
Et si c’était la faute de Dexter Gordon? Et si la caisse n’était pas tombée en panne? Et s’il n’avait pas revêtu son gilet de sécurité? Et si… Chandler Binge écrasa sa cigarette et jeta un coup d’œil par la fenêtre. Frénésie, cris et désordre dans le lointain. À quoi bon se poser des questions? À quoi bon se demander si Chet Baker ou John Coltrane auraient influencé la marche du monde? La journée touchait à sa fin. Plus rien ne serait comme ce matin. Comme il y a un siècle.
Ce matin-là donc, Chandler accompagnait Gordon sur une balade. La vieille Mustang de son père glissait dans un paysage familier d’éminences et de plaines. L’homme ne roulait pas vite, préférant flâner au rythme de ses musiciens préférés. Tout ronronnait dans l’existence de cet être discret: ses cours de philosophie, ses articles sur le tragique et le moteur de sa bagnole. Pas d’autres contretemps que ceux du jazz. Au quotidien, pas de hics, pas de toc, ni du hip-hop, juste de la syncope.
Vers neuf heures, alors que le saxophone de Dexter lançait ses premières notes, le moteur hoqueta. Binge ralentit, prêtant une oreille attentive à la machine autant qu’à Darn that dream. Rien n’annonçait la suite… Le printemps lissait la campagne, le soleil réchauffait cuivre et carrosserie, la trompette de Donald Byrd dialoguait avec les autres instruments.
À proximité d’un rond-point, le moteur refit des siennes. Chandler jugea plus prudent de se ranger. Pas question de courir le moindre risque avec l’héritage paternel. Il revêtit le gilet de sécurité, alluma une clope tout en songeant à son prochain essai. Il ouvrit le capot, expira une bouffée de tabac, se repassa la séquence d’ouverture du film de Woody Allen, Cassandra’s Dream. Cette mécanique-là n’était pas censée s’enrayer. Quelque part, cependant, un incident – entretien bâclé, manque d’huile, bougie défectueuse – grippait les rouages.
Une tire s’arrêta non loin de la sienne au moment où il revoyait la séquence au cours de laquelle les deux frères s’enthousiasment face à l’objet de leur convoitise, un voilier, le Rêve de Cassandre, sans prêter attention au bateau en ruines à l’arrière-plan. “Et voilà! Avertissement tragique, signe avant-coureur… Le spectateur comprend avant les personnages que ça finira mal…” Binge n’eut pas l’occasion de développer sa pensée car les occupants venaient aux nouvelles.
– Que se passe-t-il? s’enquit le conducteur.
– Je ne comprends pas. Dommage, c’est une belle journée pour se balader.
– Qu’avez-vous dit? questionna le passager.
– Je ne comprends pas…
– Après!
– C’est une belle journée pour se balader…
– OMG…! C’est lui! C’est lui! répétèrent les hommes d’une même voix.
Ils s’emparèrent de leur téléphone tout en regagnant la Chevrolet pourrie. Binge distinguait les pouces fébriles en train de rédiger des messages. De temps à autre, l’un des deux relevait la tête pour lancer un regard où l’admiration le disputait à une touche d’inquiétude. Le philosophe qui affectionnait le jazz et Woody Allen se dit qu’il avait affaire à des lunatiques végétant dans un coin paumé de l’État.
Il reprit l’examen du moteur sans plus de succès. Indifférent, Gordon continuait à étirer de longues phrases en phase avec la batterie de Billy Higgins. Pas de soucis de ce côté-là. Même lorsqu’un musicien ratait le tempo, il se rattrapait au mouvement suivant. Ici, le temps perdu n’existait pas. Binge referma le capot et éteignit le lecteur. Batterie pour batterie, en ce moment, celle de la Mustang primait celle de Higgins. Il se préparait à appeler le service de dépannage quand une théorie de véhicules apparut dans le lointain.
Sur la largeur de la route, pick-up, camping-car et vieilles décapotables avalaient le bitume dans un concert d’avertisseurs. S’agissait-il d’un mariage? D’une meute fuyant un cataclysme? Les deux hommes derrière agitèrent les bras. Transportés, ils enlevèrent leur chemise, qui tournoyèrent dans le ciel bleu. Une poignée de secondes et ce petit monde s’arrêta devant le barrage improvisé. Hors-la-loi, hippies, hipsters, mirent pied à terre. Rugissement des bolides, pétarade des Harley, vrombissement des teufs-teufs.
Les échanges enthousiastes entre la foule et les types au comportement bizarre le concernaient. Klaxons, cris et sifflets montaient de toutes parts. Bientôt, la presse l’entoura à grands renforts de hourrahs, de mercis, de sanglots dans la voix. De quoi ce brouhaha était-il le nom? Binge décida d’en avoir le cœur net. Il leva la main droite. Le silence succéda au hourvari.
– J’ai peur de ne pas saisir, commença-t-il.
– Quel est ton nom? interrompit un anonyme.
– Mon nom est Binge.
La rumeur gonfla à nouveau, courut d’un bout à l’autre de l’attroupement. Une dizaine de costauds portant perfectos et barbes noires approchèrent. Le plus grand tendit la main.
– ‘lut Binge. Qu’est-ce t’as dit tout à l’heure aux mecs à la Chevrolet?
– Trois fois rien…
– Ça nous suffit. Tu peux compter sur notre groupe. Les vrais fils de l’Amérique te protégeront… Ah, très bonne idée la camisole!
Il ordonna ensuite à la troupe de revêtir un gilet de sécurité par-dessus les blousons. Au-delà, le mouvement fit tache d’huile. Une traînée de marques jaunes serpenta entre les véhicules pour s’étirer en direction de la ligne d’horizon. Le ruban doré vivait d’une vie propre, ses anneaux vibrant au gré des déplacements.
Binge continuait de s’interroger sur le sens de l’événement. On écoute du jazz, on réfléchit à la syntaxe du tragique à partir d’un film d’Allen, la vitre baissée, la main effectuant des arabesques dans l’air. L’instant d’après, des inconnus vous accostent, des loubards vous portent aux nues, des admirateurs vous rendent hommage. Il prit une cigarette, la porta vers la bouche entrouverte, le regard vague. Le déclic reconnaissable de trois Zippo le ramena à la réalité. Binge alluma sa clope à l’un d’entre eux avant de flâner en direction du rond-point.
La garde rapprochée l’escorta, empêchant les mutins de perturber la réflexion de celui que certains appelaient déjà le Leader. Chandler traversa la route, escalada la légère déclivité garnie de buissons, d’arbustes et de fleurs, prit son portable afin de prévenir son épouse. Il arrêta le mouvement du téléphone à mi-chemin. Les quelques mètres de dénivelé lui permirent d’évaluer au mieux l’étendue de l’agitation.
Sans cesse, des voitures se joignaient au cortège, des gens gesticulaient et de nouvelles traces ambrées grossissaient une palette homogène. Binge repassa en vitesse les dernières heures de son existence, à la recherche d’un signe, d’un indice, quelque chose qui expliquerait la situation. Il avait analysé le film de Woody, corrigé des copies et écouté pour la énième fois les improvisations de Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud. Rien de révolutionnaire là-dedans! Interdit, il se dit que Monica, sa femme, lui apporterait si pas une réponse satisfaisante, à tout le moins le propos lénifiant dont il avait besoin. Elle ne le laissa pas parler.
– Mon héros! Pourquoi ne m’as-tu rien dit? Tu as voulu me protéger?
– Eh bien, je comptais…
– M’avertir, compléta l’épouse enflammée. Peu importe maintenant… Fais ce que tu as à faire.
– À ce propos, pourrais-tu…
– Je t’aime. De tout cœur avec toi.
Elle raccrocha avant qu’il ait pu terminer une phrase. Le portable dans une main, la cigarette dans l’autre, Chandler se demanda si ses amis ne lui avaient pas joué un tour pendable. Du genre caméra cachée. Guère probable, ni lui ni ses potes ne regardaient la télévision. Il héla le chef des motards qui oscillait entre déférence et obséquiosité.
– À votre service, maître!
– Comment êtes-vous certain de ne pas vous être trompé de bonhomme?
– Le mot de passe, maître! Et l’endroit.
– Quoi, ce rond-point? C’est le monde à l’envers!
– Vous pouvez répéter? s’emporta le gaillard le dépassant de deux têtes.
– Le monde à l’envers! Au bas mot, mon ami…
La montagne de muscles se tourna vers le reste de la bande pour lancer la bombe.
– Ça y est, les mecs! La révolution commence. Filez au prochain croisement et transmettez le mot d’ordre. Le monde à l’envers!
– Si les flics se pointent? interrogea un autre balaise, pantalon noir bouffant dans des chaussures de combat anthracites.
– Vous leur rentrez dans le lard.
Binge protesta. Il ne représentait rien ni personne. Certes, l’actualité politique et sociale le passionnait. Il lisait des essais de philosophie, écrivait afin de saisir en partie une réalité complexe, fuyante et tragique. Cela faisait-il de lui le modèle, le Lider Maximo d’une bande de rebelles? Un sauveur, vraiment?
– Nous comprenons votre prudence, rétorqua le motard sur l’air de la connivence. Le gouvernement possède un sacré réseau de mouchards. Ne craignez rien! Désormais le peuple est derrière vous!
– Quel est mon rôle dans cette mascarade ? Roi des fous?
– Roi des humbles! Que prévoit le plan maintenant?
– Quel plan?
– Voyons, maître, ne perdons plus de temps. La mobilisation déferle sur le pays. Le tocsin retentit dans les villes et les villages. Nous avons besoin des prochaines instructions.
Binge tira sur une cigarette presque consumée avant de jeter le mégot d’une pichenette énergique. Renflant par instants, la rumeur lui apportait des bribes où il identifia les mots éducation, santé, justice…
– Eh bien, pourquoi ne pas s’en prendre au Président? reprit-il avec malice. Vous pourriez envahir la Maison Blanche, le détrôner, l’embastiller. Piller ses appartements, molester ses ministres, punir les corrompus. À bas l’oligarchie! L’Amérique au Peuple!
Chandler cherchait d’autres actions absurdes à ajouter à la liste, mais le géant n’écoutait plus. Muni d’un mégaphone tendu par l’un de ses acolytes, il haranguait déjà la multitude, répétant dans l’ordre l’extravagante litanie. L’intention ironique du propos avait disparu. Pris au pied de la lettre, il ne s’agissait de rien moins que de malmener des gens, de se livrer au saccage, à la dévastation.
Comment la journée avait-elle déraillé à ce point? Quel détail n’avait pas retenu son attention, qui expliquerait ce chambardement? Cela valait bien la peine de poursuivre le tragique dans les œuvres pour ne pas en saisir les manifestations dans la vraie vie! Autour de lui, ce n’était plus une horde sauvage, mais une armée, des divisions en mouvement, des unités prêtes à l’action.
Des coups de feu éclatèrent dans le fond du tableau tendu devant lui. Face à ce réel-là, à la fois tangible et évanescent, il ne parvenait plus à départir l’expérience brute de sa transformation en pièces, films, romans, nouvelles, bandes dessinées. Il alluma une cigarette.
– Ne serais-je pas un personnage qui s’ignore? Un personnage pris dans une trame rédigée par une main mystérieuse? murmura-t-il à part soi. Suis-je destiné à mettre le feu ou à le transmettre?
Il avait prononcé cette dernière interrogation assez haut pour que son lieutenant l’entendît à moitié. Binge ne s’étonna plus lorsqu’il transmit une directive biaisée aux premières lignes.
– Le maître a dit de foutre le feu, cria-t-il avec une touche de haine dans la voix.
Il baissa l’appareil puis se tourna vers Binge pour s’enquérir du reste de l’injonction.
– Euh, foutre le feu à quoi, maître?
– Disons les Walmart, les sièges du Great Old et des multinationales, pour commencer. Rapine, redistribution et incendies carabinés. Dans cet ordre, lâcha un Binge rendu.
Une folle envie d’étreindre Monica le saisit. Lui susurrer des mots d’amour sur une chanson de Chet Baker. Seule façon de reprendre pied. De mettre fin au malentendu. Le portable ne sonna qu’une seule fois. Elle répondit avec un enthousiasme lui-aussi révolutionnaire.
– Chandler, je suis si fière. On ne parle que de toi sur Fox et CNN. Le FBI te recherche. Ne t’inquiète pas, le peuple est avec toi, Captain America!
– À ce propos, j’aimerais te dire…
– Que tu ne rentreras pas? Pas de souci. Je te rejoindrai!
– Monica, je n’y suis pour…
– Personne! Quoi de plus de normal, avec tes responsabilités. Je t’aime, continue, mon homme, mon héros. Que dis-je ! Notre héros fidè…!
La fin de la conversation se perdit dans une suite d’explosions, de slogans, d’insultes. Que voulait-elle dire? Fidel ou fidèle? Binge replia le portable dans un geste lent. Il le rouvrit pour l’éteindre. À quoi bon? Il n’osait même pas téléphoner à ses frères et sœurs. N’allaient-ils pas aussi le féliciter, l’encourager à poursuivre la lutte? Le geste n’avait pas échappé au motard.
– Vous avez bien fait, maître.
– Bien fait quoi?
– Le portable. Évitez de l’utiliser.
– Pourquoi?
– Les drones ne tarderont plus. S’ils vous repèrent…
Les drones maintenant! Pourquoi pas des tentatives d’empoisonnement? Un paquet de clopes au polonium, du cyanure dans le tube de dentifrice, du curare sur le volant de la Mustang! La tragédie tournait au vinaigre, à la comédie noire, grinçante, loufoque. Du Monty Python sur fond de musique jazz. Binge découvrait le véritable sens de la vie. Derrière le voile du quotidien, un film passait en boucle, avec ses acteurs principaux, secondaires et ses figurants.
Son oreille de mélomane reconnaissait même la bande originale accompagnant le long-métrage. Partout montaient le grondement de la révolte, le tohu-bohu des guérilleros, un boucan où les coups de feu se mêlaient aux exclamations. Le staccato des mitrailleuses, le ballet des traçantes, le ramdam des armes. Quels beaux contretemps! De la syncope à l’état pur. Cependant, à cause de l’adrénaline, la révolution fatiguait son homme. Chandler regagna la bagnole, toujours garée en bordure de nationale, gardée par un quatuor de malabars. Il se cala sur le siège passager, sélectionna le fichier des meilleures chansons de Baker, alluma une dernière sèche. There will never be another you l’apaisa sans tarder. Par la fenêtre entrouverte, il héla son sous-fifre.
– Comment t’appelles-tu?
– Kleinman! asséna fièrement l’homme.
Chandler lui lança un regard étonné.
– Je sais, répondit-il à l’interrogation muette, les copains se moquaient de moi à l’école primaire.
– Eh bien, mon grand, tu vas me laisser roupiller… Ah Chet, quelle grande fatigue!
Kleinman, distrait par le chahut, l’ouïe abimée par le heavy metal et le grondement des Harley Davidson, n’entendit pas clairement les paroles du boss. Comme il ne connaissait pas l’interprète de My funny Valentine, le motard pensa que le héros de la Nation parlait de lui-même à la troisième personne. L’ordre tonna dans l’air chargé de poudre et de colère.
– Écartez-vous! Le Che est fatigué!
Binge écrasa sa cigarette dans le cendrier, observa le panorama, se remémora les premiers instants de cette journée singulière. Les heures s’étiraient dans le crépuscule et, bientôt, la première nuit du reste de sa vie étendrait son emprise sur le monde. Il passa une main rêveuse sur la barbe drue. Le beau mois d’avril! L'émoi des révolutions! Plus rien ne serait comme ce matin. Comme il y a un siècle.



