
Ma main sur ton cœur qui compte en secondes
tes soupirs
ne ferait-elle pas mieux, au fond,
de compter les étoiles sur le drapeau?
Il y a le vrai et le semblant, le passé et le présent,
dans un entre-deux qui ne peut être que du très bon
puisque c’est par là qu’il nous faut aller.
Moi, je pourrais t’y rejoindre à cloche-pied
comme l’enfant qui veut atteindre le ciel en jouant.
Car vivre, c’est déplier la page d’un poème
qu’on ne pourra jamais achever.
Comme une comptine qui est toujours à recommencer.
Elle regarde par la fenêtre, les doigts occupés à coudre et elle compte: un, deux, trois, jusque cinquante. Cinquante raisons de croire en la possibilité pour tous de rêver à un monde meilleur.
Peut-être aura-t-elle plus tard, pas tout de suite, vivement l’envie d’espérer?
— Dites-moi, Nestor!
— Si vous voulez le savoir, je veux quelque chose en échange qui a de la valeur, comme une vraie raison de vivre.
Le lendemain.
Elle coud. Toujours à sa fenêtre.
Un prénom apparaît – Diégo – brodé à la main avec du fil rouge sur une étoffe blanche. Derrière le carreau, elle l’observe. Il a la peau dorée: du blanc et de l’ébène dilués. Le bien n’est jamais héroïque même s’il est fissuré. Je reprends: même s’il n’est pas fissuré.
Diégo peint. Sur les murs de la cité, il laisse sa trace indélébile et elle est en couleurs, celles de l’arc-en-ciel. Chaque bande retient la lumière du ciel qui en ce moment hésite encore entre le gris clair et le bleu.
Diégo peint, Esther coud. Tous deux sont en affaire, l’un avec ses pinceaux, l’autre avec ses fils de coton. Il n’y a pas de manière plus sûre d’être à la vie que celle d’imaginer un monde meilleur. C’est dans leurs gènes de croire en la bonté, au risque même de déplaire à la grande majorité.
Entre les lignes de cet arc-en-ciel, à moins que ce ne soit par transparence, celui qui veut bien le comprendre, voit là, écrit sur la brique, l’obstination du monde.
— On va en prison pour moins que ça!
— Attendez, Marcel, je n’ai pas fini!
Le surlendemain.
Un autre prénom – Steve – apparait, brodé de fil rouge sur le tissu blanc. Un journal est posé sur la table basse à proximité de la vielle dame qui coud. Sur la première page, à la Une donc, apparait ce même prénom écrit en lettres capitales, noir sur fond blanc. Sur la photographie, on voit un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants. Une toge repose sur ses épaules. Juge d’un comté, il défend les êtres fatigués, cabossés, les noirs, les rouges, les trop basanés, ceux qui n’ont pas eu de chance, ceux dont l’Amérique ne veut pas. La bonté, phénomène discret, presque clandestin, apparait ici entre les lignes de l’article.
Un autre jour.
Son aiguille, elle cherche son aiguille. Et en même temps qu’elle cherche, elle voit apparaître, sur l’écran de son ordinateur, le visage d’une femme qui hurle dans la rue. En sous-titre, sous l’image, on peut lire son prénom: Angèle. Elle est dans la rue et elle crie. Elle crie pour son droit à l’avortement et celui de toutes les femmes qui vivent ici sur le continent. À côté d’elle, d’autres femmes défilent avec des banderoles et des pancartes portées comme des étendards. Esther se lève, file à la cuisine, prend une autre aiguille et se met à broder avec le fil rouge le prénom de cette femme sur un autre morceau de tissu blanc.
— Mais où voulez-vous en venir? Je ne vous suis pas.
— Patience!
Un autre jour encore.
Elle est devant la fenêtre de son écran de télévision, un homme, du nom de Matthew Johson, apparait sur le générique. Une émission lui est entièrement consacrée. La vielle femme apprend que cet homme a été renvoyé de son collège pour avoir incité ses élèves à lire des livres désormais censurés. On parle notamment de La servante écarlate»et du roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.
— C’est possible ça?
— Apparemment.
La vieille femme quitte son fauteuil et se dirige vers la cuisine pour chercher son ouvrage. “Encore un prénom”, se dit-elle en enfilant dans le chas de l’aiguille le fil rouge écarlate, avant de broder sur le tissu blanc le mot Matthew, professeur remercié. Et elle compte: huit, neuf, dix… Encore une quarantaine de prénoms à broder et ce sera terminé.
Le mois suivant.
Esther est à sa fenêtre. Les carreaux sont sales. Avec la paume de la main droite, elle frotte un petit espace de la vitre afin de pouvoir observer la vie dehors. Tout semble ordinaire, mais rien ne l’est. Je m’explique: les arbres sont en fleurs le long de la chaussée, les voitures circulent dans un sens comme dans l’autre, les mères donnent la main à leurs enfants, les volets des boutiques commerciales sont levés… Tout est normal sauf une chose.
— Laquelle, Nestor?
— J’y viens, Marcel!
Dans le parc, où commencent à sortir les premières couleurs du printemps, un groupe de jeunes adolescents est occupé à ramasser les déchets qui jonchent les allées. Ils sont une douzaine. Esther, qui est trop vieille, envoie aux nouvelles son voisin de quinze ans. Elle apprendra l’heure suivante que ces jeunes se sont proposés pour nettoyer plusieurs coins de la ville sans aucune rémunération. Il a de surcroit leurs prénoms! “Et douze de plus”, s’exclame la vielle dame.
Les jours ont passé, encore.
Esther a changé de place car, maintenant, elle est dans sa chambre. C’est le soir. Elle fait défiler son écran de téléphone pour lire les nouvelles de la journée. L’une d’elles retient son attention: un certain Lionel a mis en ligne une pétition pour mettre fin à la détention d’enfants dans des centres de rétention.
— Je commence à comprendre.
— Attendez, je ne vous ai pas tout dit.
La vielle dame s’arrête net sur l’article qu’elle agrandit avec le pouce et l’index pour pouvoir lire à son aise. Le texte est accompagné de la photographie d’un petit garçon d’à peine cinq ans. “L’âge de la maternelle”, analyse Esther. Ses yeux sont noirs, remplis de douceur, et pourtant on voit bien qu’il a peur. Une main est posée sur son épaule, c’est celle de son père. Tous les deux sont emmenés vers un centre avant d’être expulsés du territoire. Et cet homme, ce Lionel, se bat comme il le peut pour que ce genre de situation n’arrive plus.
Sur ses genoux, il y a un tissu bleu où elle coud des petits morceaux d’étoile blanches. Il y en a trente-cinq maintenant. Trente-cinq étoiles sur lesquelles sont brodées des prénoms d’hommes et de femmes. Celui de Lionel vient rejoindre les autres.
Un mois plus tard.
C’est l’été. Esther décompte les jours – douze – avant la fête qui marquera la fin de son travail de couture. Et trois prénoms manquent encore à l’appel. Le tissu bleu posé sur la table de la cuisine reçoit toute la lumière qui vient de la fenêtre. Peut-on imaginer que bientôt il flottera dans le ciel avec tous ces prénoms brodés sur les petites étoffes blanches?
La vielle dame est à l’ouvrage: elle coud, encore. On voit apparaître en rouge sur fond blanc le mot Barbara.
— Là, on y est!
— Presque…
La veille au soir, à la pharmacie, Esther a rencontré cette Barbara qu’elle voyait pour la première fois. De ses mains, elle a reçu un petit prospectus qui renseigne une maison médicale ouverte à tous ceux qui n’ont pas les moyens de se soigner dignement. En lettres capitales sur le bout de papier jaune, on pouvait lire ces mots en guise de slogan: “Penser la santé comme un droit humain”.
Esther compte les étoiles. Sa voix chuchote pour elle-même: quarante-six, quarante-sept, quarante-huit, plus que deux et le compte sera bon.
La veille du 4 juillet.
Esther est plongée dans la lecture d’un livre. Il est signé Esteban. On comprend qu’il s’agit d’une autobiographie. Cet homme, Mexicain d’origine, explique comment, en partant de rien, il est parvenu à s’en sortir dans un pays qui, au départ, ne voulait pas de lui. Il raconte ses victoires, ses défaites, son rêve d’une vie meilleure et la réalité amère qui a suivi. Car “Le rêve américain, s’il prône une égalité des chances pour tous, comme il l’écrit, oublie une chose essentielle: les conditions de départ et donc, les chances qui ne sont jamais les mêmes pour tous”. Ainsi, le rêve rencontre souvent des difficultés à se réaliser. Mais le jeune homme n’a jamais abandonné. Avec quelques amis, il a fondé une école où tous les enfants de son quartier peuvent désormais se retrouver pour apprendre la langue et améliorer ainsi leur intégration dans le pays.
La vielle dame, avec toujours le livre en main, se dirige vers la cuisine où elle a laissé le tissu bleu maintenant jonché d’étoiles blanches. Un rayon de lumière éclabousse chacune d’elles en mettant en relief les quarante-neuf prénoms brodés – celui d’Esteban compris. Quant au cinquantième bout de tissu, il portera son prénom – Esther – en guise de signature de son ouvrage.
— Cela va de soi!
— Il ne reste plus qu’à clôturer, Marcel…
En fin de compte, on ne confectionne pas un drapeau en changeant ses couleurs, comme on n’améliore pas non plus un pays en essayant seulement d’être grand ou même puissant. On le compose en y inscrivant ceux qui refusent de baisser les yeux. Ceux qui cherchent avant tout à rester dignes, humains et responsables.
Le 4 juillet au matin.
Le drapeau flotte désormais sur le porche de la maison. À côté des lignes rouges et blanches, le tissu bleu apparait, victorieux.
Dessus:
cinquante étoiles,
cinquante prénoms,
cinquante actes minuscules de résistance.
Esther, en aparté, partage ces mots avec le public :“Make América GOOD Again”.
— Et le rideau se baisse, alors?
— Oui, Marcel et maintenant donnez-moi ce que j’attends de vous, cette valeur comme une vraie raison de vivre: donnez-moi l’espoir.



