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Illustration titre de la revue Marginales n°314

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Back to black

Deux grenades, il avait finalement pu se les procurer au marché noir. Il avait songé à une arme de poing, pour ce qu’il avait à accomplir, avant de partir tout à fait. Mais, à y réfléchir, les grenades étaient préférables, il pouvait les balancer du haut d’un immeuble quelconque, sans que l’on puisse en identifier la provenance. Ces grenades d’un temps ancien pesaient leur poids en main, il fallait espérer qu’elles soient encore opérationnelles.

Le premier décret présidentiel interdisant la vente libre d’armes aux Noirs, et les réservant aux Blancs, aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Le nouveau décret avait pourtant été soudain: les populations de couleur n’étaient plus les bienvenues sur le territoire. “On leur trouvera des endroits sécurisés où vivre en paix” avait assuré le président d’un ton paterne dans une interview diffusée partout en ville sur de grands écrans, comme à chaque fois, et un peu lourdement mise en scène.

Ben était une personne de couleur. Ben était noir.

Comme si les personnes de couleur ne désiraient pas, elles aussi, vivre en paix sur cette terre, en sécurité dans leur ville, là où elles étaient nées. On n’en était plus à la préférence nationale: c’était exclusivité et exclusion. Alors, tant pis pour leurs fucking gueules de plâtre et d’enfoirés!

Son grand-père pasteur lui avait raconté la quête de ce peuple issu, il y avait quelques siècles, d’une Europe déchirée par les persécutions. Quête d’une nouvelle Terre promise, comme en parlait leur fameuse Bible. Ces Blancs, c’étaient des WASP, des protestants blancs anglo-saxons, précisait le grand-père. Une quête quasi mystique et sa difficile relation avec la violence, comme s’il fallait reporter sur d’autres les crimes subis.

– Ça les a pas gênés, la traite des Noirs, l’esclavage, la ségrégation, le génocide des peuples autochtones. Certains de ces WASP disaient même We Are So Perfect, ou même So Powerful.

Avant de mourir, grand-père James avait confié son regret de n’avoir pas trouvé la force d’entamer ce pèlerinage, retourner au moins une fois sur la terre de ses ancêtres africains, en Angola. Mais peu importait, avait-il ajouté, à présent qu’il mourrait bientôt, il retrouverait enfin le Royaume de son Dieu, le jardin d’Éden empli de joie et de bonté promis aux personnes de foi et repentantes.

Ben – pardon, grand-père! – n’avait jamais pu croire en ce Dieu WASP, imposé par une croix devenue glaive meurtrier de toute autre tradition. Aujourd’hui, moins que jamais. Il avait pris en haine et horreur cette religion dont se servaient les Blancs de ce pays pour couvrir leurs forfaits et dont se prévalait comme un nouveau messie un président fantasque et dangereux. Non, Ben ne pouvait accepter cette espérance d’un Éden chrétien dans les bras d’un Dieu blanc.

Ben n’était pas idiot non plus, il avait bien remarqué combien ce peuple, convaincu de son destin exceptionnel, avait ravagé les terres conquises avec son grand rêve de prospérité et de réussite, son mode de vie fondé sur le lucre et le profit. Des terres délabrées et polluées, des mers salopées et vidées, une atmosphère intoxiquée et détraquée – toutes des vraies souillures et impuretés. Lui, Ben, de quoi rêvait-il? Il ne le savait au juste, seulement que ces choses cessent et que l’on puisse vivre dans la paix et l’harmonie avec les hommes, les bêtes et la nature – comme si rendre à la planète entière sa grandeur, et pas à une seule nation, ainsi que l’avait proclamé un autre président, était possible. Mais ce ne serait pas sur ce sol inique.

Non, vraiment, Ben n’était pas idiot, il comprenait bien que, derrière son obsession pour la force et la sécurité, derrière la prétendue grandeur à retrouver, ce peuple crevait de peur, et il puisait son angoisse, sans doute, dans sa même Bible, celle d’une apocalypse, d’un Armageddon. Retrouver un âge d’or qui n’avait jamais existé pour conjurer la décadence, avec la religion pour ciment. Et rassembler dans une arche salvatrice les seuls adeptes, les élus, les purs.

Il comprenait ça, Ben, et il leur foutrait la paix. Mais avant, il leur dégoupillerait en adieu, à ce peuple, sa petite apocalypse à lui.

 

Ben avait-il été surpris lorsqu’un peu plus tard un nouveau décret présidentiel avait ôté aux femmes le droit de vote? Les femmes, avait assuré le président, possédaient moins de capacités émotionnelles et intellectuelles que les hommes pour gérer les affaires de la cité – quoiqu’elles en possèdent davantage pour gérer les affaires domestiques. Les femmes avaient été priées d’abandonner leurs métiers et fonctions – sauf celles “à caractère féminin” de serveuses, caissières, infirmières, maîtresses d’école… Avant cela déjà, l’avortement avait été fermement condamné et proscrit: le rôle des femmes n’était-il pas de promouvoir la vie et non la mort – et d’ailleurs seuls les mâles étaient aptes à décider de celle-ci. Il y avait eu des protestations et des manifestations, bien sûr. L’argument d’éradiquer le chômage et de faire retrouver sa grandeur à la nation n’avait pas désamorcé la colère; la garde nationale y était parvenue.

Mais Ben s’en fichait désormais, c’était l’affaire des Blancs, cette quasi-guerre civile. Lui était noir et n’était plus le bienvenu, alors même qu’il n’était jamais venu dans ce pays, il y était né, et ses aïeux avaient été importés de force, marchandise fouettée et bafouée, bétail d’esclavage.

Souvent, il repensait au rêve irréalisé de son grand-père James. Lui, Ben, il allait quitter cette fausse patrie, retourner là-bas sur ce sol originel africain, berceau de l’humanité, de son humanité, pensait-il. Il ne connaissait personne en Angola et n’ignorait pas que, là-bas aussi, la guerre civile sévissait et qu’il y serait également un étranger, peut-être même pas bienvenu (les dirigeants et les peuples devenaient-ils partout identiques?). Mais Noir confondu aux Noirs, il y serait au moins anonyme, il y ferait mieux sa place. Surtout, il y retrouverait des traditions, espérait-il, qui le reconnecteraient à la mémoire séculaire de son peuple et de ses ancêtres. Une création emplie d’entités et d’esprits qui rendaient celle-ci vivante et sacrée, où l’on vivait dans le respect et la communion avec elle, loin de la prédation et du venin WASP. Comme s’il y avait eu, très loin jadis, la nature vierge d’un paradis sans les humains, puis un enfer avec cette race ravageuse, enfin une rédemption possible dans la fraternité des créatures et de la nature. C’était l’imaginaire qu’il s’était forgé, de manière très éloignée de celui de grand-père James.

Non, il ne pouvait plus croire au mensonge du grand rêve blanc, cette sauvagerie motivée par l’argent, déguisée en réussite et mode de vie. Travail, courage, détermination n’avaient pas permis à son grand-père ni à lui-même grande fortune ni prospérité. Chacun face à son destin, marche ou crève. C’était un fucking rêve de suprémacistes racistes.

 

En attendant, il allait falloir être vigilant. Régulièrement, il y avait des ratonnades et chasses à l’homme à l’encontre des populations de couleur, comme à la grande époque des lynchages de la ségrégation – et c’était sans doute ça aussi, pour ces Blancs, retrouver la valeureuse nation d’antan. La police détournait le regard, les forces de l’ordre les favorisaient. Il fallait pousser les gens de couleur à l’exil volontaire, qu’ils aient peur et veuillent décamper, fuir où que ce soit hors de cette terre sacrée où l’homme blanc retrouverait sa pureté et établirait le royaume du Dieu véritable.

Ben partirait en effet, avec sa petite Anita. Mais sans son amour, Imani, retrouvée morte un soir à proximité du jardinet d’une maison voisine dans des circonstances troubles. Les autorités avaient classé sans suite. C’était il y a quelques années, et Ben s’était occupé d’Anita avec soin et attention. Il était persuadé qu’Imani avait été violée, même s’il n’avait pas eu droit au rapport d’autopsie – n’était-ce pas toujours ce qui avait eu lieu avec le peuple noir, le viol d’une manière ou l’autre? Cela n’arriverait pas à sa petite Anita.

La vengeance, Ben le savait, n’arrangeait rien, mais ça soulageait. Que signifiait de toute façon encore “justice” dans ce pays? Il le sentait très fort au fond de lui, ça libérerait et apaiserait quelque chose de la boule de rage et de douleur qui lui tournait dans le ventre depuis si longtemps.

Ses deux grenades: comme les gonades de ce salaud qui se les était vidées dans sa pauvre Imani.

Ben avait repéré ce parking à étages qui surplombait une rue marchande. Il savait qu’il fallait agir vite, et s’en aller. Pas de planque, pas de gamberge, mais venir, balancer ses obus, s’en aller. Il avait choisi un moment d’affluence, en milieu de journée. De la hauteur où il se trouvait, ce serait réellement comme le feu du ciel tombant et dévastant le monde, la plaine d’Armageddon. Ben, un instant, rêva que le président et ses sbires aient pu s’y trouver. Il transpirait, avait remonté sur la tête la capuche de son sweat, sentait le poids des grenades dans ses poches. Il fallait se méfier, les agents de sécurité étaient nombreux. Il tremblait un peu, et cependant ses mains sur le métal crénelé et mat lui procuraient une étrange jouissance.

Il arriva à l’heure de pointe, grimpa en haut du parking. Le moteur d’une voiture tournant dans les rampes en quête d’emplacement l’inquiéta brièvement. Courbé et protégé par le parapet de béton, il observa les rues et trottoirs fourmillants, en contrebas. Mais il ne fallait plus réfléchir, ni hésiter. D’un coup, il se dressa; d’un ample geste du bras, il balança son projectile. “De la part d’Imani !” pensa-t-il comme s’il criait de tous ses poumons. Puis le deuxième, dans la foulée : “De la part d’Anita !”

Plutôt que s’en aller, il s’accroupit et attendit.

Mais l’on n’entendit rien. Rien ne se passa. Du moins pas d’explosions. Juste des cris d’agitation parmi la foule, des hurlements d’effroi, des clameurs désordonnées un peu lointaines.

Lorsque Ben se redressa à nouveau, déconcerté, ce fut pour s’effondrer presque aussitôt, mollement, contre le parapet, très surpris, là aussi, de la tache de sang qui lui noyait le cœur. Il n’avait entendu aucune détonation non plus.

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