
L’homme qui a émigré il y a cinq ans en Amérique et qui a obtenu hier sa nouvelle nationalité est aujourd’hui celui qui crie le plus sauvagement: “Fermez les frontières, ne laissez plus entrer personne.” Et pourtant, ce sont tous des immigrants et des fils d’immigrants, y compris le Président…
Le vaisseau des morts — B. Traven
Entre deux souffles, au-delà du toit du monde, un feu ancien crépite protégé par un cercle d’ombres plus denses que la nuit. Assis sur des pierres millénaires, cinq hommes aux visages burinés par le souffle de l’univers contemplent l’état de leurs terres. Cinq Chefs en vérité: Geronimo, droit comme une lance plantée dans le ciel, Sitting Bull, le regard noir d’un lac sans fond, Crazy Horse, figé dans sa fureur intacte, Big Foot, dont la main repose sur un tambour silencieux, Cochise, l’immobile, que même la mort n’a jamais pu contraindre à s’agenouiller. Ils regardent l’Amérique s’agiter sur des routes droites comme des cicatrices, des murs, des frontières. Rien que des cages et des caméras. Alors que le XXIe commence à peine, une fois encore, c’est comme si rien ne s’était passé. La haine est là partout, indécente. Le feu claque comme une gifle et réveille la colère. Les flammes montent, projetant sur les visages des images mouvantes: un désert brûlant, des mères enchaînées, des soldats casqués devant des tentes arrachées, et une grasse main orange qui signe une loi comme on envoie une flèche en plein cœur. Ils regardent. Ils ne parlent pas encore.
Une flamme plus haute que les autres montre une scène fugace: un drôle de gros homme blanc à la mèche jaune, costume sombre, cravate rouge, assis derrière un bureau ovale. Il sourit en agitant une liasse de papier et s’exclame:
— C’est un grand et beau projet de loi. Un beau mur. Une Amérique forte. Plus forte que jamais.
Amusé, Geronimo ironise:
— Ils croient que les murs font la force. Ils oublient que même les montagnes finissent par s’écrouler. Le vent, lui, passe toujours.
Crazy Horse se penche vers le bouffon boursouflé:
— Voilà donc le grand Chef des Visages Pâles?
— Pas exactement un chef. Plutôt un croupier déguisé en marchand de biens qui confond la Maison des Blancs avec un casino. Il mise sur le feu alors que la prairie flambe déjà, raille Sitting Bull.
Big Foot désigne un minuscule point sur la carte du monde: Plainfield, Nebraska. Une ville comme il en existe tant: plate, poussiéreuse, accrochée à son drapeau comme à une promesse en solde:
— Ils croient la langue impie de prétendus hommes d’Église qui parlent de leur dieu, mais dont les sermons sèment la peur et la haine.
Le Révérend Harry Powel porte toujours le même costume noir, taillé trop large, comme pour y cacher la graisse de ses certitudes. À son poignet droit brille une montre en or massif payée comptant avec l’argent des fidèles. Sa voix a le timbre onctueux et assuré d’un vendeur de voitures d’occasion. Powel fixe la foule avec l’intensité d’un chasseur à l’affût:
— Mes frères et sœurs, Dieu a fait ce pays grand! tonne-t-il. Et Il le veut encore plus grand! Dans Néhémie, il est écrit: “Nous reconstruirons le mur”. Et moi, je vous le dis: il est temps d’élever ce mur, ici et maintenant. Pas seulement un mur de pierres, mais un mur de foi, un mur de lois, un mur qui tiendra les impurs dehors.
Il prend la pause quelques instants avant d’asséner:
— Car ils arrivent, mes amis. Ceux qui ne respectent pas nos coutumes, qui viennent voler notre pain, nos emplois, et corrompre nos enfants avec leurs idées de perdition. Ils sont comme les nations païennes dont parle l’Écriture, qui apportent avec elles la peste et la désolation.
La salle reste silencieuse, suspendue à ses mots.
— Mais le Seigneur nous a choisis pour être une nation de prêtres et de guerriers. Et je vous le dis: un bon berger ne laisse pas les portes ouvertes la nuit. Un bon berger tient le loup à distance même s’il faut l’abattre. Mon peuple, nous devons rester unis, vigilants et prêts. Car il n’y aura pas de seconde chance.
Unis autour du cercle, les cinq Chefs indiens secouent la tête, comme pour chasser une vision ancienne: celle des prêcheurs qui se réclament de l’Évangile sans jamais la citer, préférant bénir les fusils avant les massacres.
Quelque part au sud du Texas, sous des néons blafards et les grillages barbelés, l’Amérique dort mal. Ils l’ont appelé El Refugio, ironie cruelle pour un lieu qui sent le plastique fondu, la sueur, les excréments et le silence coupé net. En réalité, il s’agit d’un immonde centre de rétention. Mateo, un petit garçon de six ans assis sur une couverture de survie, regarde fixement un mur. Il y a trois jours, sa mère a été emmenée “pour traitement administratif”. À sa gauche, un bébé tousse. L’air est acre, chargé de désinfectant et d’indifférence. Au plafond, une caméra observe. Mateo ne pleure pas. Dans le cercle, Big Foot s’agite. Son regard traverse les siècles pour se poser sur le garçon:
— C’est ainsi qu’ils accueillent les enfants des terres du Sud? Avec des fers invisibles et des papiers à tamponner?
Crazy Horse opine du menton:
— Ils ont toujours craint les enfants. Nos enfants portaient des plumes. Ceux-là portent le poids des frontières. C’est la même peur. La peur de ce qui ne se plie pas.
Sitting Bull ferme les yeux. Il voit, en surimpression, d’autres enfants. Les siens, arrachés aux bras des femmes Lakotas, envoyés dans les écoles à la langue interdite.
— Leur histoire bégaie, celle de l’humanité se dessine, souffle Geronimo.
Cochise, jusqu’ici silencieux, s’interroge:
— Cette fois, qui sont les guerriers?
Un silence passe porté par un aigle.
Partout dans le pays, l’ICE, la police des douanes et de l’immigration, avance masquée et surarmée pour traquer tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un étranger avec l’intention claire de provoquer et de blesser. Dans les quartiers populaires, les villes industrielles, aux abords des plateformes logistiques et devant les centres de rétention, la résistance s’organise contre les assauts incessants de la police, de milices privées et de la garde nationale. Des activistes aguerris, soutenus par une partie de la population, raniment la dynamique du mouvement Black Live Matter. “Personne n’est illégal”, scandent les manifestants. Projectiles improvisés, tirs de feux d’artifice contre gaz lacrymogène et LBD. De la Californie au Texas en passant par la Floride et l’état de New York, des milliers et des milliers de personnes de toutes origines déferlent dans les rues pour rejoindre le soulèvement. “Pas de justice pas de paix”. “Ni oubli ni pardon”. L’ICE recule sous la pression de la foule. Sa violence se débride dans les coins sombres des cités. Des enfants, abandonnés dans la rue, pleurent l’arrestation de leurs parents. Un vétéran haut gradé d’origine haïtienne est menotté et enlevé devant sa famille. Des clients assistent, impuissants au kidnapping d’un épicier asiatique installé depuis plus de trente ans. Ces scènes déchirantes sont quotidiennes. Furieux, un électeur de Trump interrogé par la chaîne Fox News, s’insurge:
— Je n’ai pas voté pour ça. Mon épouse vénézuélienne vient d’être reconduite à la frontière. Je pensais que des gens comme nous ne seraient pas concernés…
L’histoire se mêle parfois de ce qui la regarde lorsqu’un agent de l’ICE, la matraque à la main, demande ses papiers d’identité à une conductrice. La femme s’exécute et parle en le regardant droit dans les yeux:
— Je n’ai jamais franchi aucune frontière de ce pays, contrairement à toi. Va au diable!
Le flic s’éloigne en la traitant de salope. Il n’y a pas de petite victoire susurre la femme cheyenne. Au sommet de l’univers, Geronimo se tourne vers Cochise en s’esclaffant:
— Regarde mon frère. Ils sont là, les nouveaux guerriers. Leurs véritables armes sont des chants, des graines, des mains tendues. Ils n’ont pas nos chevaux. Ils ont la mémoire.
— En expulsant l’humanité qui accomplit des missions vitales, le Chef des Visages Pâles joue dans notre camp. Ce qui doit être sera, prédit Crazy Horse.
— La véritable misère n’est pas qu’une minorité de barbares blancs détruise si volontiers la Terre et désole les vivants, mais qu’elle se soit atrophiée au point de ne plus pouvoir imaginer qu’il en soit autrement, assène Sitting Bull.
La tempête enfle à l’horizon. Un ouragan nouveau-né, un enfant du Gulf Stream, nourri aux traités non respectés.
Good morning Plainfield, how are you? Ici, on n’aime pas les étrangers, mais on apprécie leur force de travail. Ce matin, Harold Jenkins, 63 ans, patriote ventru et moissonneur du dimanche, tente de faire démarrer sa machine agricole. Une énorme bête jaune à 160 000 dollars, dernier cri technologique, dont il ne comprend que le bouton “Start”.
Il tape du poing sur le volant.
— Foutu truc d’écolo! grogne-t-il.
Il regrette vaguement Pedro, un type discret qui faisait marcher la vieille moissonneuse sans un mot et lui laissait toujours des tortillas maison sur le siège. Pedro a été expulsé l’an dernier. Ce matin, Harold ne s’en sort pas.
Dans la supérette de Kate, le rayon des légumes ressemble à une galerie d’art conceptuel: vide, éclairée au néon, vaguement inquiétante. Un client, le Stetson vissé sur le crâne, fixe l’endroit avec la perplexité d’un enfant devant un animal mort:
— Y’a plus rien? demande-t-il.
Kate hausse les épaules sans lâcher son téléphone.
— On a les cartons, monsieur. Pas le contenu. Plus personne pour cueillir. Les fruits sont restés sur les arbres. Les légumes ont cramé.
Chez Ray’s Construction, le chantier de la nouvelle école ressemble à un décor de film post-apocalyptique. Deux poutres montées. Un trou dans le sol. Une pelleteuse à l’abandon. Big Ray tourne un spot pour son site web.
— Ici, on construit local! lance-t-il d’un ton faussement enjoué. Avec des gars du coin! Blancs et fiers!
Mais derrière lui, pas un seul ouvrier. Son propre fils refuse de porter un casque, jugeant que “ça ruinerait sa vibe”. Les ouvriers salvadoriens? Partis. Les Mexicains? Introuvables. Ray soupire.
À l’hôpital de la ville, la directrice glisse sur un sol collant. Trois salles d’opération, dix chambres pleines, et plus personne pour nettoyer.
— Vous vous rappelez Rosa? demande-t-elle à l’infirmière de garde.
— Celle qui chantait pendant qu’elle désinfectait? Celle que vous avez dénoncée parce qu’elle était sans papiers?
En réunion municipale, le maire tape sur la table:
— Il nous faut des bras locaux. Des vrais! Du sang d’ici!
Un vieil agriculteur lève la main, tremblant:
— Vous les trouvez où vos patriotes qui veulent travailler pour huit dollars l’heure? Ma vie est derrière moi, mais elle m’a appris une chose: le capital est un ogre impitoyable. Messieurs, Mesdames les racistes, le grand remplacement a commencé. Vous êtes les nouveaux travailleurs pauvres! Ne comptez pas sur la justice pour améliorer votre situation.
Marvin, jeune comédien au chômage, cherche sa voie dans les entrelacs de la ville de Portland et les corps ravagés de fentanyl. Faut qu’il se fasse à l’idée que les jours fastes sont finis pour une majorité de gens. Entre de petits rôles et quelques publicités, Marvin a été livreur, gardien, agent de sécurité, homme à tout faire, vendeur… Rien ne dure jamais. Il a demandé un petit bout de ses droits. On lui a reproché de rêver trop haut. Faut être marchand d’armes, banquier, courtier, trader, trafiquant, politicien pour s’en sortir. Ce pays est devenu… Merde, qu’est-ce qu’il est devenu? La question lancine dans le cerveau de Marvin comme une toux sèche alors que des bourrasques s’écrasent contre les panneaux délavés d’un Walmart fermé. Les idoles du Make America Great Again suivent les sales traces de leurs aïeux colonialistes. Ils ne demandent pas la justice, mais l’impunité. Le retour à une époque où ils régnaient sans partage, où personne ne leur rappelait que d’autres ont payé cher la facture. Pour ces gens-là, un être humain, une vie, ça mérite à peine qu’on s’y arrête. Jamais l’Amérique n’a été juste et respectueuse, jamais l’Amérique n’a été grande, pense Marvin. Tout est propagande. Il songe aux premiers migrants qui criaient “America! America!” s’extasiant à la vue de la Statue de la Liberté. Working class Hero qui a perdu ses dents à force de mordre dans le rêve américain. Il se souvient d’un passé proche raconté par des poètes où tu pouvais être pauvre et libre. Si t’avais juste la bougeotte, tu pouvais pousser vers l’Ouest. Mais y’a plus d’Ouest. C’est fini. On a tout bouffé. Comment trouver sa place dans un pays où plus tu voles gros, plus tu es admiré? Marvin regarde le ciel, rouge de chaleur et de poussière. La terre craque, les récoltes échouent, les routes se fissurent.
Continuons, continuons à marcher. Et ne portons pas de montre. Les Indiens n’ont jamais besoin de montre. Voyez-vous, c’est toujours le présent. C’est ça l’heure indienne. Le passé, l’avenir, tout est englobé dans le présent. C’est comme ça. Talia marche. Autour d’elle, le ciel est lourd, prêt à déchirer le jour. Elle marche avec la photo de son arrière-grand-mère, arrêtée en 1973 à Wounded Knee. L’image est floue. Vive est la mémoire. Au loin, les nervis de la sécurité au regard glacial ne voient qu’une silhouette. Ils ne perçoivent pas la brise qui la suit. Ils n’entendent pas les chants ancestraux qui l’accompagnent. Dans le cercle, Big Foot, chaman du rythme, caresse son tambour. Crazy Horse se lève. Son ombre vacille dans le feu:
— Celle-là marche comme nous marchions. Sans peur. Pour une terre qui respire encore.
Cochise hoche lentement la tête. Il reconnaît la solitude des justes:
— Le combat n’a jamais cessé. Il s’est seulement caché dans les enfants de nos enfants.
Sitting Bull sourit pour la première fois:
— Quand elle crie, c’est la rivière qui crie. Quand elle résiste, c’est le monde qui se tient debout.
Talia s’arrête. Elle lève les yeux vers un drone qui bourdonne au-dessus d’elle. Elle lève un bras et trace un signe dans l’air. Un signe appris de son grand-père, pour appeler les esprits du Nord. Le drone recule. Elle reprend sa marche.
Dans le cercle, Geronimo murmure:
— Le sang des anciens ne sèche jamais tout à fait. Il coule dans ceux qui refusent de se soumettre. Nous soufflerons sur leurs pas. Et sur leurs cœurs.
Une nouvelle flamme s’élève. Elle ne montre plus la souffrance, mais une possibilité. Une étincelle dans la nuit américaine. La flamme du cercle crépite plus intensément. Le tambour de Big Foot bat la mesure de la résistance. Dans le ciel, quelque chose change. Les oiseaux volent plus bas. Les chevaux lèvent la tête. Les cinq Chefs indiens demeurent immobiles, mais leurs esprits entrent en résonance avec la révolte naissante.
La voix rauque de Cochise retentit:
— Nous avons trop regardé. Le temps est venu d’agir.
Il tend la main vers le feu. Les flammes se dispersent en une pluie de braises qui tombent sur la Terre. Elles ne brûlent pas. Elles éveillent. Partout apparaît ce signe étrange, dessiné sur les murs, gravé sur les bancs, tatoué sur la peau: un cercle. Parfois de feu, parfois de pluie. Toujours vivant.



