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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Du haut du jacaranda

J’étais resté en arrière dans la file, à plusieurs pas du dernier homme. Je savais ce qui allait arriver et j’en avais très peur. Plus loin, au début de la file, mon père et le cacique m’attendaient près du gros tronc d’un jacaranda dont la cime s’élevait bien au-dessus de toutes les autres.

— Avance, garçon, c’est ton moment.

Pendant qu’on me poussait vers le haut, le long du tronc de l’arbre, j'ai regretté d’avoir tant insisté pour faire partie de l’expédition. Mes mains moites adhéraient mal aux branches encore mouillées par la tempête récente et mes pieds glissaient sur les feuilles arrachées par le vent. Je manquais de souffle. Je regardais souvent vers le bas, non par peur du vide, mais pour vérifier que mon père, le cacique et les autres étaient encore là avec moi.

Le soleil. La lumière avait commencé à filtrer, de plus en plus chaude, signe que le sommet était désormais proche. Bientôt, je devrais regarder non plus mes pieds ou mes mains, mais l’horrible paysage qui m’attendait.

Et puis, il a surgi. Soudain, involontairement, en levant les yeux pour chercher une nouvelle prise, j'ai vu la terre passer du vert au blanc et finir à jamais dans l’immensité bleue de la mer. L’air n’entrait plus dans mon corps et le désir de tomber m'a traversé. J'ai cherché du regard la rive de l’autre côté, l’autre terre, mais rien, seulement une longue ligne d’un bleu plus sombre qui se faisait ciel. Et j'ai regretté d’avoir été si stupide.


Nous sommes une tribu qui vit au bord du lac, à l’intérieur de l’île. J’y suis né et j’y ai grandi. Le lac est un endroit amical où, enfants, nous apprenons à jouer sans trop nous éloigner dans l’eau. Là, il y a tout ce dont nous avons besoin. Surtout, il existe une autre rive, de l’autre côté de l’eau, qui en limite l’étendue. Le lac n’est pas une chose infinie. Je connaissais l’existence de la mer, notre île n’est pas si grande; pourtant, aucun de nous n’y est jamais allé. Mais ceux qui y sont allés, et ceux de la tribu qui vivent sur la rive de la mer et viennent échanger quelques biens chez nous, en racontent des merveilles.

— Mais comment cela peut-il ne jamais finir?

— Jamais. Tu regardes jour et nuit, tu fais le tour de l’île et tu ne vois que de l’eau.

— Et qu’y a-t-il au-delà de cette eau?

— Rien, seulement des fables.

— Une étendue d’eau infinie?

— Exactement.


Depuis le jour où mon père avait parlé avec un homme de la mer, le désir de voir celle-ci s'était ancré en lui. Mais il n’aurait jamais osé partir seul pour voir cette eau infinie. 

Quand le cacique de notre village a annoncé qu’un événement extraordinaire s’était produit sur la rive de la mer et que chaque tribu enverrait quelques témoins, il a été le premier à le supplier de l’emmener avec lui. Moi, le second. On a tâté les muscles de mes bras maigres, j'ai montré combien je cours vite et grimpé sur une mangrove pour qu’ils apprécient mon agilité. Finalement, mon père et le cacique ont accepté de m’emmener avec eux et les autres membres de l’expédition.


Je suis descendu de l’arbre en toute hâte, m’écorchant les paumes des mains et la plante des pieds. Hors d’haleine, j’ai indiqué la direction de cette chose bleue immense. Mon père s’est accroupi près de moi, m'a caressé le visage et a demandé:

— Comment c’est ?

Je n'ai pu que souffler bruyamment. Je ne connaissait aucun mot capable de la décrire.


Plus loin, nous avons rencontré l’un de ceux qui habitent sur la rive de la mer. Il s'est présenté comme Guacangarì, le fils aîné du cacique de cette tribu. Nous nous sommes assis sur les racines pour bavarder un peu avec lui et nous préparer à ce qui nous attendait. Et il a raconté l’histoire avec l’accent de ceux qui vivent au bord de la mer.


— Il y a dix jours, nous préparions les pirogues pour la pêche quand l’un des gamins, un comme celui que vous avez emmené, nous a rejoints sur la plage. Il a dit que, du sommet d’un jacaranda, il avait vu trois bateaux à l’horizon. Mais pas trois bateaux ordinaires. Trois bateaux énormes avec une forêt dessus. Les plus agiles d’entre nous ont couru vers le bois et, après être montés dans les arbres, ils ont confirmé. D’énormes bateaux avec des pieux plantés. Trois bateaux. Mais de ce côté-là de la mer, il n’y a rien. C’est ce que nous avons toujours su. De ce côté de la mer, il n’y a rien et rien ne peut arriver de là. Et pourtant, les voilà. Ils étaient si loin qu’on ne pouvait pas voir s’il y avait dessus des êtres humains ou un animal monstrueux. L’un des plus vieux a dit qu’il pouvait s’agir de trois îles qu’une tempête aurait arrachées à la terre ferme et mises à la dérive. L’idée a plu à beaucoup : notre île, Guahani, est petite et de nouvelles terres nous seraient utiles. Les bohiques ont interrogé les dieux, mais même eux n'ont pas pu donner de réponse. Nous avons placé des sentinelles dans les arbres les plus hauts et le long de la plage. Nous avons envoyé aussi des hommes rapides tout autour de l’île pour voir si, d’autres côtés, arrivaient d'autres bateaux ou des îles à la dérive. Mais après deux jours, ils sont revenus en disant que la mer était déserte comme toujours. Puis  la tempête est venue. Vous l’avez entendue aussi. Terrible. Cela faisait des années qu’on n’en avait pas entendu une d’une telle violence. Elle a arraché plusieurs huttes et beaucoup d’arbres. 

— Elle est arrivée à l’improviste. Inattendue.

— Laissez Guacangarì continuer l’histoire.

— Nos bohiques ont affirmé qu’elle était liée à l’apparition et qu’à la fin de la tempête, les bateaux atteindraient notre île avec des conséquences néfastes. Et pourtant, ils se trompaient. Je dois dire que cette génération de bohiques n’en réussit pas une. Ils font les sacrifices comme on les a toujours faits, ils ont été instruits comme on l’a toujours fait, mais il semble qu’ils ne soient plus capables de comprendre ce que les dieux ont en tête. Quoi qu’il en soit, une fois la tempête terminée, il n’y avait plus trace des trois bateaux. Les sentinelles se sont hâtées de monter dans les arbres, mais ils n'ont vu que quelques morceaux sombres flottant. Nous avons attendu deux jours entiers sur la plage pour que le courant ramène les restes : personne n’a eu le courage de mettre sa pirogue à la mer.


À ce moment-là, l’homme de la mer s'est levé et a dit: 

— Venez voir.

Nous l'avons suivi jusqu’au village d’où l’on pouvait voir, entre les mangroves, la ligne bleu intense de la mer. Mon père est resté longtemps à l’observer.

Nous avons été conduits auprès du cacique de cette tribu et lui avons remis les dons habituels, comme on le fait lorsqu’on rend visite. Lui, les autres anciens et leurs bohiques semblaient peu intéressés par nous et par nos présents. Ils paraissaient comme absents, anxieux et mélancoliques.

— Voulez-vous voir ce que la mer nous a apporté ? a alors demandé Guacangarì.

Un instant, nous avons été tentés de dire non. Mais nous avions marché pendant deux jours et, de plus, ceux de la mer nous considèrent un peu comme stupides et peureux ; nous avons pris donc notre courage à deux mains et avons suivi le fils du cacique. Il nous a montré des morceaux de bois courbé et travaillé, des pièces d’un matériau très dur fiché dans le bois, quelques récipients vides que la mer avait portés jusqu’à la rive. Rien d’extraordinaire, mais le simple fait qu’ils soient arrivés du côté impossible de la mer les rendait merveilleux à nos yeux.

— Êtes-vous prêts pour la meilleure partie?

Il nous a conduits dans une grande hutte gardée par deux hommes armés. Dans l’air étouffant et chargé d’une odeur insupportable, une créature ratatinée s’agitait. À mesure que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, j'ai réalisé avec horreur que la bête ressemblait à un homme. La peau très blanche, les cheveux clairs, les yeux injectés de sang. Elle murmurait des sons incompréhensibles.

— C’est incroyable comme elle ressemble à un être humain, a dit le fils du cacique. Mais les bohiques sont certains qu’il s’agit d’une sorte d’iguane né difforme.

— Est-ce dangereux ?

— Tous les animaux sont dangereux. Celui-ci semble assez fort mais il est lent et très stupide. Regardez.

Guacangarì a frappé l’animal avec un bâton. Celui-ci a levé les pattes de devant comme pour se défendre. Voir combien ces pattes ressemblaient à mes mains m'a fait frissonner et j’ai eu un élan de pitié pour cette bête. Avec encore plus d’horreur, nous l’avons entendu émettre des sons. Elle s’était mise dans une position qui ressemblait à celle d’une personne agenouillée, les mains jointes devant le museau. Et elle articulait toujours des sons incompréhensibles.

— Nous lui avons donné un nom, dit Guacangarì. Nous l’avons appelé Colòn-sabela-jesùs. Ce sont les sons qu’il répète le plus souvent.

Le Colòn-sabela-jesùs s’est effondré à terre, comme épuisé.

— Il ne durera plus longtemps, dit encore Guacangarì. Il ne mange pas, ne boit pas et sa peau rougie est en train de peler. Il a commencé à saigner quelque part.


Nous sommes ressortis prendre l’air. La vue de la mer et du Colòn-sabela-jesùs m’avait étourdi. J’avais la nausée. Le village, pourtant tout à fait semblable au nôtre, me paraissait corrompu, sale et même menaçant. Les ouvertures sombres des huttes étaient prêtes à m’engloutir pour me faire subir le sort de la pauvre bête immonde venue du côté impossible de la mer. Je ne désirais rien d’autre que rentrer chez moi. Et je souhaitais ne jamais avoir tant insisté pour faire partie de cette maudite expédition: l’image de la bête et l’odeur qu’elle dégageait ne s’effaceraient jamais de ma mémoire.


Nous nous sommes reposés à l’ombre des mangroves. Les habitants de la tribu de la mer nous ont offert de la nourriture et de l’eau que nous n'avons pas osé refuser; nous ne pouvions offenser des gens qui avaient le courage de garder auprès d’eux une telle horreur vivante. En secret, nous pensions que ces gens nous étaient supérieurs pour avoir le courage de vivre près de la mer. À présent, avec cette chose dans la hutte, ils nous semblaient encore plus grands, plus forts que nous. Magiques.


Nous aurions voulu repartir aussitôt pour passer la nuit le plus loin possible du village, mais les caciques des autres villages arrivaient pour se réunir et décider que faire du Colòn-sabela-jesùs. Cela m'a remonté un peu le moral de voir les mêmes visages stupéfaits et horrifiés sortir de la hutte de la bête. Personne n’oublierait jamais cette vision.


Avec tous les caciques et leurs accompagnateurs, nous sommes demeurés éveillés toute la nuit dans une clairière proche du village, mais éloignée de la mer. Puis, le matin, après les célébrations et les rituels habituels, la réunion a commencé. À moi, encore enfant, il m'a été interdit d’y participer. 

Après quelques heures, mon père m'a rejoint.

— C’est décidé. On le noie.

Quel soulagement… Puis j’ai éprouvé un peu de pitié en pensant à cette pauvre bête qui finirait son existence loin des siens. Je me suis demandé ce qu’elle pensait de nous, des animaux qu’elle voyait autour d’elle et qui la tenaient prisonnière. Mais la décision des chefs des différentes tribus était certainement la plus sage.


Cinq des hommes les plus forts furent tirés au sort pour exécuter la décision. L’homme choisi de notre tribu était mon père. Il s'est dirigé vers la hutte, pâle et raide. Le plus vieux des bohiques est entré le premier, suivi des hommes. Peu de temps s'est passé avant que les hommes ressortent en traînant la bête entre eux. Les regards souffrants de ces guerriers habitués à combattre ont fait comprendre à tous combien il était horrible de toucher cette créature. Et en effet, bien qu’à la lumière du soleil elle ressemble encore davantage à un être humain, sa peau blanche comme l’écume de la mer la rendait révoltante. Sur le museau, il y avait une blessure d’où coulait du sang rouge. Dans les brefs récits qu’en ferait plus tard mon père, il diait que pour, la faire sortir, ils l’avaient frappée deux fois avec un bâton.


Ils ont atteint la plage presque en courant, suivis par tout le monde. Tous en silence. Sur le rivage, les hommes se sont arrêtés et ont tourné leur regard vers les bohiques pour voir s’il existait un rite, quelque geste  sacré; mais les bohiques ont agité les mains en poussant les hommes à accomplir la tâche le plus vite possible. Les hommes sont entrés dans l’eau jusqu’aux cuisses et y ont enfoncé la bête. Elle a  un peu agité les pattes arrière, mais sans force. Elle a réussi, un instant, à lever le museau au-dessus de la surface de l’eau. Cette façon d’ouvrir la bouche pour prendre de l’air et ses yeux me étaient si familiers que j’ai encore éprouvé un sentiment de pitié douloureuse. Incités par les bohiques et les caciques, les hommes l'ont repoussée sous l’eau et l'ont maintenue ainsi jusqu’à ce qu’elle cesse de bouger. Ils sont restés longtemps les bras immergés jusqu’à ce que le plus vieux des prêtres les rappelle à terre. Le corps de la bête a floté, inerte. Les cinq hommes se sont éloignés le long de la plage et puis ont commencé à se frotter le corps avec du sable jusqu’à se faire saigner.


Personne n’avait pensé à ce qu’il fallait faire du cadavre de la bête. On a mis quelques pirogues à la mer et le cadavre a été poussé au large à l’aide de longs bâtons. Certains hommes sont montés dans les arbres et des sentinelles armées ont été placées le long de la plage. La nuit, nous avons tous veillé, en attendant qu’un dieu inconnu auquel la bête était dévouée vienne réclamer son fils.

L’aube est arrivée sans que rien ne se produise. Le courant avait ramené la bête d’où elle était venue. 


Après quelques jours, nous avons décidé nous aussi de rentrer chez nous.


En chemin, j'ai reconnu, aux écorchures sur l’écorce, le jacaranda depuis lequel j’avais vu la mer pour la première fois. J'ai grimpé jusqu’à la cime et j'ai vu la fumée s’élever du côté du village; ils brûlaient la hutte où la bête avait été gardée. Cette fois, j'ai réussi à admirer la beauté de la mer. Elle ne me faisait plus aussi peur.


La tribu de la mer a fini par abandonner le village et a tenté de fonder un nouveau village sur le lac, loin de la mer. Mais nous les avons chassés ; pas question de les avoir à nos côtés. Mon père a participé à la guerre et m'a dit que nos guerriers étaient tous très effrayés de s’opposer à ceux qui avaient capturé la bête. Mais à la fin, nous avons gagné. Et nous en avons été heureux.


Plus jamais ne sont arrivés ni bateaux ni îles flottantes.


***


Voici l’histoire telle que la racontait le grand-père Hatuey quand il était déjà très vieux et n’avait même plus une dent dans la bouche. Vieux comme je le suis maintenant. Il n’existe aucune preuve que trois bateaux sont réellement arrivés du côté impossible de la mer; et des objets qu’il disait avoir été portés sur la rive par le courant, il ne reste rien.


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Note de l'auteur

L’impérialisme, l’idée d’une “culture supérieure”, la conviction de pouvoir exporter des systèmes politiques, religieux et philosophiques au nom d’une prétendue supériorité morale, plongent leurs racines dans des gestes anciens. J’ai voulu remonter le long de la ligne du temps, jusqu’au point où tout a commencé, par une lumineuse matinée d’octobre 1492. Je l’ai imaginée différente de celle que nous connaissons: un moment où la rencontre ne donne pas naissance à la conquête, mais se brise avant même de devenir histoire. Le “conquérant” est arrêté. La voix qui se proclame porteuse de foi, de souveraineté et de destin universel se dissout en sons incompréhensibles — Colòn, Sabela, Jesús — vidés de leur pouvoir et de leur sens. Yo soy Cristóbal Colón, enviado de Su Majestad Isabel, por la voluntad de Jesucristo.

Ceci est une fable qui suspend le commencement d’une longue suite de conquêtes, de massacres et de conversions forcées, pour laisser place à une hypothèse fragile – l’illusion, peut-être, d’un avenir différent.

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