
Elijah prenait de moins en moins le temps de s’arrêter pour quelques instants de repos sur ce banc de bois, mais il l’avait fait ce matin-là. Le vieil homme était assis en haut de la petite colline qui bordait son domaine et contemplait les étangs qui avaient étrangement résisté à la Sécheresse. La Sécheresse, avec un S majuscule, frappait le Maine – et de manière plus large une bonne partie du continent nord-américain – depuis une quinzaine d’années. Elijah ne l’aurait pas nommée Sécheresse mais plutôt la Perturbation; car la pluviométrie mondiale n’avait pas simplement diminué de manière homogène partout sur la planète. C’était davantage une grande redistribution des cartes. De majestueux fleuves avaient été transformés en rivières boueuses alors qu'en d’autres contrées, de nouveaux cours d’eaux étaient apparus selon un macabre tirage au sort. La cause était connue. Le mécanisme un peu moins. Les milliers de générateurs énergétiques qui avaient pris place sur les côtés atlantiques, tant en Amérique qu’en Europe ou en Afrique, avaient perturbé le fonctionnement de l’Atlantique et le régime des pluies. Était-ce la raréfaction du plancton mangé dans les immenses turbines ou la perturbation des courants marins par celle-ci? Était-ce la baisse du niveau des océans – trop peu importante selon les scientifiques pour provoquer des effets – qui avaient changé la dynamique globale du régime hydrique planétaire? Toujours est-il que la pluviométrie avait changé. À la grande loterie climatique, les étangs que contemplait Elijah avaient obtenu un ticket gagnant et prospéraient. De là où il se trouvait, Elijah pouvait observer plusieurs habitats légers – deux cabanes et une yourte, installées dans la prairie qui bordait l’étang. Et dans le petit bois attenant à celle-ci, il devinait plus qu’il n’apercevait sa propre maison: un cabanon, de taille modeste au départ, qui s’était agrandi avec les années et l’arrivée de ses enfants. Au total, une trentaine d’habitats légers se partageaient l’espace d’un terrain d’un vingtaine d’hectares dans une cuvette herbeuse entourée de collines et de bois. Elijah et son épouse Lucy avaient acheté ce terrain pour une bouchée de pain alors qu’ils n’avaient que 25 ans. Petit à petit, ils l’avaient ouvert à des amis et des voyageurs séduits par les lieux. Cinquante ans plus tard, ils étaient une petite centaine à se partager l’endroit. Lucy était morte cinq ans auparavant. Un cancer, de ceux, rares, qui tuaient encore de manière fulgurante. Ils avaient eu trois enfants. Leur fille ainée, Lexie, était partie faire sa vie sur la côte californienne. Olivia, leur seconde, avait choisi de rester et Elijah se sentait chaque jour chanceux de partager la vie de ses petits-enfants. Quant à leur cadet, Paul, il avait choisi un chemin tout autre et c’était lui qui occupait les pensées du vieil homme ce matin-là. Ils avaient rendez-vous mais ce n’était ni pour un dîner, ni pour des retrouvailles. Paul venait pour des adieux et tenter une dernière fois d’emporter sa famille avec lui dans sa folie.
Le crissement de pneus sur une route caillouteuse sortit Elijah de sa contemplation. Il se leva et regarda de l’autre côté du banc. Au-delà de la colline, à l’opposé de son domaine, s’étendait une plaine qui courrait jusqu’à l’océan atlantique. Les verts paysages du Maine avaient laissé place à ceux, mortifères, d’une plaine industrielle sans fin. Et au-delà, sortant de l’océan et mangeant avidement l’horizon, Elijah pouvait deviner le Cube, lui aussi avec un grand C. Décidément l’époque aimait sacralisé les noms communs – la Sécheresse, le Cube et le Saut. Une nouvelle trinité pour une nouvelle humanité. Ce récit – ou ce nouveau narratif; comme l’avait suggéré une agence de communication – était matraqué par une clique de milliardaires oublieux de leur méfaits. Le Cube était une structure de quatre kilomètres de côté, construite à quelques dizaines de kilomètres des côtes américaines, dans les eaux de l’Atlantique. Même si Elijah et son épouse avaient tout fait pour ignorer ce projet, celui-ci les avait petit à petit rejoints, occupant l’horizon alors que les côtes se transformaient en zone industrielle. Elijah repéra la voiture de son fils Paul sur la route. Il repensa au petit garçon qu’il avait été, à ses rires et à la vie, aussi joyeuse que faire se peut, qu’il avait tenté de lui donner. On ne choisit pas pour ses enfants. De cela, Elijah en était convaincu; mais il se demandait néanmoins comment son fils avait pu choisir un chemin aussi différent du sien. Paul avait dix ans quand le Cube avait commencé à émerger à l’horizon. La structure l’avait fasciné, presque instantanément, comme un coup de foudre dont tout l’humanité, mais surtout la planète tout entière, allait bientôt subir les conséquences. Elijah comprenait son envie de chercher autre chose que cette planète mourante; mais fallait-il pour autant prendre le parti de ceux qui s’apprêtaient à lui asséner le coup de grâce?
Le vieil homme entreprit de redescendre vers son cabanon. Ses pas étaient encore fermes mais il sentait les années dans ses articulations. Septante-cinq ans. Il avait toujours une soif infinie de vie, mais le départ de Lucy lui avait fait comprendre qu’il n’avait pas droit au chapitre en la matière.
La voiture serait bientôt là. Elijah accéléra le pas, quittant les bois et profitant du soleil de midi. C’était une belle journée, une de celles qui faisait savourer le fait d’être en vie sur cette planète, aussi meurtrie soit-elle.
Paul sorti de la voiture sur le petit parking, une étendue de terre battue et de gravier, qui marquait le fin de la route et le début des sentiers qui parcouraient le domaine. Du haut de ses trente-cinq ans, il était toujours anxieux quand il revenait chez lui. Il y avait toujours dans l’air un mélange de souvenirs heureux et de ruptures. Évidemment, le lieu le ramenait tout entier à sa mère. C’est avec son départ que sa relation avec son père s’était compliquée. Chaque pas dans le domaine lui rappelait aussi qu’il n’était plus l’enfant qui avait vécu ici. Parfois, Paul ressentait dans sa chaire la brièveté de la vie, et les quelques décennies qu’il avait vécues ou qu’il lui restait à vivre étaient comme des secondes. Parfois, ces mêmes secondes lui semblaient comme des années et il se sentait presque éternel. Mais ça, c’était avant, avant la Sécheresse et le projet du Saut dont elle découlait. Aujourd’hui, le sentiment qui dominait était l’urgence d’un compte à rebours final.
Paul appréhendait le rendez-vous avec son père. Au fond de lui, il espérait toujours pouvoir le convaincre et l’emmener avec lui. Il avait soif de prolonger sa vie et celle de ses proches. Le Saut s’approchait et, d’ici un mois, il aurait quitté cette terre infertile. Il espérait convaincre son père de le suivre. Sinon? Cette journée ensoleillée accueillerait leurs adieux.
Le jeune homme emprunta un sentier. Celui-ci sillonnait dans un petit bois avant d’aboutir sur les hauteurs d’une grande prairie, légèrement pentue. Les herbes hautes n’avaient pas encore été fauchées et se balançaient au vent, comme autant de vagues sur une mer végétale, illuminées par un soleil généreux. Paul aperçut le cabanon familial qui n’abritait plus que son père aujourd’hui. Il ne comprenait pas son entêtement. Il ne niait pas le cynisme de la situation et que c’était les mêmes oligarques qui avaient tué à petit feu la planète qui s’affichaient maintenant en sauveurs de l’humanité. Tout cela, il le savait. Mais à un moment, il fallait jouer avec les cartes à sa disposition, sortir son épingle du jeu. Le Saut allait avoir lieu. Ingénieur sur le projet, Paul voyait tous les jours les préparatifs et le décompte qui, après quelques errements, ne souffrirait plus d’aucun retard. L’Atlantique était devenu une immense zone industrielle sacrifiée. Les possibilités de produire directement de l’énergie à partir de l’eau de mer, notamment du Deutérium qu’elle contient, avait lancé un eldorado énergétique. L’humanité avait trouvé une source d’énergie propre mais elle s’était rapidement transformée en une malédiction. Les historiens contemporains estimaient que c’était la convergence de la découverte de la fusion à froid avec celle d’une exoplanète habitable et de la possibilité technique de la télétransportation interstellaire qui avait changé radicalement le visage de la planète. Le Grand Saut, ou simplement le Saut, s’était imposé comme nouvel horizon. L’humanité s’apprêtait à déménager. Pas de vaisseau volant à travers l’espace mais un cube gigantesque pour se transporter instantanément à quarante années-lumière. Sa construction et les milliers de générateur de fusion à froid destinés à produire l’énergie du Saut avaient ravagé l’Atlantique et ses côtés. Le Cube abritait déjà près de deux milliards d’êtres humains en hibernation et tout le matériel nécessaire pour implanter une colonie dans le système Trappist-1. Basta la protection de la Terre, il y avait une Planète B. Il n’était pas possible d’emmener tout le monde – seulement deux milliards et demi d’individus – et les quelques milliards d’êtres humains laissés sur le carreau étaient sacrifiés sur l’autel de la continuité de l’humanité.
Ah que son père était obstiné! pesta silencieusement Paul.
Pourquoi choisir de rester parmi les mourants quand on pouvait vivre une si grande aventure? De toute façon, la planète était à l’agonie avant le projet du Saut; alors pourquoi rester à son chevet? Le bien. Les défenseurs de la planète venait avec une idée morale surannée. Et puis, le bien n’était-il pas de donner à l’humanité un nouveau berceau, une page blanche, pure de toutes les contaminations de la terre qui affecteront encore ses habitants pendant des centaines d’années? Paul se dirigea vers le cabanon. Tout proche, il entendit le craquement du bois provoqué par le pas lourd de son père mais aussi la radio qui diffusait dans la cuisine une musique que personne n’écoutait vraiment. Alors qu’il s’apprêtait à frapper à la porte, il sentit le parfum du café et perçut les vrombissements vaporeux d’une cafetière italienne en fin de préparation. Son père l’attendait de pied ferme, pensa-t-il, et il frappa à la porte.
Elijah ouvrit la porte tout de suite, le visage souriant et accueillant. Paul entra et son père le prit dans ses bras.
— Tu as l’air en forme, dit-il après son étreinte.
— Toi aussi, Papa.
— J’ai fait du café, dit Elijah en indiquant la table de bois éclairée par une baie vitrée circulaire.
Paul prit une chaise tandis que son père remplissait deux tasses de café. Il observa les cadres photos au mur, sa maman et son papa dans la vingtaine lors d’un voyage en Europe, une photo de famille avec leurs trois enfants; la dernière photo de ses parents en couple, quelques mois avant le décès de sa mère. Les deux hommes étaient silencieux.
— Tu n’as pas pris les enfants avec toi? demanda Elijah.
— Ils n’étaient pas disponibles, mais je repasserai avec eux et Cassandra.
— Avant le départ?
— Oui, avant le départ, Papa.
Elijah versa deux tasses de café fumant dont les volutes brillaient dans un rayon de soleil. Ils restèrent silencieux quelques secondes, leur regards se croisant furtivement avant de se porter ailleurs.
— Ton... travail se passe bien? dit Elijah, cherchant ses mots.
— Je n’arrête pas. C’est le décompte final. Toutes les équipes travaillent nuit et jour.
— Les turbines aussi, j’imagine.
—Oui. Les supergénérateurs tourneront jusqu’au moment du départ.
Elijah ne répondit pas, fixant sa tasse de café.
— Tu sais que tu peux toujours m’accompagner, Papa. Il y a une place pour toi, mes sœurs; pour toute ma famille.
— Je ne participerai pas à cette folie...
— Papa, je...
— Et je ne comprends pas comment tu oses y participer. Vous allez ruiner cette planète...
— Mais elle est déjà en ruines! Tu ne t’en rends pas compte parce que tu vis dans un petit coin préservé; mais ce sont les ruines qui constituent la majorité des paysages. Ce voyage, donnera un avenir à l’humanité.
— À une partie de l’humanité! Tes milliardaires se présentent en sauveurs mais ils sont les premiers responsables de ce qui nous arrive. Et les fossoyeurs de tous ceux qui resteront.
Paul se leva, pointant un doigt accusateur sur son père.
— Tu crois que je ne le sais pas? Tu crois qu’une seule personne qui embarquera sur ce vaisseau l’ignore? Mais quel choix avons-nous?
— Mensonge! Tu penses que vous êtes tous de gentils opposants silencieux? Vous avez tous fait vôtre leur cynisme. Chacun cherche uniquement à tirer son épingle du jeu. Si toute cette soi-disant majorité silencieuse s’était opposée à leur projet grandiloquent, cela ferait longtemps qu’on n’en parlerait plus.
— Je veux juste vivre! dit Paul. Et donner une chance à mes enfants de vivre. Et à toi aussi! À toute ma famille.
Elijah respira profondément avant de reprendre calmement.
— Tu sais ce que je pense de ce pays, de notre pays?
— Oui, tu me l’a assez répété étant enfant: qu’il s’est construit sur une contradiction, un idéal de liberté et un génocide.
— Exactement, dit Elijah frappant du poing. Et la planète n’a jamais suivi une autre voie. Le développement, le capitalisme, se sont construits sur l’annihilation des uns, tout en séduisant les autres par la liberté qu’ils procuraient.
— Cela n’a rien à voir ici. On essaie juste de se donner un meilleur avenir.
— Cela a tout à voir!
Elijah se leva et se mit à arpenter la pièce nerveusement.
— Vous condamnez la moitié de l’humanité pour la soi-disant liberté de l’autre. Et que penses-tu que vous ferez une fois sur place? Quels droits donnerez-vous à la faune et la flore que vous allez trouver sur cette nouvelle planète? Terra Nullius. C’est comme ça que vous avez nommé ce projet, et c’est comme ça que les conquistadors nommaient ce continent!
Elijah se rassit, énervé, haletant. Paul sirota la fin de son café devenu tiède.
— Je veux juste te sauver, Papa.
Le silence s’installa. Le vieux poste de radio crachotait la chanson “Idiot wind” de Bob Dylan dont l’album “Blood on the Tracks” fêtait cette année ses cent ans, racontant le dialogue impossible de deux êtres qui s’étaient autrefois aimés, mais ne se comprenaient plus. La bande son parfaite pour cette dernière entrevue.
Paul se leva et glissa doucement sa chaise sous la table de bois avant de se diriger vers la porte.
— C’est Cassandra qui passera avec les enfants, dit-il sans se retourner, avant de sortir.
Elijah attendit quelques instants avant de suivre le même chemin. Il emprunta à nouveau le sentier qui l’emmena en haut du promontoire et observa la route sur laquelle la voiture de son fils s’éloignait, et au loin, le Cube, qui l’arracherait bientôt à lui. Elijah s’assit sur son banc. Sa vie était d’un côté, celle de son fils et d’une bonne partie de l’humanité, de l’autre.
Un mois plus tard, le vieil homme se trouvait en ce même endroit, assis sur ce même banc. C’était la nuit et le Cube scintillait dans le lointain. Le vent venait de sa direction et portait le bruit du vrombissement des milliers de générateurs côtiers. Elijah était seul. Paul avait convaincu ses sœurs de le suivre. Il appartenait déjà au passé mais se sentait en paix, sûr de son choix. Les cendres de Lucy avaient été dispersées sur cette terre et c’était à ses côtés qu’Elijah voulait finir ses jours. À 23h00, l’horizon s’enflamma. La décharge lumineuse liée à la télétransportation illumina le ciel comme un étrange crépuscule. La nuit retomba aussi vite qu’elle s’était levée alors qu’un rayon lumineux traça une ligne éphémère vers les cieux dans un claquement apocalyptique, avant de laisser place à l’obscurité et au silence. Et pour Elijah, à cet instant même, la colère envers son fils laissa enfin place à la douleur de leur séparation.



