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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Bonjour, Président...

– Bonjour, président, bien dormi?

– Comment voulez-vous que je dorme bien?

– Vos journées sont épuisantes.

– Mes nuits encore plus, je ne dors pas, je pense, au pire je rêve…

– À des choses particulières?

– Bien sûr, à demain, après-demain, à l’après-moi, à l’après-vous…

– Nous avons encore un peu le temps.

– Qu’en savez-vous? Vous savez l’âge que j’ai?

– Sur votre ordre, cette information a été officiellement effacée.

– En effet, je n’ai plus d’âge, William, l’âge n’est qu’un chiffre, et il ne sert qu’à nous limiter.

– De fait, et c’est pourquoi il se dit avec élégance, pudeur et délicatesse, que vous êtes un homme dans toute sa maturité.

– Exactement, je suis à ce stade où l’être est complet! Regardez mon “swing”, par exemple… Ma façon de frapper la balle, la courbe parfaite du geste, la force exacte dans la frappe… Il a fallu un certain temps pour l’acquérir, mais là je l’ai, et je l’ai pour toujours…

– Oui, bien sûr, enfin jusqu’à ce que…

– Jusqu’à ce que quoi, William?

– Je ne sais pas, on pourrait imaginer que votre corps ne se trouve plus à même de…

– Ça n’arrivera pas… jamais.

– Il me semble que cela arrive à tout le monde, regardez votre vieil ami Jo, par exemple…

– Je ne suis pas tout le monde, le monde c’est moi, William, et je n’aime pas que vous puissiez penser que je pourrais un jour cesser de tourner ou tourner moins vite…

– Vous parliez de rêve un peu plus tôt… vous vous en souvenez?

– Évidemment, qu’est-ce que vous croyez? Que je me lève le matin, le regard un peu vitreux, et que je scrute la pièce en me demandant où je suis? Vous me prenez pour un con? Pire, un vieux con? C’est ça, William?

– Je n’ai rien dit de pareil.

– Votre conversation pue ce que vous pensez, et je dois vous dire que vous pensez mal! Mes rêves, je ne les oublie jamais, et ce parce qu’ils sont à moi. Sachez que pour posséder, il faut commencer par se souvenir de ce qui nous appartient, et ce, quoi que ce soit! Ma mémoire, elle est la première chose qui me permet de jouir d’avoir! Sans la liste de ce qui vous fait, vous n’êtes rien, sachez-le! Ni à vos yeux ni à ceux des autres! Ça vous parle, ça, ou vous continuez à penser que je radote?

– Je vois, je vois bien, et donc vos rêves?

– Quoi, mes rêves?

– Puisque vous les possédez, vous les savez! Vous pourriez m’en raconter un?

– Qu’est-ce que ça peut vous foutre!

– J’aimerais savoir ce qui vous préoccupe…

– Vous voulez savoir!? Vraiment? Eh bien, écoutez: on est dans un parc, il y a un grand bac à sable où jouent des enfants. Moi, je suis moi, une immense statue de bronze sur un haut piédestal, je domine l’endroit. Tout là-haut, d’un regard fier que l’artiste a su parfaitement capter, je regarde au loin vers l’avenir. Je suis bien évidemment parfaitement immobile, mais, de là où je suis, qui viennent d’en bas, j’entends les voix de ces enfants qui jouent tout autour de moi. Et parmi eux, il y en a un qui s’arrête, qui lève la tête, me regarde, et demande à sa mère qui est ce monsieur! Vous savez ce que lui répond cette femme, William?

– Non.

– Elle dit: “C’est un grand homme, c’est lui qui a sauvé l’Amérique!”

– Et?

– Et rien, vous ne trouvez pas ça magnifique et prophétique? “C’est lui qui a sauvé l’Amérique”… Ça veut dire que je l’ai fait! Cette statue commémore l’homme et l’œuvre…

– Formidable, vous vous lancez vous-même des fleurs, en quelque sorte…

– On pourrait dire ça… Mais le rêve ne s’arrête pas là… l’enfant poursuit…

– Et que dit-il?

– “Il a l’air méchant!” Vous entendez, il me regarde et il dit: “Il a l’air méchant”…

– Oui, et?

– Et ça me blesse, William… Un enfant, la pureté, l’innocence, et il me dit que j’ai l’air méchant…

– Mais, président, c’est votre rêve, quelque part c’est votre inconscient qui fait parler cet enfant…

– Vous pensez ça?

– J’en suis tellement certain que j’ai envie de vous demander quelle partie de vous pense que vous êtes méchant ? Où est le doute? Par quel interstice entre en vous ce jugement destructeur?

– Je ne suis pas dans le doute…

– Apparemment si!

– Pourquoi est-ce qu’il ne m’aime pas?

– Qui donc?

– Mais cet enfant!

– Mais parce que vous devez culpabiliser quelque part…

– De quoi me culpabiliserais-je?

– Je n’en sais rien, posez-vous la question…

– Vous m’emmerdez, William…

– Il y a encore une suite à ce rêve ou il se termine là?

– Il y a une suite…

– Laquelle?

– L’enfant prend du sable dans ses mains et le jette dans mes yeux. Je suis de bronze, je ne peux rien faire pour éviter les poignées de plus en plus violentes qu’il m’envoie, et comme je ne peux fermer les yeux pour me protéger des grains, je ne vois plus! Je suis aveugle, William…

– Et le bel avenir que vous scrutiez au loin disparaît. Vous ne voyez plus où vous allez…

– C’est ça… exactement… vous lisez dans mes pensées.

– Vous êtes transparent…

– C’est gentil ou méchant, ça?

– Demandez-le à l’enfant du rêve!

– Je vais le retrouver, ce jeune crétin, non seulement je vais l’arrêter, mais je vais faire arrêter ses parents aussi! C’est parce que ces imbéciles n’ont pas su lui faire savoir qui je suis vraiment que tout cela arrive…

– Nous parlons d’un rêve, président, il n’y a personne à arrêter…

– Bien sûr que si, idiot! Vous ne savez pas interpréter les songes! Celui-ci est très clair, c’est de la jeunesse que viendra l’obstacle!

– Quel obstacle?

– Le mur vers lequel va la nation! Si nous voulons qu’il y ait un avenir à cette nation, il faut que ceux qui vont nous succéder soient les héritiers de nos valeurs et de nos vérités… Passez-moi un papier…

– Pour?

– Je vais rédiger un décret, il faut que la jeunesse grandisse dans la lumière. Et puis on va la faire, cette statue, dans un grand parc, il faut immortaliser la leçon du rêve! À l’âge de douze ans, les enfants viendront dans ce lieu par centaines pour vivre une initiation symbolique. On les alignera au pied de la statue et des fidèles du parti leur jetteront du sable dans les yeux. On leur dira alors: “Si tu veux pouvoir regarder l’avenir, protège tes yeux des mensonges du reste du monde.” Oui, voilà, qu’est-ce que vous en pensez? Ça peut être pas mal, non?

– Ah, ils n’oublieront sûrement jamais la conjonctivite qu’ils vont se taper…

– Oui, il ne faut pas qu’ils oublient…

– On pourrait mélanger des éclats de verre au sable…

– Du verre au sable, mais pourquoi?

– Pour être certain que ça fasse mal et qu’ils n’oublient pas… Je blague, président…

– Ah bon? Et pourquoi blaguez-vous avec un sujet aussi sérieux?

– Parce qu’il est dix heures trente déjà, que votre médecin va passer et que je ne peux pas vous écouter dire n’importe quoi jusque ce soir… J’ai un pays à diriger…

– Quel pays?

– L’Amérique, président… Vous l’oubliez sans cesse, mais ça fait un bail qu’on a dû vous ranger des baraques…

– Mais qu’est-ce que vous racontez?

– Exactement la même chose que chaque fois que je viens vous voir dans cette maison de soins… Et comme chaque fois, je dois terminer en vous répétant qu’il y a dix ans, vous étiez président, président! Là, pour l’heure, vous n’êtes plus que résident, et votre Amérique, votre grande Amérique, c’est cette chambre, quelques aides-soignants qui changent vos draps et vos… enfin bref… c’est ici…

– Vous en êtes certain?

– Hélas pour vous, autant que vous en doutez… Bonne journée, Donald…

Vers le sommaire du n°314

Article X / XX

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