top of page
Logo Asmodée Edern
Illustration principale
Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Cacophonie

La cour commune des maisons mitoyennes est silencieuse par la chaleur d’été de 13.30. Quelqu’un attend sous le lilas, même si le petit arbre ne donne pas d’ombre à cette heure-là. Il voit la voiture revenant de la gare tourner sur la voie de la cour et sa voix retentit dans l’air:

- Peeeti! Abiigééél!

La réponse ne se fait pas attendre.

- Áádám!

Les retrouvailles des cousins chez les grands-parents est toujours un moment vif, mais quand deux arrivent de l’ouest du pays et deux retournent de l’Occident, c’est un moment encore plus enthousiaste. Et pour Ádám, qui a un grand frère handicapé, retrouver les cousins avec lesquels on court, on nage, on crie, on grimpe aux arbres, c’est de l’extase.

Abigél et Peti ont traversé la Hongrie du nord-ouest au sud-est. Leur père avait pris le train le matin avec les deux cadets, sa femme étant retenue par l’organisation de la fête annuelle de leur village, et le grand-père est allé chercher les enfants à la gare. Ádám les attend sous le lilas, après deux jours de voyage à travers l’Europe. Les enfants disparaissent vite car ils ont une nouvelle passion: inventer et tourner de petits films avec leur smartphone. Mais ils devront se présenter dans la cuisine pour les repas, qui vont rythmer les jours de la semaine.

Avec de la gulyásleves et des crêpes, on ne peut pas avoir tort car tous les enfants aiment cela. De plus, du csipetke dans la soupe[1]. Quel luxe de savoir-faire! Un repas pourtant un peu copieux pour un jour d’été et les crêpes, un succès certain à table, provoquent un débat. C’est Peti qui le lance par sa curiosité innocente.

- Les crêpes, c’est typiquement hongrois? – demande-t-il à la fin du repas un peu tardif ce jour-là.

Sa tante répond après un moment silence.

- Les crêpes, c’est connu partout mais le mot palacsinta paraît être un emprunt. En tout cas, d’après mes souvenirs en linguistique historique. Je vais vérifier.

Elle va au salon et prend son MacBook pour regarder.

- Selon le dictionnaire étymologique, palacsinta est un emprunt, ça vient du mot roumain plăcintă et apparaît pour la première fois dans des sources de Kolozsvár [2] en 1577. Voilà, on a emprunté le mot aux roumains. Pour la technique culinaire, je ne sais pas.

Peti ajoute, légèrement déçu:

- Alors, kürtőskalács, c’est certainement hongrois [3].

Ádám, déjà sorti sur la terrasse, crie, sans penser aux conséquences.

- Les Roumains ont volé la Transylvanie!

L’air gèle malgré la chaleur du début d’après-midi mais c’est un cri que l’on ne peut pas laisser sans réponse.

- Ce n’est pas vrai sous cette forme, rectifie sa mère. Il y avait une population roumaine là-bas. Les grands seigneurs hongrois ont fait venir des serfs roumains dès le XVe siècle parce qu’ils avaient encore moins de droits que les serfs hongrois.

Le grand-père, à son tour, ne peut pas laisser cette correction, peu conforme au récit nationaliste, sans réponse.

- Kolozsvár était une ville hongroise avant Trianon.

Mais sa fille ne cède pas.

- Oui mais les villes étaient hongroises parce que la population roumaine était confinée aux villages. Je ne veux pas qu’il dise des slogans révisionnistes[4].

Le grand-père se fâche. Dans sa jeunesse, il se fâchait rapidement par l’énergie, dans sa vieillesse, parce qu’il l’avait perdue.

- Mais qu’est-ce que tu lui apprends?!

- Papa, je lui apprends des nuances, répond-elle. Il n’y a pas une seule vérité en histoire, il y a plusieurs points de vue, il peut y avoir des vérités parallèles.

Mais cela n’assure pas le grand-père.

- Des nuances, pour un enfant? Il faut lui transmettre notre identité, notre vérité, notre histoire!

L’air gèle de nouveau. Ádám pose une dernière question aux adultes, toujours criant de la terrasse vers le salon.

- Mais la Transylvanie, c’était à nous?

Sa mère lui donne la réponse, sans désirer une contestation.

- La Transylvanie a fait partie du Royaume de Hongrie jusqu’en 1920. Pendant certaines périodes plus tôt, elle en était séparée et autonome en tant qu’un duché. Mais ce n’est pas moi qui suis historienne. C'est ton oncle. Il arrivera bientôt, lui aussi.

En effet, la porte d’entrée s’ouvre et le frère arrive pour prendre la dernière part de la soupe et les crêpes restantes. Il dit que ç’aurait été inutile de l’attendre avec le repas car ses affaires en ville ont pris trop de temps. Le débat ne se ranime heureusement pas car les enfants veulent aller se baigner...

Les jours qui passent soulèvent parfois des sujets à éviter. Le melon et la pastèque sont une vraie cérémonie d’été et il vaut mieux passer ce moment en famille car il n’y a pas de moyen de manger ces fruits de manière élégante, sauf si on en fait une salade de fruits. Mais l’habitude locale, c’est d’en couper une tranche, la placer sur une assiette plate, utiliser un couteau pour enlever les pépins, et couper des morceaux à prendre à la main. C’est un des premiers moments pour les enfants à avoir un couteau, parfois avant de savoir beurrer une tartine. Les gouttes sont inévitables, le plus simple, c’est de ne pas s’énerver mais de s’y attendre et nettoyer la cuisine après. Et puisque cette cérémonie prend du temps, elle favorise les discussions qui deviendront vite politiques.

Ce n’est pourtant pas la sœur mais le frère qui soulève l’affaire M[5]. Il en parle poliment et de manière relativement optimiste : en dépit d’une corruption indéniable et scandaleuse, une partie de l’argent pourrait être encore récupérée par l’État. Mais sa sœur n’est pas d’accord.

- Je n’en suis pas aussi sûre. Comment récupérer l’argent perdu dans des spéculations? En disant que ceux qui l’ont perdu n’en était pas en possession légitime?

- Crois-moi, cette affaire nous a autant surpris que tout le monde. Même plus, je dirais – lui répond son frère.

Elle tourne à son père :

- Tu vois, Papa, on a tous les deux les mêmes informations, même si des sources différentes.

Le grand-père est piqué dans son amour-propre et répond à son tour:

- Je ne dis pas que cette affaire n’existe pas, je dis seulement qu’il ne faut pas tout croire à l’opposition.

- Je ne crois pas tout mais j’essaie de me renseigner objectivement.

András, le grand frère d’Ádám, se mêle rarement à ce type de discussion mais là, il veut se montrer informé.

- Moi aussi, j’ai vu un documentaire. C’est une véritable enquête, on explique comment ils ont détourné l’argent. Ce sont des filous, M junior et ses copains.

Un petit moment de silence domine l’air de la cuisine. Chacun s’informe mais informer ce jeune de telles choses ne va pas aux yeux de tout le monde. Mais à ce moment-là, Ádám intervient en qualité du petit-enfant le moins bien élevé de la famille:

- Maman dit que M junior était un enfant gâté qui a collectionné des Porsches au lieu des matchbox et qui voulait avoir une part de rive à Dubaï au lieu de jouer dans le bac à sable dans le jardin! Il a imaginé que les fonds d'État, c’était son argent de poche et que son papa l’a laissé jouer!

Sa mère paraît un peu gênée.

- Oui, j’ai dit ça mais c’est pas public, ce style. C’est entre nous.

Les enfants ont eu assez de pastèque, ils ont envie de sortir et courent vers la porte d’entrée. La mère d’Ádám les suit pour les gronder pour avoir poussé trop fort la porte et pour être partis sans se laver les mains. Ou pour ne pas continuer... Ou seulement le lendemain.

Il faut se lever tôt pour profiter du jardin pendant la canicule, la mère d’András et d’Ádám le sait bien. Mais la grand-mère l’a avancée : elle arrose le parterre et tire des mauvaises herbes d’à côté des fleurs. Sa fille prend le petit arrosoir pour l’aider et tire quelques tiges de menthe sauvage car cette menthe s’avère assez invasive.

- Je te dois combien pour les bains? Bientôt ce ne sera plus pour les locaux!

- Tu ne me dois rien.

- C’est moi qui ai un salaire d’ouest.

- C’est toi qui es seule avec les deux.

Sa fille préfère changer de sujet.

- Il va faire 40 aujourd’hui. Il faudrait préparer un repas léger à midi – dit-elle.

- Oui, la chaleur est de plus en plus longue, répond-elle à sa fille. Ça commence en mai et ça ne finit qu’en septembre. Je n’arrose plus la pelouse, seulement les fleurs.

Sa fille ramasse les herbes déchirées dans un tas sur la pelouse desséchée et reprend:

- Oui, avec le réchauffement climatique, le pays devient de la savane. C’est comme ça qu’on a des zèbres qui d’égarent sur la puszta et qu’il faut sauver…

La grand-mère continue à nettoyer le parterre mais demande:

- C’est quoi, cette histoire de zèbres? J’en ai déjà entendu parler[6].

- Maman, tu ne lis pas un peu la presse d’opposition? Tu évites le salon à l’heure du journal mais tu ne regardes pas un peu ailleurs? Le safari privé, c’est le nouveau must de l’entourage du leader.

Sa mère répond d’un ton résigné :

- Je me protège. A quoi cela me servirait de lire des nouvelles tout à fait différentes que ton père? On a déjà assez de disputes sur des sujets quotidiens. Il ne peut plus faire grand-chose dans le jardin, les achats, les factures, l’entretien de la maison, je m’occupe de tout.

- Il ne sera pas facile de confronter un jour une autre réalité que le journal de la chaîne publique, lui dit sa fille.

Mais elle lâche après cette remarque. En effet, à quoi bon donner plus de soucis à sa mère septantaine qu’elle n’en a déjà? Mais cette fois-ci, c’est elle qui s’avère plus ouverte en arrêtant le jardinage.

- Moi aussi, je me pose des questions. Ton frère s’engage dans cette lignée parce que c’est malgré tout toujours le christianisme, la famille, l’identité du peuple. Toi, tu te mets dans l’autre camp parce que tu dis que c’est faux. Ton père n’a plus de liens dans le monde extérieur. On croyait au changement en 90, mais le pays est revenu à l’État-parti.

Elle se met debout et range les arrosoirs. Et comme si c’était son domaine d’agir, elle ajoute:

- Tiens, ça te dirait, du rakott kel cette semaine? J’ai vu de jolis choux de Savoie au marché et le boucher vend de la viande hachée maigre.

Le visage de sa fille s’éclaire. Son pays natal à des saveurs inoubliables, et ce plat, avec du chou bien frais, du hachis bien épicé et de la crème aigre maison, si c’est bien fait, c’est si succulent. Elle prend le tas d’herbes de meilleure humeur pour les jeter dans le compost.

- Un rakott kel maison, ça vaut le coup de rentrer pour les vacances. Tout n’est pas aussi bon, mais passons.

Mais le rakott kel n’est pas le favori des enfants. Ils préfèrent finir les escalopes de la veille et quittent la cuisine vite alors que les adultes restent discuter d’un sujet interrompu par le repas.

Le grand-père conteste toujours:

- Leur politique familiale, c’est au moins un avantage.

Sa fille n’est pas capable de laisser cela sans réponse.

- Famille? Et ceux qui n’en ont pas, certains en font ce qu’ils veulent[7]?! Franchement, si quelqu’un d’autre que nous croient toute cette famille bla-bla avant les élections, ça va encore. Mais on sait tous que le gouvernement a démantelé l’éducation spécialisée, ça a concerné un de tes petits-enfants.

La tension est maintenant palpable, il ne faut qu’une étincelle pour créer un conflit.

- Les idéologies de l’ouest ont démantelé la famille, intervient son frère. Tolérance, liberté, je suis d’accord mais pas au point de me sentir en marge avec certaines valeurs.

- Il y a une part de vérité dans ça, conteste sa sœur, mais tout le monde ne peut pas avoir une famille comme il faut. Et nous avons quitté la Hongrie.

Là, le grand-père ne retient plus son indignation.

- Vous ne l’avez pas quittée, vous vivez en Occident, c’est tout. C’est l’Union Européenne, vous pouvez y être.

C’est à sa fille d’être indignée à son tour et de ne plus retenir son élan ironique.

- A bon, l’UE? C’est cohérent comme tout, Papa! Si les puissants d’ici veulent être puissants à leur gré, que Bruxelles ne s’y mêle pas? Mais s’il y a des avantages, on est en UE? Est-ce normal pour vous?

Elle se met debout et sort sur la terrasse. Elle ne voulait pas de dispute en famille, elle n’en voulait vraiment pas mais elle doit quitter la pièce pour ne pas l’aggraver.

En tournant vers les vignes à côté de la clôture, elle voit Abigél assise sur le banc. Elle la regarde pendant un moment en défilant des souvenirs d’enfance devant ses yeux ou dans ses oreilles. La maison de ses grands-parents à elle, vendue après leur mort, Kádár dans la télé, en noir et blanc, son discours que personne n’écoutait plus, sauf peut-être pour s’en moquer, le mot russe perestroïka, parti, réforme, changement de régime, Europe de l’Ouest, démocratie. Tout cela, c’était un bruit d’adulte qui ne l’intéressait pas alors. Le jardin, l’eau, la baignade, la glace, le melon, tout cela était plus réel que le reste. Elle se met à côté de la petite fille.

- Tu ne joues pas avec les garçons?

La question est inutile car visiblement elle ne joue pas avec les garçons.

- Non.

Après cette réponse, tout aussi inutile, elles se taisent un peu, nièce et tante. Le silence ne dure pourtant pas.

- Ils voulaient que je sois la victime dans leur nouveau scénario et Ádám, le policier. Je ne voulais pas, du coup, ils sont devenus méchants avec moi – dit Abigél.

- Ah, je vois. On va leur parler.

- Pourquoi vous disputez-vous autant? – demande la petite fille.

- Ce n’est plus le même avis dans la famille.

- Auparavant c’était le même avis?

Abigél paraît curieuse. Elle est vive mais elle n’a pas encore l’habitude de prendre la parole dans un débat. Sa tante sourit.

- Je crois que non. Mais autrefois, il y avait quelqu’un qui décidait de l’orientation de la famille, et ça dépendait de la région, du milieu, de la confession. Une femme ayant un autre avis politique que son mari, une fille disant autre chose en politique que son père, ça devait être rare. Mais en 90, c’était plus ou moins le même avis : on était pour le changement.

1990, c’était un quart de siècle avant la naissance de l’enfant. Mais on voit bien la concentration sur son visage : elle retient l’information. Sa tante hausse les épaules.

- Petit pays, grand pouvoir. Petit domaine, grande ambition. Viens, on va faire quelque chose de plus sensé.

 

__________________

[1] Soupe à base de ragout de bœuf, enrichie avec de petits gnocchis maison.

[2] Nom hongrois de Cluj-Napoca.

[3] Brioche en forme de cheminée, une spécialité du Pays Sicule.

[4] Révision territoriale des frontières établies par le Traité de Trianon.

[5] Scandale de 2025 qui a révélé que le fils du président de la Banque nationale de Hongrie a détourné d’énormes sommes pour ses propres spéculations douteuses.

[6] Allusion à un autre scandale de 2025 concernant le safari privé des proches du premier ministre. Selon une version censée réfuter les critiques, il s’agissait des zèbres égarés et “sauvés”.

[7] Allusion à l’affaire du pardon de 2024. L’ancien directeur de l’orphelinat de Bicske, arrêté pour pédophilie, avait profité de la complicité de son directeur-adjoint, qui avait caché ses forfaits pendant de longues années. Ce directeur-adjoint a reçu en 2023 le pardon d’État dans des circonstances peu claires, prétendument via ses liens proches du pouvoir.

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

Cacophonie
Rencontrez les contributeurs

Contribuez au prochain numéro de Marginales

Pour envoyer vos contributions, vous devrez d'abord devenir membre du site.
Une fois connecté, vous trouverez les instructions détaillées et le formulaire en ligne sur la page dédiée. 

Découvrez l'appel pour le prochain numéro
bottom of page