ça, c’est inacceptable. Moi j’ai été élevé au western John Wayne et au polar Mitchum, et un président qui fonce, j’aime ça. Un bon anti-américain est un anti-américain mort. Alors d’accord, ce président a des défauts, il se vante trop, il change souvent d’avis, mais lui au moins il ne se contente pas de penser. Ce n’est pas comme mon petit-fils, nourri de dessins animés japonais, ces faces de citron, je ne sais pas où il pêche ses programmes le gamin, il a toujours l’air de jaillir d’un éclair, le point levé et les yeux en colère.

 

Enfin, mon petit-fils, c’est Norman, je l’appelle encore le gamin mais il a trente ans, il a étudié la philosophie, il enseigne la morale à des gamins de 15 ans à la High School. Je n’étais pas partant mais il m’a forcé la main pour que j’assiste à sa leçon publique, comme ils font chaque année pour que les parents voient quelles options choisir pour leur progéniture. Quel cinéma! Il a commencé son cours par un dessin animé, heureusement pas un japonais. L’histoire d’un ours qui enlève une super nana qui se baigne à poil dans la rivière. Elle hurle tant et plus, si bien qu’un lapin bondit de la rive, explose la tête de l’ours d’un tir bien ajusté et embarque la poupée qui lui lance des étincelles avec les yeux. Fin de l’histoire. Une diapo apparaît sur l’écran avec un mot à mille dollars (je l’ai noté): “Conséquentialisme”. Norman a pointé un bâton vers le mot et demandé: 

— C’est bien, ce qu’il a fait le lapin?

Tout le monde a crié “Ouiiiiiii!”. Sauf Lucinda. Je la connais, c’est la fille du pasteur. Jamais maquillée. Jamais d’accord. Je parie qu’elle va dire : “Tu ne tueras point.” Elle se lève et dit: 

— Exode 20:13 Tu ne tueras point.

La classe se tait, plus personne ne bouge. Même Jo qui visait sa nuque avec une fronde armée d’un reste de donut baisse les bras. On sent bien qu’elle a tort, que le lapin a sauvé la femme, et pourtant il a tué. Il y a un twist, la Bible ne peut pas se tromper! Norman l’interroge: 

— Tu veux dire qu’il ne pouvait pas tuer l’ours, même s’il allait faire passer un mauvais quart d’heure à la fille?

Jo murmure: 

— En levrette, en levrette!

Toute la classe a entendu et éclate de rire. Lucinda, mâchoire serrée et poing droit collé sur sa poitrine, regarde le plafond. Le calme revient, Norman reprend: 

— Pas si simple de déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Quand vous dites que le lapin a bien fait, vous ne dites pas qu’il a bien fait de tuer mais que les conséquences de son acte, en lui-même immoral, sont bonnes. OK? Alors, qu’est-ce qui compte? Si l’acte de tuer est immoral, il faut laisser vivre l’ours et tant pis pour la fille. Si ce sont les conséquences de l’acte qui comptent, alors il faut tuer l’ours pour sauver la fille. Il y a une troisième question dans cette affaire: les intentions du lapin! A-t-il agi uniquement pour sauver la fille ou va-t-il essayer de tirer profit de son acte?

 

C’est là que j’ai lâché prise, je ne voyais pas de réponse. Norman a fait trois groupes avec les élèves et chaque groupe devait débattre de tuer, de ne pas tuer, et que penser du lapin. Puis il les a rassemblés pour chercher où est le bien, où est le mal. La seule chose que j’ai comprise, c’est qu’ils ne parvenaient pas à se mettre d’accord. Norman a fait avancer des diapo où on lisait “utilitarisme”, “déontologie”, “morale de la vertu»” il a écrasé tout le monde avec des mots savants. Quand je pense à ce qu’on a payé pour ses études, ses parents et moi, et maintenant qu’il fait partie de l’élite, il nous fait honte.

 

À la sortie du cours je remonte par Washington avenue. C’est aussi la route de Lucinda et on fait quelques pas ensemble. Elle est toute retournée: 

— Vous croyez, vous, que le lapin devait tuer l’ours? Jusqu’ici jamais je n’ai douté, les Commandements sont les Commandements. Maintenant j’hésite. Je me sens mal. C’est sûr, mon père n’acceptera pas que je suive ce cours. Pourtant je sens qu’il y a là quelques chose d’important.

Je voudrais la rassurer mais elle n’arrête pas de parler. 

— Dans le groupe où j’étais, Thomas a fait un parallèle avec l’attaque de l’Iran. L’ayatollah, c’est l’ours. Le lapin, c’est notre président. La fille, c’est le peuple d’Iran. Thomas disait que c’était bien de tuer l’ayatollah parce qu’il faisait du mal à son peuple. Rosamund a dit que non, parce qu’on tuait plein d’Iraniens qui n’avaient rien fait. Jo a rigolé, il a dit que c’était bien parce qu’on allait pouvoir prendre tout le pétrole.

On approche du carrefour de Lafayette, je continue tout droit et elle tourne à droite. Au moment de se séparer, Lucinda prend une décision. 

— Je vais en parler avec papa et cette fois il faudra qu’il m’explique. Quand on parle, il a toujours raison, mais maintenant c’est fini, on ne va pas se contenter de vérités toutes faites, même si elles sont dans la Bible.

Elle s’éloigne et je lui lance:

— Ne te fâche pas avec ton père.

— T’inquiète, je ne vais pas essayer d’avoir raison contre lui. Je veux juste qu’on parle. Qu’on parle vraiment.

Elle tourne une dernière fois la tête vers moi pour me dire au revoir. Un grand sourire l’illumine.

 

C’est une gamine. Elle a quinze ans. Seize à tout casser. Mais elle va affronter son paternel! Ça me fait tout drôle, comme si je remontais dans le temps. À l’époque de mes quinze ans à moi, on parlait de contestation, il y avait des hippies, des slogans du genre “Faites l’amour, pas la guerre”. Je savais bien que c’étaient tous des communistes, des déserteurs, des mauvais Américains, et je n’ai jamais marché avec eux. Un peuple, une Amérique, une vérité, voilà ce qui m’a fait tenir. Et je ne vais laisser une gamine sans expérience me faire changer d’avis. N’empêche, elle a du courage. Je connais son père, il a la foi bien enracinée et l’autorité divine pour garant. Et puis cet embrouillamini avec le lapin et la guerre en Iran me casse la tête. Je finis par ne plus savoir qui a raison. Il va falloir que j’en parle avec mes amis. Et peut-être même avec Norman. Qu’on en parle vraiment.

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L'ours et le lapin
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