
Il fallait les voir sortir du néant. Grands, élancés, brillantes ogives dont la tête se perdait dans les nuages. C’était là du bien bel ouvrage. On leur prêtait une hauteur qui avoisinait pour certains le kilomètre. Mille longs mètres d’acier luisant, qui se reflétait à des lieues à la ronde. Parfois, lorsque le soleil était à son zénith, on racontait que le sable en leurs pieds fondait doucement, laissant derrière lui de gigantesques rigoles vitrifiées, comme autant de ruisseaux de quartz silencieux qui s’en venaient charrier sans bruit les larmes d’une terre à qui l’on avait tout pris.
Les Cierges.
Newark, 22 juin
Cher Boris. Comment vous portez-vous mon ami? J’ai bien reçu votre dernière lettre, et j’avoue que votre pétition m’a laissé perplexe. Me laisseriez-vous quelques jours pour y réfléchir? Je reviens vers vous dès que j’aurai les idées plus claires à ce sujet.
Votre dévoué,
Hopper
Boutousov déboutonna le haut de son pantalon. Ses chinos le serraient, surtout à la fin des repas. Boris Boutousov avait ce que l’on appelle un gros ventre. Pas un ventre énorme, aucune démesure là-dedans, mais un ventre proéminent. C’était en général la première chose que l’on voyait chez lui, cette amphore qui semblait s’adresser à vous avant même que les yeux de votre interlocuteur aient eu le temps de remarquer votre présence (car oui, le camarade Boutousov était myope), tant et si bien que cette saillie ventrale lui avait valu son surnom: le samovar. Outre son embonpoint, le samovar avait une autre particularité, et pas des moindres: il était président-directeur-général de la CC, la Confédération Centrale, qui s’étalait depuis l’ancien Japon jusqu’aux confins de l’Europe.
Astana, 2 juillet
Privet camarade Hopper. Je vais bien, je vous en remercie, tout autant que mes concitoyens. J’ai eu ouï-dire qu’une vague de chaleur a touché le nord de MAGA? J’ose espérer que vos compatriotes n’en ont pas trop souffert. Quant à ma requête, j’ai bien conscience de son incongruité. Prenez le temps de l’examiner. Elle pourrait, avec le temps, vous apparaître sous un jour nouveau.
Amicalement,
Boutousov
Douglas Hopper, pour sa part, n’avait pas de ventre déraisonnable. Quoi que, pour être tout à fait honnête, ses années à la tête du conglomérat Hobsen avaient laissé quelques traces. Mais depuis qu’il était entré en politique, il avait radicalement changé: lait d’amande et fruits secs étaient ses meilleurs alliés. Petit, râblé, crinière blanche, regard métallique et verbe acerbe, il avait un petit air de George Washington, le père fondateur de feu les États-Unis d’Amérique, le vieux continent disparu. Un George Washington sans jambe gauche, souvenir d’une jeunesse turbulente où le balcon du Flagstaff n’avait pas su le retenir, un soir d’excès. Le fémur n’avait pas tenu.
Les USA non plus.
Les Zuessa! Son père lui avait raconté tellement d’histoires sur l’ancienne MAGA. Ces États-Unis d’Amérique, comme on disait alors. Nombreux étaient désormais ceux qui n’en avaient plus qu’un vague souvenir. Les jeunes d’aujourd’hui ne les avaient même pas connus. Hopper, lui, s’en souvenait surtout grâce aux descriptions que ses parents lui en avaient faites lorsqu’il était enfant: les Walmart, les stations-services, le pygargue, les pick-ups.
Mais imaginer que ni le Mexique ni le Canada n’en faisaient partie…
quel pays décousu ce devait être.
Astana, 6 août
Cher collègue. Je me permets – en ce jour anniversaire – de réitérer mon offre du 15 avril. Je vous le répète, pour le bien de tous: il nous faut activer deux de nos cierges, de part et d’autre de la frontière. C’est une question d’équilibre, voire de survie. Avez-vous eu le temps d’y réfléchir?
Boutousov
Hopper, planté devant la fenêtre de son bureau, tournait et retournait encore la missive de son homologue entre ses doigts. Au loin, très loin, le sommet du Cierge de la Lower Bay émergeait dans la brume. Quel hypocrite! Ce ton faussement mielleux, ces “cher collègue”, ce papier à entête de la CC: foutaises! L’autre devait penser la même chose de la tournure des messages qu’il lui envoyait (Mon très cher Boutousov…), mais c’était là une règle tacite: la courtoisie avant tout. La puissance de feu de la partie adverse ne laissait aucune place à l’égo. Et de l’autre côté de la frontière, il en allait de même. La moindre esquisse de mouvement belliqueux et c’était l’Apocalypse. Alors que l’on s’apprécie ou non, on était courtois.
Mais l’instance de Boutousov au cours de ces derniers mois pour activer le programme nucléaire Souffle Divin devenait pesante. Hopper savait qu’il n’aurait bientôt plus aucune excuse pour retarder sa décision. Le temps passait, qui jouait contre lui.
Et l’Autre le savait aussi.
Newark, 8 août
Très cher ami. C’est là une requête, qui – vous en conviendrez – demande un certain temps de réflexion avant de formuler une réponse. Mes équipes et moi travaillons d’arrache-pied sur le sujet et je m’engage à revenir vers vous avant le nouvel an, vous avez ma parole.
Votre dévoué,
Hopper.
Tout ceci avait dégénéré une cinquantaine d'années auparavant, un peu avant 2030; voire – si l'on y réfléchissait bien – encore bien plus tôt. La première explosion, celle du gadget, remontait à 1945, dans ce qui était encore les USA. Trois semaines plus tard Little boy et Fat man rayaient Hiroshima et Nagasaki de la carte. Ces engins que l’on appelait encore bombes “atomiques” n’étaient que des jouets par comparaison aux Cierges actuels. Le réacteur de Little boy ne contenait par exemple que 64 kg d’uranium.
Une misère.
Mais le monde avait passé la vitesse supérieure.
Au cours des années précédentes, déjà, on avait joué avec les limites. On les avait poussées pour le simple plaisir de voir jusqu’où l’on pouvait aller, avant que le fil casse. Soudan, Palestine, Ukraine, Iran. Les protestations se multipliaient, les exactions s’enchaînaient: une certaine routine s’installait.
Puis un jour, à l’été 2026, le fil avait rompu.
Net.
Salement.
Brutalement.
Fouettant l’air jusqu’à briser tout ce qui se trouvait à sa portée.
C’est ainsi qu’avait débuté ce que l’on nommerait plus tard le Nucléocauste.
La première bombe tomba un mardi. Elle surprit tout le monde. En quelques minutes, tout un chapelet de bombes à hydrogène furent larguées sur un atoll du Pacifique. On compta jusqu'à 300 impacts au total.
De l’atoll, il ne resta plus rien.
Et de l’humanité, plus grand-chose non plus.
Le monde venait d’entrer dans l’ère nucléaire.
Astana, 10 septembre
Hopper. Je vous rappelle – à titre amical – que les accords de Reykjavik nous intiment de conserver la mainmise sur nos territoires respectifs. Or le désarmement initié en 2048 nous rend faible face à des menaces telles que celle que vous évoquez dans le quatrième bloc. Mes propres équipes m’ont en outre laissé comprendre que votre 7e secteur, au sud des Andes, s’était soulevé à son tour. Ne tardez plus à examiner ma demande.
Ps. “Si menace il y a, MAGA et la CC devront couper la tête de l’Hydre via une action concertée” (Reykjavik – Article 6 - 27 Juin 2048)
Le monde bascula dans l'horreur la plus absolue en ce jour funeste que l'on nommerait plus tard “le jour du chapelet des Tsars”. Pas un mot, pas une image, pas un son ne permet encore aujourd’hui de mesurer avec justesse la somme des atrocités générées par la folie de l’Homme au cours des années qui suivirent. Ni les musées sur le Nucléocauste qui fleurirent après la fin de la guerre atomique ni les scénographies timides destinées à l’enseigner aux jeunes générations ni même les insoutenables peines de réalité virtuelle imposées depuis lors à tout repris de justice condamné pour “apologie de fin du monde” ne peuvent encore aujourd'hui retranscrire avec justesse la terreur dans laquelle le monde s’enfonça à cette époque.
Et pourtant, ils savaient.
Tous.
L’ensemble des dirigeants de l’ancien monde.
Jusqu’au plus insignifiant d’entre eux.
Mais pas un ne se leva.
Newark, 15 septembre
Boutousov, je serai clair et bref. Les cours d’histoire et les menaces déguisées ne fonctionnent pas avec MAGA. Vous et moi sommes les deux facettes d’une même pièce, ne l’oubliez pas. Je reviendrai vers vous en temps et en heure, ainsi que je vous l’ai déjà dit.
H.
Les dirigeants impliqués durent par la suite rendre des comptes, mais il était déjà trop tard. On avait perdu le décompte des morts. Le nombre n’importait plus. Une génération entière fut ainsi fauchée, qui resterait dans la mémoire collective comme la génération sacrifiée.
Une génération de morts-vivants,
élevée dans des ruisseaux de sang,
broyée sous le joug des puissants,
bercée dans des cratères à faire rougir la lune.
Une abomination.
Astana, 18 septembre
Hopper, vous me décevez au-delà du raisonnable. Ma proposition était une proposition de PAIX. N’avez-vous donc rien appris? Vous croyez que je ne suis pas au courant des soulèvements des secteurs 14 et 18, au Nord, et du mouvement de révolte qui gronde toujours du côté du secteur 7? Je venais vous parler de PAIX, pour vous aider à régler vos conflits, de manière à ce qu’ils ne viennent pas contaminer nos territoires. Et la PAIX, vous le savez comme moi, ne sera stable que par la PEUR que nous inspirerons. Vous me parlez d’Histoire? Mais souvenez-vous qu’il y a un peu plus d’un siècle la vieille Russie pointait déjà ses missiles sur les États-Unis depuis Cuba. Cette Histoire vous la connaissez comme moi. Nos Cierges ne sont que les enfants de ces missiles. Ils ne sont pas là pour héberger les cigognes mais pour nous PROTÉGER de la folie des hommes. Alors je vous le demande une dernière fois...ACTIVONS-LES!
B.
On n’était pas retournés à l’âge de pierre, non. Loin de là! On avait appris à détruire tout en préservant l’essentiel. On savait atomiser une rue tout en épargnant ses conduites d’eau, irradier une ville sans toucher à sa centrale électrique, anéantir un quartier tout en laissant sur pied sa banque. On s’autodétruisait en mesure. On était prévoyants.
Le carnage dura cinq ans.
Cinq longues années d’obscurantisme et de poussière.
Puis un jour on se réveilla.
On ouvrit le foyer.
On baissa les feux.
Un printemps refleurit.
Les grands hommes étaient morts.
Newark, 20 septembre
Tu sais où tu peux te les mettre tes Cierges, Boris? Ne me fais pas la leçon. Toi et moi sommes condamnés à donner le change, tu le sais. Combien de Cierges sont réellement chargés de ton côté de la frontière? Combien? COMBIEN? Ne me dis pas que tu ne le sais pas! Notre monde ne tient que sur des tours métalliques vides Boris, VIDES! Pour deux d’entre elles que nous ferons exploser, cent ne fonctionneront pas. Et ensuite?
ET ENSUITE BORIS!?
Du passé, on avait alors fait table rase. Du temps et l’espace des bourreaux, il ne devrait plus rien rester. On effaça les noms, les tracés, jusqu’aux frontières. On créa deux blocs, destinés à veiller l’un sur l’autre, dans un défi commun de maintenir la paix. C’est ainsi que naquirent MAGA (we Made America Great Again), à l’Ouest, qui reprit les contours du vieux continent américain, depuis l’Alaska jusqu’au Cap Horn, et la Confédération Centrale, à l’Est, qui couvre une large étendue de terres, depuis la mer du Japon jusqu’aux pointes bretonnes. De l’Afrique, personne ne voulut. Trop irradiée. Trop brulée. Un continent entier sacrifié, tout autant que les pôles, qui avaient depuis longtemps disparu.
Chacun des deux blocs plaça dès lors à sa tête une âme noble, forgée dans le respect de l’autre, pour veiller aux destinées communes. Avant Boutousov, avant Hopper, il y avait eu Danakov, Chamberlain, le grand Abashidze, le moine Eagle, le sombre Bullit, Catherine Hebel et Georges Kassymov.
Puis on commença à les ériger.
Les Cierges.
Il faut comprendre qu’une fois l’intégralité de l’arsenal nucléaire consommé et la capacité de production entièrement détruite, nos aïeux s’étaient retrouvés du jour au lendemain dans un monde sans puissance de feu. Et les masses avaient approuvé. Hélas, si les puissants étaient vaincus, de leur engeance il n’en était rien. Il restait sur cette terre des êtres assoiffés de pouvoir et de sang. Et d’eux, il fallait se protéger. Alors petit à petit, une idée fit son chemin. On construirait un réseau de bombes plus destructrices encore que tout ce que l’on avait connu jusque là. Et ces bombes, on les exposerait au vu de tous. Elles viendraient au fil du temps mailler les territoires pour créer une galaxie de fer dont la seule vue réfrénerait toute velléité de soulèvement. Les deux premières bombes, deux cierges d’une centaine de mètres de haut chacun, furent inaugurées en 2035, dans les deux uniques villes dont on avait conservé l’ancien nom; à l’Ouest, Newark, nouvelle capitale de MAGA et, à l’Est, Astana.
Bientôt, de nouveaux cierges virent le jour, comme autant de phares intimant le respect.
Et cela fonctionna.
Le programme Souffle Divin tint le monde en respect.
Le temps de deux générations.
De la paix, l’Homme finit toujours par se lasser.
Le Samovar était un brave homme dans le fond, et il n’avait aucune envie d’être celui dont les livres d’Histoire se souviendraient comme le fou qui avait décidé d’activer les Cierges. Mais les révoltes grondaient, chaque fois plus proches et plus nombreuses. Dans ce contexte, que lui restait-il, si même la plus terrifiante des menaces ne terrifiait plus?
C’est ainsi qu’en désespoir de cause, un an plus tôt, il avait fait une offre à Hopper: Un Cierge. Un seul. De part et d’autre de la frontière.
Un an qu’il suppliait son homologue.
Mais l’autre campait sur sa position.
Hopper refusait de voir que la partie était perdue, que leur dualité était exsangue, qu’ils appartenaient déjà au passé.
Puis, un matin, le dernier rempart tomba.
MAGA, 30 octobre
À destination de B.Boutousov.
Douglas Hopper démis ce jour de ses fonctions sur proposition du conseil d’État de MAGA.
Proposition de mise en route du protocole Souffle Divin dès ce soir à minuit.
Dans l’attente de votre retour.
MAGA
Le Samovar s’approcha du rebord de sa fenêtre.
En contrebas, des enfants jouaient dans les feuilles.
Leurs rires étouffés lui parvenaient depuis la rue, en écho au murmure du vent dans les frondes.
Au loin un bébé pleurait. Une mère bientôt le réconforterait.
Il ferma les yeux, esquissant cette femme en songes, berçant sur son sein son enfant, ou celui d’une autre.
Puis il se saisit,
d’une feuille,
d’un stylo.
Astana, 30 octobre
Je, soussigné Boris Boutousov…



