
Adam – אָדָם – آدم
Dans les trois langues, je porte le même nom.
Dans les trois religions, on me dit à l’origine de l’Humanité. À l’origine de ta présence sur cette terre.
Adam – אָדָם – آدم
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Mon nom se lit tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite. Évoquer ma personne fait tourner la tête: tout ce qui me concerne pose question.
Le sens de ce nom, d’abord. Il vient de la terre, adama, en hébreu, la langue qui, la première, conte mon histoire. Mais quelle terre? Où est ma terre? Est-ce la planète entière qui, de Paradis, se transforma, suite à la désobéissance originelle, en lieu de perdition? Est-ce une Terre promise à retrouver, à redécouvrir, à récupérer? Est-ce un endroit précis, en Inde peut-être, comme en était convaincu Christophe Colomb? Ou alors en Amérique, là où il a réellement accosté… À moins que ce soit dans un au-delà, réel ou fantasmé? Des milliers d’années après ma naissance, cette question n’a jamais été résolue; chaque jour les hommes se battent pour des territoires qu’ils pensent leur appartenir. Ont-ils compris le sens de la création du premier homme? Mais peut-être le ver était-il déjà dans le fruit – du moins le serpent autour du fruit? Les lettres hébraïques contenues dans Adam – qui ne me désigne pas seulement moi, mais l’Humanité entière – ne sont-elles pas les mêmes que dans adom, qui signifie rouge? Rouge comme le sang, dam en hébreu.
Puis mon essence: ai-je été constitué de boue ou de glaise? J’aime cette interprétation du Coran qui affirme que l’Éternel se servit de terres de toutes couleurs, provenant des quatre coins du monde, pour me modeler à son image – mais quelle image? Personne ne l’a jamais vraiment vu, l’Éternel. Ainsi tous les humains, d’où qu’ils soient, quelle que soit leur pigmentation, sont-ils issus de la même matière. En sont-ils conscients? Et le souffle que l’Infini insuffla dans mes narines pour m’animer, sentent-ils que, tous et toutes, ils le partagent?
Ma nature initiale aussi. homme ou femme? Ou les deux peut-être? Ai-je été créé androgyne pour ensuite me séparer en deux parts égales, car il me fallait connaître l’amour qui console de l’incomplétude? Ne sommes-nous réellement nous-mêmes que dans l’altérité qui permet l’union des contraires? À moins qu’il n’y ait pas de contraires, et qu’homme et femme – à parts inégales en chacun – nous soyons tous restés? Tant de débats sur l’identité sexuelle – et l’identité tout court – à l’époque où tu me lis. Et s’il fallait reprendre la réflexion autrement? Sortir du cadre, repartir de zéro.
Mais ma raison d’être interroge également. Car en repensant à toute cette histoire de fruit défendu – oh, il est si bon, ce fruit défendu! –, je me demande quel sens aurait eu vraiment notre existence à Ève et moi – mais aussi à toi – sans la connaissance du bien et du mal, c’est-à-dire sans le questionnement et le libre arbitre, comme on dit. Nous habiller de justice et d’amour, c’est ce que nous aurions dû tenter de réaliser, Ève et moi, avant même de recouvrir nos corps.
Alors que le monde s’ouvrait à nous – et même pour nous –, qu’avons-nous fait de la chance qui nous était donnée? Qu’avons-nous transmis à nos enfants? Comme la plupart des parents, nous ne pouvons nous vanter d’une descendance à la mesure de nos attentes. Notre fils Caïn, premier homme de souche, finalement, fut également le premier assassin, réalisant dans les faits l’intuition contenue dans le mot adom, rouge – celui du sang. À la mort de son frère Abel, j’aurais voulu l’égorger de mes mains nues. J’ai laissé le Tout-Puissant exercer sa justice. Je ne me suis pas vengé. Pourquoi mes descendants n’ont-ils pas suivi mon exemple?
Oui, les pères sont le plus souvent déçus.
An 1445 (calendrier hégirien) – آدم
Ils étaient là, face à moi, face à nous tous. Eux, les puissants. Eux qui avaient séparé leur destin du nôtre en nous confinant dans ce territoire exigu, la plus grande densité de population au monde, dit-on. Eux qui accueillaient certains d’entre nous pour réaliser des travaux dans leur maison, et à qui nous souriions, parfois; ils croyaient être nos amis, en tous les cas ils le disaient. Ce n’est pas nous qu’ils aimaient, je crois, mais une certaine idée d’eux-mêmes au travers de nous. Celle d’êtres d’exception, ouverts, généreux. Partisans de la paix, ils le prétendaient. Comme si la paix s’obtenait par la domination. Depuis l’enfance nous le savions – c’était même écrit dans nos manuels scolaires –, ces gens-là n’étaient pas des nôtres. Pas des hommes, juste de petits satans qui complotaient avec un autre, plus pervers encore: le Grand Satan américain. Aujourd’hui, nous allions surmonter notre peur et démontrer notre puissance.
Nous étions des milliers. Des milliers à avoir brisé leurs barrières, à avoir traversé leur frontière – en ULM parfois –, certains issus de notre Résistance, bien sûr, d’autres simples civils, comme moi, happés par le mouvement, par cette euphorie qui nous animait tous.
Nous marchions comme un seul homme, nous frappions comme un seul homme, nous étions un seul homme. L’Homme en lutte contre le Mal et, au fond de nous, nous ressentions une pulsion, un grand frisson, une vibration proche de la jouissance. Chacun interpellait son voisin pour lui indiquer où aller, comment contribuer à cette œuvre commune d’annihilation. Jamais je n’ai connu une telle joie, une telle harmonie. Ils nous avaient volé notre terre, nous allions les mettre sous terre, tous. L’heure de la réparation avait sonné. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Alors, avec les hommes de mon clan, j’ai pénétré des maisons, forcé des chambres fortes, poursuivi des enfants, empli des femmes de ma semence. Je débordais d’énergie, tout comme les autres combattants qui participaient à la chasse. J’aurais pu continuer des heures sans m’arrêter. Lorsque derrière moi j’ai entendu : “Adam.”
Adam, c’est mon nom, celui que ma mère chantait dans ses berceuses, celui par lequel m’appelle ma fiancée, la voix tremblante.
Je me suis retourné. “Adam”: c’était le cri d’une femme inconnue. Elle se tenait penchée sur le corps d’un homme, ignorant les assaillants qui l’entouraient. L’homme gisait à ses pieds: son mari, son fils ou son amant? Il s’appelait Adam, comme moi. Tout à coup, je ne l’ai plus vu comme le diable, mais comme mon semblable.
La joie est tombée. Je suis rentré chez moi.
Nous sommes tous les enfants d’Adam et Ève. Comment avais-je pu l’oublier?
An 5786 (calendrier hébraïque) – אָדָם
Ils sont là en masse, non loin de nous. Ils suent, ils puent. Ils se battent et se bousculent. Un jeune homme arrache l’écuelle d’un autre, plus jeune encore. Sans doute envoyé par son père, trop lâche pour risquer sa propre peau. D’autres crient et battent la foule des bras, tout est bon pour dépasser, accéder à tout prix à ce rare point de ravitaillement. Chaque jour certains d’entre eux meurent. Accidents, règlements de comptes, ruses de l’ennemi, aussi, qui provoque des mouvements de foule car il sait qu’on nous tiendra pour coupables de chaque mort. Parfois, nous tirons. Un jour, j’ai tiré.
Ces tirs mortels ont presque toujours lieu de la même façon. Nous regardons la foule qui s’avance, chacun d’entre eux est un ennemi, un terroriste en puissance. Ils ont massacré nos femmes et nos enfants, ils ont assassiné la bande de doux rêveurs qui clamaient Peace and Love lors de la rave party à la frontière, ils séquestrent encore en otages cinquante des nôtres – combien de vivants? Nous les observons et nous revivons les scènes obscènes diffusées en boucle après le pogrom. La colère nous submerge. Et la peur aussi: nous savons de quoi ils sont capables, ces bouchers. Je vois la tension monter dans les yeux de mes camarades. Je la sens à leur odeur aigre, peut-être certains sont-ils en train de se pisser dessus. Et je perçois l’énergie qui nous traverse, tous. Ça va saigner, je le sais. Les salopards en face nous haïssent profondément, et leur haine, en miroir, se reflète en nous. Ils veulent notre mort, pourquoi les laisser vivre?
Il y en a toujours un parmi nous qui finit par tirer.
L’autre jour, un vieux commandant était présent sur les lieux, un réserviste. Lorsque j’ai mis l’arme en joue, j’ai senti sa main sur mon épaule. J’ai sursauté, je suis sorti de la vision d’enfer qui me hantait. “Cet homme n’est pas un danger, m’a-t-il dit. Regarde l’expression de son visage: il a faim. Il ne s’en prendra pas à toi. Sa mort ne vaincra pas tes peurs. Sa mort ne ressuscitera pas tes frères et sœurs.”
J’ai baissé le fusil.
Je n’ai pas pu.
Mon commandant s’appelle Adam. Nous sommes devenus amis. Aujourd’hui, d’avoir résisté à ma peur, à ma haine, d’avoir renoncé à tirer, je me sens digne d’être un homme, je crois. Comme tous ceux-là qui ont faim, en face de moi. Que Dieu nous protège tous de la vengeance.
Seule est juste la loi, loin de la folie des hommes.
An 2025 (calendrier grégorien) – Éden en Toscane
Je m’appelle Ève, Hava en hébreu, Hawwa, en arabe. Mon nom provient du mot racine hay, qui signifie vie. Le porter m’a toujours donné le sentiment d’une responsabilité envers le monde, envers l’Humanité – symbolisée par Adam dans les trois traditions monothéistes. Contrairement au premier humain, je ne suis pas un père, mais une mère, sans doute cela change-t-il la perspective: je ne rêve pas mon fils à mon image. Je le rêve à son image, dans toute son altérité.
J’habite en Belgique, et je mesure la chance de vivre dans un pays en paix. L’importation du conflit israélo-palestinien, avec son regain d’antisémitisme, m’inquiète cependant, et m’atteint: je suis juive.
Nous aimons, mon mari et moi, la Toscane; nous y retournons régulièrement. À ces moments-là, j’ai souvent le sentiment, l’espace d’un séjour, d’habiter le paradis sur terre. Du haut d’une colline, une cascade déverse une eau couleur céladon; elle se niche dans une vasque de calcaire qui fait office de piscine naturelle. Avant d’y plonger mon corps, je le recouvre de boue adamique pour le régénérer. Sur ma peau, la douceur. Sous mes yeux, la perfection de la création. À mes côtés, des humains qui, comme moi, se lavent de leurs tracas. Il me suffit de fermer les yeux pour imaginer la première Ève, et Adam aussi, se baignant dans ce flux de jouvence – oui, le paradis sur terre. Mais, de retour à la maison, face aux écrans, l’image du monde m’assaille: qu’avons-nous fait de l’héritage de ces deux premiers humains?
Mon fils, son père et moi l’avons nommé Abel, comme celui qui succomba au glaive de son frère assassin. Un choix qui témoigne de notre foi en l’Humanité: l’espérance de ne plus voir les frères devenir ennemis, emportés par le ressentiment plutôt que par l’amour. Comme s’il était possible d’inverser le destin, en quelque sorte.
Autour de nous, l’histoire du monde n’a cessé de bégayer pourtant; des hommes semblent oublier qu’il existe d’autres valeurs que celle du territoire, un autre langage que celui du sang. Des politiciens rêvent d’une grandeur qui n’est qu’un retour au passé: comme si une recette avait été perdue et devait être retrouvée. Ils négligent le respect de la loi et l’amour du prochain – voyez le sort réservé aux migrants ou aux différents! Les rêves de nos enfants sont noyés dans ce cauchemar.
Abel, un jour, est revenu de l’école après une visite scolaire à Gand. La cathédrale Saint-Bavon l’avait particulièrement impressionné: il avait vu le célèbre Agneau mystique des frères van Eyck. De part et d’autre du retable sont représentés Adam et Ève. Abel a été frappé par ce tableau à cause de cette première femme qui porte le même prénom que moi. Ève semblait enceinte, il a imaginé qu’elle enfanterait le monde nouveau – nous savons, bien sûr, que c’est avec un ventre rond qu’on représentait les femmes à l’époque, mais j’ai aimé la métaphore qui en disait long sur ses attentes. Adam, lui, par un effet de perspective, a le pied droit qui semble sortir du cadre.
Alors, songeant à cet Adam en marche, mon gamin a eu ces mots:
– Il a tout compris, Adam... Make Adam Good Again!
Sortir du cadre, n’est-ce pas la solution? Repenser le monde en rompant avec le cycle de la vengeance et de la violence.
Oser l’amour.



