
Lorsqu’il porta les yeux à hauteur des pieds du lit, John constata avec horreur un amas brunâtre. Pourtant, sa serpillière humide avait déjà besogné le sol dans la région par trois fois. Il était confronté à une grosse tache bien résolue à braver les caprices de son esprit, qui lui avait aussitôt envoyé en pleine figure l’image d’un sang visqueux à souhait. Il passa une quatrième fois le tissu imprégné de solution chlorée, saisit un chiffon, l’imbiba de désinfectant, se força à plier la jambe, même s’il le savait, son dos allait craquer, réprima un cri de douleur. Décidément, ses vertèbres frappaient d’un veto bien senti toute espérance de carrière dans la société de nettoyage PUS ou Pure US. Devait-il en souffrir?
Tous les jours, un calme ahurissant l’envahissait au plus profond de la nuit. N’étaient les douleurs, il aurait tout donné pour ces moments paisibles. Bien sûr, de temps à autre, un môme se mettait à geindre, mais il suffisait à John de chanter un air simple du type de Dim Doum Doum pour apaiser de présumés cauchemars. Il sursauta lorsque la porte claqua, accompagnée d’un shit retentissant, et puis, comme un tremblement de terre, de ses inévitables répliques, le temps qu’elle s’immobilise. Pourquoi ne se relevait-il pas? Pourquoi une fois de plus, la peur d’être dévisagé le reprenait-elle comme s’il commettait le casse du siècle?
Lorsque, dix minutes auparavant, il avait méticuleusement revêtu les protections réglementaires pour pénétrer aux soins intensifs, il avait imaginé ses cinq gamins tous ensemble condamnés à prendre place en ces lieux. Il tremblait. Il avait dû se rendre à l’évidence. Phoenix ne lui avait pas ouvert les bras. Quand il avait présenté ses faux papiers devant un agent, il avait même hésité à fuir dans les montagnes, à Flagstaff. Au moins il aurait pu découvrir le Grand Canyon et peut-être que là-bas, les pins auraient apaisé l’agressivité des gens en sa présence. Pour obtenir son emploi de haute lutte, il avait falsifié ses papiers. Finis, les Juanito si tendres dans la bouche de sa maman, il était devenu Djon, un prénom qui sonnait rude à son oreille, mais auquel il fallait s’habituer. Peut-être son patron était-il d’ailleurs complice, vu la difficulté de trouver du personnel. Ce n’était là que l’infime partie des conditions de vie qu’il endurait à présent, depuis qu’il était tombé dans les bras de Silvia, sa chérie, immédiatement après la frontière et que les coups de feu meurtriers avaient rendu sa vie aussi aride que les cactus environnants.
Il attendit quelques longues minutes que la nuit reprît le dessus. Tout restait parfaitement immobile. En se retenant de jurer, il attaqua une fois de plus la saleté. Loin des multiples mélodies insolites que créaient les lèvres des bébés – et qu’il considérait comme le nec plus ultra du silence hospitalier –, un son incongru l’alarma à nouveau. Il soupçonna une respiration adulte, comme si une personne tentait de pénétrer clandestinement dans la pièce. Il osait à peine regarder. Ses yeux s’adaptant facilement à l’obscurité, il avait pris l’habitude de travailler sous veilleuse à l’image de sa vie, déroulée au maximum dans la discrétion. Au risque de manquer une salissure, il préférait l’éclairage tamisé qui apaisait les enfants. Apparemment, la police non plus n’avait pas jugé bon de déployer l’artillerie lourde. Comptait-elle le surprendre pour lui faire payer avec fracas sa simple audace d’exister sur un territoire qui ne voulait pas de lui? Attendait-elle qu’il se trahît?
Dorothy poussa un profond soupir dans son sommeil. John aurait voulu tenir sa main pour avoir moins peur. C’était le monde à l’envers. La petite fille aurait-elle seulement le temps de découvrir le Colorado au risque de travailler pour une misère dans un hôtel où des hommes et des femmes lui soumettraient leurs déchets les plus répugnants? Faisait-elle partie des bienheureux autorisés à respirer en paix? Il sursauta à nouveau. Il pariait pour des froissements de papier. Il était prêt à fuir à quatre pattes, sans savoir pourquoi. Il avait conscience qu’il représentait quantité négligeable en ce monde. Mais rentrer chez lui au Mexique serait pire encore.
Il dut étouffer un éternuement, ce qui l’avait distrait du péril. Il aurait pu sommer l’intrus d’avouer ses intentions sur-le-champ. Ou; s’il ne militait pas contre les armes à feu et s’en trouvait par conséquent dépourvu, le menacer.
Ce qu’il vit ensuite le stupéfia. L’importun leva au ciel l’aiguille d’une seringue, donna une pichenette au tube, en éjecta une goutte puis dirigea l’engin droit vers la cuisse de l’enfant. John avait beau se seriner en silence Be quiet, Big boys don’t cry, Big boys don’t cry, Big boys don’t cry, comme le murmuraient les six cent vingt-quatre voix de chœur superposées dans la chanson de 10CC, I’m not in love, il était anéanti et; pour ce qu’il en était des paroles, persuadé du contraire, les grands garçons pleuraient comme les autres, surtout lorsqu’on les empêchait de vivre, lorsqu’ils se sentaient impuissants à crever. Il n’avait pas pu bouger. Il n’avait pas pu sauver l’enfant. Il était trop tard. Le produit complètement infiltré par une toute mince aiguille, courait dans ses veines, impossible à aspirer comme d’aucuns le tentaient désespérément du venin d’un serpent. John n’avait plus qu’à dénoncer le sinistre individu, reconnaissant sa propre inaction que les médecins appelleraient peut-être lâcheté, mais il jurerait qu’il n’avait pas pu faire autrement. Son seul courage serait de réveiller le plus vite possible le chef de service. Il était temps de réagir, sauver ce qui pouvait l’être encore.
Il fallait croire que la minuscule proie était dotée d’une résistance exceptionnelle. La substance injectée n’empêchait pas Dorothy de hurler ni le salopard clandestin de susurrer des sugar et compagnie. Le bruit avait au moins l’avantage de permettre à John de ramper discrètement au sol pour s’échapper au plus vite. Son badge lui ouvrant toutes les portes, y compris le bureau principal; il activa le téléphone en tremblant. Réveiller le médecin chef constituait en soi un acte héroïque qu’il commit le cœur léger. Il faudrait trouver ensuite les mots justes pour le convaincre de l’urgence. John n’avait pas de diplômes, mais il savait qu’on n’injectait pas n’importe quoi sans conséquences. Un simple narcotique pouvait se révéler rapidement mortel a fortiori dans la peau d’un tout petit.
— Quoi? beugla le chef, la petite Dorothy? Quelqu’un l’a piquée? Foncez dans la salle et tendez le téléphone au responsable!
— Mais…
— Allez-y! Je ne vous en tiendrai pas rigueur. La voix du piqueur est bourrue, on dirait un homme?
— Oui… répondit John, peu confiant.
— Qu’avez-vous fichu? hurla le chef à l’intrus au point que John l’entendit distinctement.
— Ma chaîne a encore sauté… baragouina l’indésirable.
— Fallait abandonner votre vélo et courir!
— Sans blague!
— Vous voilà fraîche. Votre retard peut nous coûter cher. Arrangez-vous pour réparer!
John n’avait pas envisagé le pire. Le patron était naïf au point d’imaginer qu’il suffirait de discuter avec l’assassin pour arranger l’affaire. Pire, le chef était probablement complice. La preuve, le contrevenant avait raccroché rapidement. John s’était empêtré dans une belle embrouille. Pauvre bébé!
Appeler l’ambulance? John était déjà à l’hôpital. La police? Il profita de la bagarre pour s’éclipser. Il n’avait pas fait trente mètres qu’une main le saisit par la ceinture de son tablier.
— Doctor Emily Caravache. Venez, discutons deux minutes.
John n’avait eu à lui opposer que les impératifs de son travail. Il avait hâte de rejoindre Julia, sa petite reine du pied dans le fil électrique en travers de la pièce pour alimenter le chauffage, de la poêle accrochée au passage pour avoir oublié de tourner le manche à gauche et de maintes idées décoiffantes pour mettre son monde en émoi. Pourvu qu’il reste en vie…
Emily lui promit de faire vite, l’emmena dans un joli box, le pria de s’asseoir dans un fauteuil de velours lisse, lui offrit un chocolat qu’elle nommait praline, une spécialité ramenée d’un voyage en Europe où elle était allée rendre visite à sa grand-mère. Il s’en voulut de regarder un à un les traits de la docteure pour se convaincre qu’il s’agissait bien d’une femme. L’obscurité l’avait induit en erreur. Avant son départ pour les États-Unis, les amis lui avaient pourtant conseillé de laisser ces problèmes de côté. Et Silvia disait en riant qu’ils auraient bien d’autres problèmes à résoudre. Elle ne soupçonnait pas le pire…
— Justement! s’écria la médecin. Ma grand-mère disait toujours: “un hôpital, c’est fait pour protéger la santé, non?” Parfois, les gens ne veulent pas comprendre, et il vaut mieux éviter d’en parler, mais agir en secret, aider, faire le maximum sans risquer de compromettre son entourage.
Il ne voyait pas où elle voulait en venir. Il était tétanisé. Il ne se sentait pas du tout à sa place. Pour commencer, il aurait dû refuser la douceur. Il eut du mal à avaler. Et si elle l’avait empoisonné, lui aussi? Julia serait inconsolable, Marcelo bouderait l’école, Máximo et Teresa, les aînés, seraient-ils assez forts pour frapper aux bonnes portes?
— Eh bien! Jamais deux sans trois, John, poursuivit Emily, mais le troisième laisse pantois. Le mythe né autour du premier, John Fitzgerald, chavire aujourd’hui, même s’il est encore simple de lui trouver des adorateurs. Il faut dire aussi que l’histoire a dérapé plus d’une fois chez les Kennedy, particulièrement dans le choix du troisième numéro. Elle aurait pu jeter son dévolu sur le petit frère, Edward, Ted pour les intimes; hélas, le candidat a fracassé sa réputation sur l’île de Chappaquiddick lorsqu’il est tombé à l’eau dans sa voiture avec sa jeune responsable de campagne électorale et qu’il n’a rien fait pour la sauver. Et la mémoire collective l’a quasi oublié. Nous voilà dépendants d’un nouvel aspirant troisième, RFK Jr, troisième aussi des onze enfants de Robert, celui qui se sent invulnérable parce que, dans sa jeunesse, il a fumé sur des planches de WC. Depuis, un ver a consommé une portion de son cerveau et il a subi une intox au mercure. Néanmoins maintenant, il l’assure, il est clean. En forme donc pour jeter la suspicion sur un certain nombre de certitudes pourtant indiscutables dans le domaine de la santé.
Et brusquement, sans prévenir, la docteure Caravache bondit sur le paquet de douceurs, le présenta à John et changea de sujet. Il fallait la suivre.
— Imaginez-vous, John ! Vous avez six ans. Dans votre sommeil, vous affûtez votre shoot pour inscrire le but du siècle au prochain match avec les copains. Vous vous appelez Paul Alexander. Au réveil, plus moyen de respirer. Vous étouffez. Les médecins vous enferment dans une machine aux sons infernaux, un poumon d’acier. Vous connaissez? Suis-je bête, vous aussi, John, vous êtes trop jeune! Heureusement que j’ai une grand-maman très curieuse. C’est là, dans un tube métallique dont seule votre tête sort, que vous, Paul Alexander, un Texan de Dallas, avez été contraint de vivre couché. Vous en serez prisonnier jusqu’à la fin, en 2024, à l’âge de soixante-dix-huit ans. Vous savez pourquoi, John? Parce qu’un minuscule virus a miné le monde, surtout les enfants et a explosé votre jeunesse.
John accusait le choc en dégustant la délicieuse crème moka rhum enrobée de chocolat.
— Dans les années 1950, le virus dominant attaquait en priorité les enfants jusqu’à les tuer ou les paralyser. Les media diffusaient des images de salles entières peuplées de vingt; voire trente machines barbares aux sons diaboliques; mais qui pourtant permettaient de vivre à toutes modestes doses [1]. De mignons enfants rendaient visite à d’autres ravissants gamins étendus sur le dos et dont seule la tête dépassait. Les mamans et les papas pleuraient. Les foyers priaient pour que la médecine les sauve. Quand un vaccin a enfin été mis au point, vous devinez la ruée des familles dans les centres. Tout le monde se précipitait pour donner une dose à tous les enfants. Les personnes déjà atteintes n’ont hélas pas bénéficié de cette chance. Avec le temps et la vaccination obligatoire dans de nombreux pays, plus personne n’a fabriqué ces poumons d’acier, certains malades sont même décédés par manque de pièces de rechange pour réparer les pannes de leur appareil. Le Covid, qui en a rajouté en tuant Paul Alexander, a au moins permis de trouver une machine à respirer un peu plus légère et plus efficace mais exigeant toujours une vie à l’horizontale [2].
Emily libéra John en lui tendant la boite de pralines:
— Contente de vous avoir rencontré, John. Je crois que vos enfants auront bien mérité ces quelques friandises. Pour le reste, je suppose que vous avez compris [3]. En notre âme et conscience, nous apportons en secret aux petits les vaccins que la société ne veut plus leur offrir. C’est à la vie qu’il faut laisser un maximum de chances, pas à la maladie.
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[1] Et même, pour Paul Alexander, de faire des études et d’exercer le métier d’avocat.
[2] Selon un reportage des archives de la RTBF, l’hôpital de Bavière à Liège avait permis notamment en 1964 de rares excursions aux victimes grâce à un appareil portatif d’une autonomie de quatre heures.
[3] La polio, très contagieuse, qui aurait pu être éradiquée, n’a pas disparu de la planète. Elle détruit encore des vies aujourd’hui au Pakistan et en Afghanistan. Il est urgent d’adopter le vaccin pour tous.
Mes souvenirs d’enfance interviennent dans le choix d’un des thèmes: j’ai été témoin des derniers soubresauts de l’épidémie de polio impactant des enfants à des degrés divers. J’ai aussi vécu la première vaccination orale d’une saveur sucrée inoubliable.



