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Illustration titre de la revue Marginales n°314

nouvelle

Alligator

“Pourquoi sommes-nous venus au monde sous le règne d’Alligator 1er?” se disaient les moins résignés. Qu’allons-nous faire pour nous sortir de là?

Tous réfléchissaient sans trouver de solution. Le temps passait, les jours, les mois, les années. La situation empirait. Ils n’entendaient plus la vérité depuis longtemps et se bouchaient les oreilles. Ils désertaient les réseaux sociaux, la radio et la télévision. À la place, ils compulsaient des livres qu’ils se procuraient en cachette dans les réserves des bibliothèques et qu’ils déchiffraient. Dans un manuel Tigre d’Asie orientale, Enseignement de la Voie, ils lisaient: “pour gouverner un grand pays, il faut toute la délicatesse et la légèreté de main d’un maître queux qui sait faire cuire de petits poissons sans les gâter”. Ils pensaient à leur président qui leur semblait tout le contraire, un gargotier, un gâte-sauce mal embouché. Ses invectives continuelles, son besoin maladif, heure par heure, d’occuper tout l’espace, et ses propos vulgaires qu’entendaient les enfants toujours prompts à imiter: “I’m going to fuck all these bastards with their fake news”, devenaient intolérables. Récemment il avait affirmé: “Je pourrais me tenir au milieu de la Cinquième Rivière et abattre quelqu’un, et je ne perdrais aucun électeur. OK? C’est assez incroyable, vous ne trouvez pas?”

Bref, le monde ressemblait de plus en plus à une boussole dont l’aiguille ne savait plus sur quel champ s’aligner, qui tournait folle, passant d’un pôle à l’autre sans s’arrêter. Cela frisait le chaos, beaucoup d’alligators avaient honte tandis que d’autres, les plus opportunistes, profitaient allègrement de la situation. “S’il n’en reste qu’un seul, je serai celui-là”, semblait se dire Alligator 1er déterminé à rester fidèle à son idéal sinistre. Son utopie à lui se basait sur la menace qui engendrait la discorde dont il tirait ensuite profit. Vision délirante qui jetait les alligators, mais aussi les ours, les tigres et les taureaux, au-devant de chamboulements inédits. Son Make Alligators Great Again avait aboli l’utopie des valeurs et tout idéal autre qu’économique. La paix, la liberté, la justice; tout cela n’existait plus.

Heureusement arriva Lancelot, ou plus exactement Andrea, héros solitaire.

Andrea, simple alligator, mais ingénieur à la NASA (New Alligator’s Space Area), dont le prénom signifiait force et courage, décida de damer le pion à son président, le vieillard peroxydé, mégalomane, grossier et impudent. Autour de lui, la majorité des alligators étaient devenus de parfaits moutons, quel comble! Dociles, abonnés à un bonheur de façade, soumis à la dictature des faux experts qui étaient comme des renards à la solde du président, ils ne rêvaient plus, ne regardaient plus au-delà de l’horizon. Au fond, se disait Andrea, combien nous sommes des bêtes et à quel point nous manquons de réflexion et de sagesse…

Andrea conçut son plan, inquiet à l’idée qu’il soit trop tard, mais confiant et résolu.

Il se déguisa en courtisan d’Alligator 1er et lui porta allégeance, le vantant à tout propos, s’extasiant devant la beauté de sa coiffure, sa jeunesse éternelle et le gratifiant cent fois par jour “d’alligator le plus intelligent que la terre ait jamais porté”. En outre, il s’évertuait devant lui à faire moult courbettes, ce qui lui coûtait un peu, car il souffrait d’une hernie discale. Alligator 1er n’y vit que du feu. Une fois bien introduit dans le cercle de ses proches, Andrea l’engagea à implanter un nombre incalculable d’usines très polluantes là où il y avait de la place et de forer des puits de pétrole partout aux abords de la côte. Cette idée réjouit Alligator 1er qui y vit une source de revenus très grande. Avec cet argent, il achèterait le grand territoire autonome détenteur de minerais rares à des fins d’exploitation et il y implanterait tant de fabriques et d’industries polluantes que la blanche neige qui le recouvrait deviendrait noire avant de disparaitre à jamais. Mais pourquoi pas, puisque l’opération allait grossir son portefeuille et que seule cette finalité comptait? Très vite les usines tournèrent à plein régime, jour et nuit, et la température des océans s’éleva en proportion à cause de la chaleur de l’atmosphère de plus en plus haute et de l’effet de serre qui empêchait l’énergie solaire de s’échapper dans l’espace. Elle franchit bientôt la barre des 28° Celsius, objectif d’Andrea. Cette température atteinte, des cyclones, des typhons et des ouragans se formèrent et se dirigèrent tous dans la même direction, grâce à un attracteur cyclonique miniature de l’invention d’Andrea, généré par l’intelligence artificielle. Il l’avait subrepticement installé à proximité de la résidence favorite de son président, lequel lui permettait, faveur exceptionnelle, de se dégourdir librement les jambes dans sa propriété appelée “Monstre du Lac”, lac et propriété où Alligator 1er aimait plonger, nager, dévorer et recevoir. Un cyclone, un ouragan et un typhon confondus tourbillonnèrent puissamment, happèrent “le Monstre du Lac”, le dévastèrent, n’en firent à vrai dire qu’une bouchée en un temps record.

Andrea déconnecta l’attracteur cyclonique une fois l’opération terminée et se présenta le jour même à la Maison Noire, résidence officielle du président, au centre de la capitale. Alligator 1er s’y trouvait ainsi que ses ministres.

— Quel désastre! s’exclamait le président, nos ennemis ont encore frappé!

— Écoutez, vénérable esthète, grâce incarnée, le meilleur d’entre tous, le plus savant d’entre les savants, les éléments ont frappé et vous ne fûtes pas épargné.

— Andrea, gardez pour vous vos passés simples et exprimez-vous clairement.

— Voici: la terre est un système fini qu’il faut ménager, les limites de son exploitation sont dépassées, des cyclones et des tsunamis se déclenchent et rien ne peut les arrêter, vous en faites les frais vous aussi.

— Moi aussi? Ça, c’est très fâcheux, je ne le tolère pas. Que faut-il que je fasse?

— Pour vous protéger, investissez dans l’énergie verte, recyclez le plus possible; c’est à ce prix que vous sauverez le monde, et le monde vous considèrera comme l’égal d’un dieu.

— L’égal d’un dieu? Ça me plait, dit Alligator 1er. Bon plan, arrêtons les puits de pétrole et transformons les usines en entreprise de construction de panneaux photovoltaïques, de conditionnement de nourriture bio, de voitures électriques et d’avions solaires. Je veux que tout soit vert, estampillé bio. Mais, ajouta-t-il, que diront mes amis exploiteurs de pétrole?

— Sont-ce vraiment vos amis?

— Non, je m’étais habitué à eux, c’est tout.

— Libérez-vous-en, c’est à ce prix qu’on vous vénérera. Faites repeindre la maison Noire et appelez-la Blanche, c’est un conseil.

— Et mon slogan? Faut-il le changer?

— Oui, répondit Andrea.

— Avez-vous une idée?

— Gardez les mêmes initiales, cela fera des économies de casquettes à réimprimer, mais, dans vos meetings, criez Make Alligators GOOD Again! ce sera très bien.

Ainsi fut fait, Alligator 1er se roula dans l’or vert, le monde retrouva une sorte d’équilibre, redevint moins inquiet et presque heureux.

Rassérénés, les femmes et les hommes n’étaient plus absorbés par leur propre existence. Dans l’entourage d’Alligator 1er, on ne s’occupait plus de conquérir le monde, mais de porter attention aux autres et à ce qu’ils voyaient et entendaient de nouveau: un simple papillon battant des ailes, une chanson douce pareille au Petit royaume de Julos Beaucarne, une plume au vent.

Alligator 1er troqua son immense lit hispano-mauresque ostentatoire contre un hamac maya en coton naturel tissé en filet souple, et beaucoup suivirent son exemple. Ce fut le début d’une ère magnifique de paix et de bonheur non dissimulé. Tous revenaient aux valeurs essentielles, à ce qui apparaissait bien, beau, vrai, digne d’estime, comme en Belgique, par exemple, où un culte rendu aux pionniers celtes prit d’importantes proportions. L’artisanat du fer retrouva une place majeure, les hommes adoptèrent la coupe au bol d’il y a 2500 ans, on élit des druides gardiens de la culture orale.

Les Belges travaillaient le bronze, le fer et l’or, mais pour les bijoux seulement, plus question de fabriquer des armes inutiles, cette perte de temps. L’on vénérait à nouveau Belenos et, à travers lui, le soleil, la santé, la lumière et les arts, dieu qu’ils fêtaient chaque 1er mai. Pour l’occasion, les femmes se paraient de petits objets précieux délicieusement ouvragés. Là-bas, comme partout ailleurs, émergeait le retour à une forme de simplicité réfléchie, consciente, maligne. Si l’on gardait des pans de la société industrielle, c’était pour le bien-être de tous uniquement. Combien de temps durerait ce nouvel ordre du monde? Le temps de l’oubli et des recommencements.

Vers le sommaire du n°314

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